Mémoire du travail. Patrimoines, représentations, mémoire

Scénographie de la Salle de classe de la IIIe République

Questions d'enseignement

L’important effort de construction d’écoles dans toute la France à partir des années 1830 est l’aboutissement d’une pensée de l’enfant et de la pédagogie qui naît avec l’Émile de Rousseau et se poursuit durant tout le XIXe siècle. C’est peut-être le Grand Meaulnes d’Alain Fournier (1913) qui a, pour des générations, incarné l’école de Jules Ferry. On peut visiter à Épineuil-le-Fleuriel (Cher) la maison-école qui a inspiré le roman et qui, devenue musée, nous replonge dans l’atmosphère d’une école rurale du début du XXe siècle. L’augmentation significative du nombre d’écoles à cette époque répond également à un objectif politique : l’uniformisation des savoirs et de l’instruction, afin de former de futurs citoyens dans un cadre national et républicain. Ces salles de classes d’autrefois font réfléchir à celles d’aujourd’hui. On est frappé par l’opposition entre les tons sombres du mobilier d’antan et l’accent mis aujourd’hui sur la blancheur et la lumière. Des baies vitrées s’ouvrent désormais sur un paysage rural ou urbain plutôt que sur une cour intérieure : un monde scolaire clos, recueilli, inspiré du cloître, et un monde d’ordre et de discipline, inspiré de la caserne, ont laissé place à une école partie prenante de son environnement. Le mobilier s’est adapté aux nouveaux matériels et aux nouvelles technologies, l’ergonomie de l’écriture à la plume n’étant pas celle de l’écriture au stylo. Les tables au plateau horizontal d’aujourd’hui permettent un travail de groupe que les pupitres penchés, reliés aux bancs ne permettaient pas. Cependant, l’espace architectural de la classe, celui de l’école, leur organisation ont-ils si radicalement changé ?

Comme en témoigne l’école réalisée à Suresnes par les architectes Lods et Beaudouin en 1935, les années 1930 ont été particulièrement créatives en architecture scolaire, les préoccupations hygiénistes se mêlant à un esprit utopiste. On peut s’intéresser à l’architecture et au mobilier scolaire fonctionnels du designer Jean Prouvé (ancienne école de Vantoux, 1950) ou de Jean Renaudie (école Einstein d’Ivry, 1982) qui proposent une nouvelle pensée des espaces scolaires dans un esprit soit rationaliste soit organique et poétique, pour aller jusqu’aux plus récentes expéri¬mentations de classes immersives.

Par Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

Les Halles de Paris

Extrait de "Les Halles, du marché au forum" réalisé par Mehdi Zergoun, série : Parcours d’histoire (CNDP, La Cinquième - 1998) © Réseau Canopé

Télécharger la transcription

Extrait de « Images de Paris en novembre », réalisé par Patrice Gauthier, série : Télé-Voyages (CNDP- 1976) © Réseau Canopé

Télécharger la transcription

Questions d'enseignement

Pour donner vie à ce chef d’œuvre disparu, on peut se plonger dans la lecture du Ventre de Paris de Zola, regarder le tableau naturaliste de Léon Lhermitte et plus proches de nous les photographies de Robert Doisneau ou le film de Duvivier Voici le temps des assassins (1956). Ainsi pourra-t-on voir une véritable ville dans la ville, où dans les divers pavillons, dans les allées, s’activent des commerçants, des plus miséreux aux plus installés, hommes et femmes, peuple de Paris laborieux et haut en couleur.

Avec les dessins de Baltard, les photographies de Doisneau constituent le support idéal pour observer et comprendre l’originalité des édifices, si l’on ne peut visiter le seul vestige conservé en France, le Pavillon Baltard, remonté à Nogent sur Marne. On peut y observer l’association de la fonte, du verre et du bois, sur des soubassements en brique. Les poteaux et poutres affinés, ornementés, semblent réaliser dans le métal l’idéal gothique d’une architecture légère, lumineuse et spatieuse. En outre, les halles de Baltard inaugurent, dans toute la France, une vague de constructions fonctionnelles en structure métallique apparente : marchés, halles et gares, dont beaucoup sont encore en usage et dont la visite peut constituer un point d’appui à l’étude des halles de Paris. On peut ainsi observer in situ l’espace, la lumière et la polyvalence des lieux.

