Mémoire du travail. Patrimoines, représentations, mémoire

Bassin minier du Nord – Pas-de-Calais

Questions d'enseignement

L’inscription du Bassin minier au Patrimoine mondial interroge l’évolution de la notion de patrimoine et de paysage. Les évocations de ce territoire sont anciennes et multiples, de Zola à Meunier et de Van Gogh à Aragon. Toutefois, en affirmant que le Bassin minier, par son patrimoine et ses paysages industriels, a autant sa place dans l’histoire du monde que les cathédrales ou les villes historiques, l’Unesco bouscule les représentations et les imaginaires sur l’industrie et ses patrimoines.
Il est par ailleurs essentiel d’interroger la place du patrimoine industriel dans la reconversion d’un territoire. Musées et lieux de mémoire sont fondamentaux pour la transmission d’une mémoire d’un territoire dédié à une activité industrielle. Le Centre historique minier de Lewarde en est ainsi un garant. Mais la reconversion d’un vaste territoire repose sur un subtil équilibre entre préservation d’une histoire et nécessaire évolution : inscrit au titre de « paysage culturel évolutif vivant », le Bassin minier est habité par 1,2 million de personnes. Le territoire doit donc suivre son évolution dans une dynamique respectueuse de son identité patrimoniale.
Enfin, il est primordial d’explorer comment le patrimoine de l’industrialisation permet une ouverture sur le monde. L’inscription du Bassin minier, par sa dimension internationale, oblige à se décentrer des échelles régionales, nationales et européennes. On peut alors comparer les sites entre eux, au titre des interprétations patrimoniales ou des dispositifs de valorisations, et confronter les points de vue français, britannique ou allemand. Le sujet permet également d’aborder l’actualité, notamment les représentations des catastrophes, comme celle de Mariana au Brésil en 2015.

Par Marie Patou, chargée de mission à la Mission Bassin Minier et Gérard Dumont, professeur missionné au Centre historique minier de Lewarde.

Les plaques muletières

Questions d'enseignement

Il est rare que l’on traite des arts populaires en classe et pourtant il est des objets traditionnels qui ont donné lieu à une inventivité remarquable : épis de faîtage, girouettes, clarines ou plaques muletières.

Les plaques muletières témoignent de la collaboration de l’homme et de l’animal. Les bêtes de somme comme l’âne, la mule et le mulet bénéficient dans de nombreuses traditions populaires d’harnachements décorés. La présence de l’ornement – des motifs, des couleurs vives – peut être comprise comme une échappatoire à la pénibilité et l’austérité du travail rural. Si les plaques muletières relèvent de l’art du métal (repoussage, ciselage et gravure), on trouve ailleurs une grande attention portée aux textiles : tapis de selle (Grèce), matelassures (Algérie) ou sacoches de selle, les splendides khordjins persans dont les motifs et les techniques de tapisserie varient selon les tribus d’Iran.

Cette entrée permet aussi d’envisager les enjeux de la mémoire du travail rural, des travaux des folkloristes aux problèmes actuels de muséographie. On pourra, pour cela, évoquer la constitution de collections ethnographiques – par le Musée national des arts et traditions populaires (1937-2005) en France – et leur redéploiement au sein d’ensembles vastes conduisant à des expographies transversales en forme de récit (au MUCEM de Marseille, au musée des Confluences de Lyon). On constatera ainsi qu’aujourd’hui, un musée se définit parfois moins par une collection qu’un projet et une mission. On pourra, enfin, ouvrir l’étude à d’autres musées d’art populaire, soit en France dans le contexte des « arts premiers », soit à l’étranger, comme ceux d’Athènes, Alger ou Mexico qui présentent la diversité du travail du bois, des métaux, du cuir, du textile, du verre et de la terre sur leur territoire national et font réfléchir à la notion controversée de folklore.

