"Les salines royales d'Arc-et-Senans" Narratrice. -Un village du Jura : Arc-et-Senans. Un ensemble architectural insolite. Ici, il y a 200 ans, on fabriquait du sel. Nous sommes dans les salines royales d'Arc-et-Senans, construites par l'architecte Claude-Nicolas Ledoux. À quelques kilomètres de là, Tavaux, une saline d'aujourd'hui. Le sel est encore la grande richesse du Jura. Ces réservoirs contiennent des eaux salées. Elles viennent du plateau de Poligny. Monsieur Seignier, ingénieur. -Nous sommes ici devant un des cratères de l'exploitation. Ce cratère a été causé par l'effondrement du sol, dû au fait que le sel qui se trouve sous nos pieds a été dissous. Il a formé une grande cavité, et cette cavité, une fois qu'elle a eu une taille suffisante, le terrain au-dessus n'a plus supporté son propre poids. Il tombe dans le fond du gisement de sel et remplace le sel en place. Évidemment, ce cratère se forme brutalement et, petit à petit, il s'agrandit. Vous voyez qu'actuellement, nous sommes assez près du bord, mais on peut être sûrs que d'ici un mois, là où nous sommes, il n'y aura plus de terrain. Ça aura descendu dans le fond. Progressivement, ce cratère va avancer dans le sens de l'exploitation. L'intervieweuse. -Expliquez-moi la présence de ces tuyaux. Monsieur Seignier, ingénieur. -Ce sont les tuyaux qui ont été posés au début de l'exploitation et qui ont apporté l'eau nécessaire à l'injection dans le gisement, pour dissoudre le sel dans les sondages verticaux, qui sont forés tous les 50 mètres et qui constituent "la piste". Vous avez d'ailleurs ici une carotte de sel. C'est un morceau du sel, tel qu'il se trouve sous nos pieds à environ 200 mètres. Ce sel est extrait par un "carottage". C'est-à-dire qu'on fait un trou circulaire et on retire cet élément. Il est beaucoup plus long que ça, bien sûr. Mais ça, c'est un morceau. Vous voyez que ce sel est très lourd, très dur. C'est lui qui tient les terrains sur lesquels nous sommes et quand ce sel est parti, tout descend. L'intervieweuse, puis M. Seignier. -Il se présente comme une roche. -Le sel est effectivement une roche. Nous sommes ici sur la piste, près du sondage, située à 100 mètres du cratère vu tout à l'heure. C'est par ce tuyau enfoncé dans le sol, qui descend à 200 mètres dans le gisement de sel, qu'on injecte l'eau qui va dissoudre le sel. Vous voyez le tuyau d'eau qui arrive ici, avec un élément flexible pour permettre, quand le cratère va se former, de pouvoir alimenter pendant que la descente commence, avant que ça se rompe. L'intervieweuse. -Il n'est pas très grand. Monsieur Seignier, ingénieur. -Non, il fait environ 4 mètres. Mais c'est pour les mouvements du début. Ensuite, quand les cratères s'effondrent brutalement, tout casse. Et nous pouvons retirer le tuyau ou ce qu'il en reste. L'intervieweuse. -À ce moment-là, où envoyez-vous l'eau ? Monsieur Seignier, ingénieur. -On l'envoie dans le tuyau situé à 50 mètres, et on continue l'exploitation de la piste. Ce sondage-là est abandonné. Et là où nous sommes, il y aura, dans quelques mois, aussi un cratère. Narratrice. -De grandes règles graduées signalent les affaissements du terrain. L'intervieweuse. -Nous sommes dans une station de pompage, je crois, M. Seignier. Monsieur Seignier, ingénieur. -Oui, c'est à l'extrémité des pistes que nous extrayons l'eau salée, qu'on appelle "la saumure". Vous avez vu tout à l'heure l'injection d'eau dans les tuyaux qui vont dans le sel. Cette eau circule dans le gisement de sel et arrive dans cette zone, où nous avons là 3 pompes de 100 chevaux environ, qui pompent la saumure, l'eau salée, à une profondeur de l'ordre de 50 mètres et refoulent cette eau salée dans