Par Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

La saline royale d'Arc-et-Senans

Extrait de "Les salines royales d'Arc-et-Senans" réalisé par Jacqueline Margueritte, série : Eveil (OFRATEME - 1973) © Réseau Canopé

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"Arc-et-Senans, de la manufacture à l'utopie". Extrait de « Trois cités industrielles », réalisé par Patrice Gauthier, série : L’aventure des villes nouvelles (CNDP, La cinquième - 1996) © Réseau Canopé

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Questions d'enseignement

Si ce n’est quelques chanceux qui auront l’opportunité de visiter la saline de Ledoux, la majorité des élèves pourront avoir un aperçu du site par les nombreuses photographies disponibles sur internet et surtout grâce à l’épisode de la série Architecture de Richard Coppans et Stan Neumann qui lui est consacré (Arte TV).

L’observation des façades permet de prendre la mesure d’un programme architectural. On pourra ainsi constater le traitement différencié des bâtiments selon leur fonction : l’architecture « à caractère » de Ledoux se teinte de références locales pour les espaces de vie et de travail des ouvriers, elle se fait néoclassique quand il s’agit de la maison du directeur, plus haute, placée au centre du demi-cercle. Le porche d’entrée dorique rappelle l’activité du site par son aspect rocailleux.

 

Salines d’Arc-et-Senans, la maison du directeur, Doubs. Source : Collection Salines royales.

L’étude des plans de la cité idéale de Ledoux révèle l’importance de la géométrie (la figure du cercle en particulier) et montre comment la ville s’organise autour du travail. Il faut rappeler alors le contexte historique de la révolution industrielle. L’étude des écrits de Ledoux (disponibles en ligne) permet de replacer l’artiste dans la pensée rationaliste et utopiste des Lumières, pensée mise en œuvre dans la distribution des bâtiments : on peut observer l’orientation est-ouest des logements pour le meilleur ensoleillement, la possibilité de cultiver son jardin…

À partir de ce site singulier, il est possible d’engager une réflexion sur la manière dont l’architecture s’adapte à une activité productive, mais aussi témoigne des rapports de pouvoir au travail et, au-delà, d’une certaine vision politique, voire utopique, du travail. Il convient enfin de s’interroger sur la place de la mémoire du travail dans ce type de valorisation patrimoniale : effacement de l’ancienne fonction productive au profit de la valorisation de l’œuvre architecturale, jusque dans la substitution de nom qui abandonne le terme de « saline » au profit du nom de l’architecte, etc.

Par Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

Le Familistère de Guise

Questions d'enseignement
Cette cité industrielle de Jean-Baptiste Godin a donné lieu à un documentaire de la série Architecture de Richard Coppans et Stan Neumann (Arte TV). Faute d’une visite sur place, il est primordial d’appréhender de manière sensible cet imposant complexe architectural : prendre la mesure de l’échelle des bâtiments, entendre la réverbération sonore des cours sous verrière, expérimenter les coursives intérieures exposant chacun au regard et à la surveillance de tous, constater la proximité des logements avec l’usine et les différents services, mais aussi la relation de la cité à la ville : à la fois proche et autarcique.

La comparaison avec une initiative similaire de la fin du XIXe siècle comme Noisiel est éclairante. On retrouve des traits communs qui relèvent du paternalisme patronal – le logement ouvrier s’accompagne de services divers (écoles, coopérative…) – et d’autres représentatifs des techniques de construction d’alors – architecture de brique, usage du métal et du verre. Mais elle met en évidence aussi l’originalité du parti pris de Godin : celui du logement collectif. Ainsi, ses ouvriers sont logés dans de véritables palais qui s’inspirent autant de Versailles que des « phalanstères » imaginés par Charles Fourier, dont la modernité et l’organisation devaient favoriser l’harmonie sociale. La lecture de textes et dessins de ce dernier permet ainsi de comprendre la pensée sociale de Godin.

Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

La sucrerie de Bois Rouge

Questions d'enseignement

Alors que durant deux siècles, l’industrie du sucre de canne fut la principale activité de l’île de la Réunion, seules deux sucreries restent en activité aujourd’hui dont celle de Bois Rouge. Que celle-ci soit aujourd’hui ouverte au public pour des visites jumelées avec la rhumerie de Savanna – le rhum est un produit dérivé du sucre de canne – est représentatif de la conscience moderne du patrimoine vivant et de la nécessité de le transmettre, même si celui-ci s’éloigne des critères traditionnels du beau et du monumental.

Il est par ailleurs éclairant de comparer Bois Rouge avec l’usine Stella Matutina, ancienne usine sucrière réunionnaise. On retrouve dans les deux cas des structures identiques : l’ensemble s’organise autour d’une maison de maître, d’un jardin, d’un domaine agricole et des logements pour la main-d’œuvre. Ce plan peut être analysé dans la mesure où il induit un type bien particulier d’organisation du travail et de la vie sociale selon lequel les travailleurs vivent sur le lieu de production. Or, il est intéressant de souligner que cette organisation propre au mode esclavagiste persiste avec les premières formes de salariat, correspondant par ailleurs à l’organisation de la production industrielle au XIXe siècle de certains lieux métropolitains étrangers à l’histoire de l’esclavage.

De même, une topographie commune – les domaines s’étendent de la côte aux montagnes – vient rappeler combien les aménagements ont dû composer avec l’environnement. Il est alors possible de travailler sur la notion de paysage et d’analyser la manière dont l’organisation de la production transforme la nature. L’usine Stella Matutina, musée public régional, présente les techniques de l’industrie du sucre de canne grâce à une approche qui fait la part belle à l’histoire : le centre de documentation concentre la mémoire de l’engagisme, du paysage transformé par l’industrie et de l’évolution de l’activité sucrière de l’île. Par ailleurs, les ruines du domaine de Saint-Gilles-les-Hauts de Villèle à Saint-Paul, qui sont parmi les mieux conservées de l’île, permettent d’appréhender combien les constructions étaient régulièrement l’objet de travaux d’amélioration ; il est toujours possible d’observer la roue métallique qui permettait d’approvisionner en eau l’usine depuis un canal. Ces traces dans le paysage viennent rappeler combien celui-ci doit se lire comme un palimpseste où il convient de savoir débusquer le travail des hommes. Patrimoine industriel et « nature » ne peuvent ainsi être dissociés.

Par Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

Les Grands Moulins de Corbeil-Essonnes

Questions d'enseignement

L’incendie d’un des silos de Corbeil en novembre 2016 peut permettre de poser en classe la question des problèmes de patrimonialisation des sites industriels. Comment conserver des bâtiments encore en usage ? Comment composer à la fois avec le désir de préserver une mémoire du travail et la nécessaire modernisation d’infrastructures qui doivent s’adapter à l’évolution de l’industrie ?

Il est intéressant de commencer par replacer les bâtiments dans une chronologie : architectures de pierre, de brique ou de béton, les différents édifices témoignent chacun de leur temps. On se demandera alors ce qu’a pu apporter l’introduction du verre ou de la structure métallique à ces lieux de travail. Ce sera aussi l’occasion de déconstruire l’un des préjugés des élèves : l’architecture industrielle serait inesthétique. Comment en juger ? Comment lire cette architecture ? On pourra introduire la distinction entre fonction, forme et style. Si les bâtiments du XVIIIe et XIXe siècle, de style néoclassique, nous semblent majestueux, c’est en voyant à Montréal, en 1923, des silos à béton similaires à ceux de Corbeil que Le Corbusier, fasciné par leurs formes pures et fonctionnelles, construisit sa réflexion sur la vérité architecturale.

Enfin, comprendre cette architecture, c’est aussi comprendre sa fonction, les outillages et machines. Encore faudrait-il aller à la rencontre de ceux qui y exercent pour qu’ils partagent leur expérience.

Par Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.