ce réservoir, devant nous, d'où elle part par un tuyau vers l'usine de Tavaux. Cette eau salée est une saumure saturée, c'est-à-dire qu'elle contient 310 grammes de sel par litre de saumure et nous extrayons actuellement de l'ordre d'un million de tonnes de sel par an. Narratrice. -Salins est la plus vieille saline du Jura. Bien différente de Tavaux et bien différente d'Arc-et-Senans. Autrefois, on ne pouvait envoyer de l'eau sous terre et on devait se contenter de capter et de protéger les précieuses sources salées. Le problème était seulement de monter les eaux du sous-sol pour en extraire le sel. Une roue à aubes actionnant un levier permettait à une pompe d'effectuer ce travail. La saumure était chauffée dans de grands réservoirs et le sel recueilli. Des forêts entières ont été brûlées pour chauffer les eaux de Salins. Il fallait aller chercher le bois de plus en plus loin, à 25 kilomètres dans la forêt de Chaux. Claude-Nicolas Ledoux, nommé inspecteur général des salines, pensa qu'il était plus facile de faire voyager l'eau salée que de voiturer une forêt en détail. Il eut donc l'idée de construire des salines tout près de la forêt de Chaux. Une canalisation de bois amenait les eaux de Salins à Arc-et-Senans. Ici, se trouvait une roue à aubes. On en voit encore l'emplacement. Là, un grand bâtiment de 500 mètres de long. Les eaux commençaient déjà à s'y évaporer sous l'action du vent, avant d'arriver à la saline. C'est dans ce bâtiment que l'on faisait le sel. Un large toit à auvent abritait le bois utilisé dans les fourneaux. On a même retrouvé un élément de canalisation en bois de sapin. Ledoux n'avait pas voulu de cheminée pour ne pas nuire à la beauté du paysage. C'est par des fenêtres que la fumée s'échappait. Rien ne subsiste des aménagements intérieurs. Comme à Salins, l'eau était chauffée et évaporée. Le sel était stocké dans ces magasins. Les magasins communiquaient avec le pavillon central. Une rue dallée donnait accès à de vastes caves qui servaient aussi d'entrepôts. Au-dessus, vivait le directeur des salines. De face, cette maison présente des colonnes élégantes. Le Fermier général habite également ce pavillon. C'est un personnage important, qui surveille la production du sel et le revend au nom du roi, à un prix très élevé. Cette taxe s'appelle "la gabelle". Les employés logent dans deux bâtiments qui encadrent les salines. Ledoux a voulu, pour la maison du directeur, puissance et majesté. D'ici, on peut contrôler tout ce qu'il se passe à l'intérieur de l'enceinte. Le bâtiment d'entrée abritait deux postes de garde. Se trouvaient également là deux prisons. On y enfermait les voleurs de sel et de bois. La saline logeait les ouvriers du sel et d'autres corps de métiers. Un bâtiment était affecté aux charpentiers. Un autre, aux forgerons. Et un autre, aux tonneliers. L'architecte a voulu respecter le style de la région. Comme les fermes jurassiennes, les bâtiments sont couverts d'immenses toits de tuiles sur lesquelles glisse la pluie. Pas d'ornements, mais un rappel de l'eau salée qui fait vivre la ville. Peu d'éléments évoquent les aménagements intérieurs. Seule la cheminée des forgerons est bien conservée. Ces bâtiments ne constituent qu'une faible partie de la ville que Ledoux avait rêvé de construire. Pour lui, les bâtiments du sel étaient le cœur d'une ville conçue pour les travailleurs. Telles qu'elles sont, les salines royales d'Arc-et-Senans ont fonctionné pendant un siècle. Elles ont été condamnées par les progrès techniques. Tavaux produit en 1 heure ce qu'elle produisait en 1 an. Aujourd'hui, nous comprenons mal l'ironie des contemporains de Ledoux. Des colonnes pour une usine, quelle folie !