Par Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

L'usine Motte-Bossut

Questions d'enseignement

Les archives du monde du travail déposées à Motte-Bossut sont riches de nombreux fonds d’agences d’architectes. Elles contiennent, entre autres, celles d’Alain Sarfati, architecte en charge de réhabiliter l’usine. Il paraîtrait tout à fait pertinent d’engager avec les élèves une recherche dans celles-ci, afin de faire saisir le processus de formalisation et de reconversion de la filature. L’exploration de plans, dessins et notes d’intention, en relation avec les archivistes, pourrait consister en une étude comparée du projet de départ et du projet d’arrivée, afin de comprendre les contraintes et réorientations qui ont animé la réalisation du lieu. On y percevrait tout particulièrement la manière dont s’est formulée l’ambition de conservation du patrimoine industriel. Cela permettrait de donner, en outre, la mesure concrète du travail – souvent collectif – qui préside à la création architecturale. Enfin, par la consultation et l’étude du dossier de presse constitué au moment de l’inauguration, s’envisagerait la réception – compliquée – du bâtiment rénové.

La plongée dans un service d’archives est aussi la manière la plus immédiate pour appréhender la question de la conservation des traces et la constitution d’un « lieu de mémoire » : le souci de favoriser l’appropriation collective du passé ouvrier y serait directement perceptible. En région, les archives départementales ou communales peuvent conserver des fonds permettant également d’étudier des démarches similaires.

Par Vincent Casanova, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

La Ruhr et la reconquête des paysages industriels

Questions d'enseignement

Le complexe industriel de la mine de charbon de Zollverein à Essen peut constituer un cas concret pour faire réaliser aux élèves un travail qui s’assimile à celui de conservateurs travaillant en vue du classement au patrimoine mondial de l’Unesco. En rappelant que le lieu a été retenu en 2001 selon les critères 2 et 3 définis par l’organisation internationale, on pourrait leur demander de rédiger chacun une notice qui expliciterait en quelques phrases les arguments ayant conduit à sa sélection, puis, dans un second temps, comparer avec les formulations proposées par le site officiel. Il y aurait là une manière de saisir, d’une part, l’importance de propos bien choisis et d’un vocabulaire spécifique pour rendre compte avec précision des œuvres, et, d’autre part, cela conduirait à faire comprendre combien le regard sur l’architecture industrielle change dès lors que celui-ci se nourrit de la notion de patrimoine.

Pour prolonger cette perspective et dans un souci de mise en œuvre pratique, il serait possible d’engager les élèves à aller photographier des éléments d’architecture industrielle de leur environnement proche, tels Bernd et Hilla Becher : la réflexion sur l’art du cadrage s’y éprouverait ainsi directement. La pertinence esthétique d’une visite de la « Route de la culture industrielle » y gagnerait ainsi sa pleine évidence.

Par Vincent Casanova, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

Le haut-fourneau U4 d’Uckange

Questions d'enseignement

Au moment où de nombreuses usines cessent leur activité sous le coup de la désindustrialisation, se pose une question inédite : faut-il conserver ces témoignages de l’architecture industrielle du passé ? Admirés comme fleurons économiques, on ne leur a longtemps daigné la moindre valeur esthétique.

Pourtant, le choix fait à Uckange fut de transmettre cette mémoire ouvrière et se traduisit par une commande faite à Claude Lévêque pour une mise en lumière qui transforme les hauts-fourneaux en une gigantesque archi-sculpture que l’on peut faire apprécier en la comparant aux tableaux d’Elsie Driggs et de Fernand Léger. On étudiera le parti pris de la mise en lumière en remontant aux sources de l’op art avec Dan Flavin, artiste minimaliste américain, ou François Morellet en France qui, parmi les premiers, utilisèrent les néons pour transformer la perception de l’espace intérieur, Flavin jouant davantage de la couleur, Morellet, du graphisme du néon blanc sur fond noir.

De manière plus contemporaine, on peut mettre en regard le travail de Claude Lévêque et celui de Yann Kersalé qui s’est fait une spécialité de transformer musées et gratte-ciel en apparitions colorées et questionner pour chaque œuvre les partis pris de transformation de l’édifice matériel en installation lumineuse immatérielle. On peut enfin interroger ce choix de « farder » l’architecture métallique, en comparant cette réalisation avec les photographies « objectives » d’architectures industrielles de Bernd et Hilla Becher.

Par Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

Les usines Blin et Blin d’Elbeuf

Questions d'enseignement

Comme l’indique le titre du catalogue en ligne de l’exposition de 2012, « Blin et Blin, 150 ans d’une aventure industrielle à Elbeuf », étudier l’usine Blin et Blin, c’est aborder la question de la mémoire du travail sur le temps long. Elle permet d’appréhender l’histoire de l’industrie drapière depuis la révolution industrielle, ses modernisations techniques, ses luttes sociales et ses liens avec la grande histoire. Il faut aussi envisager les établissements Blin et Blin dans leur territoire : une Normandie spécialisée dans l’industrie textile depuis le Moyen Âge, ce dont témoignent à Elbeuf les vieux ateliers du XVIIIe siècle en pans de bois. Les divers ouvrages d’Emmanuelle Réal permettent de mener l’enquête sur l’évolution de l’architecture industrielle en Seine-Maritime.

L’ampleur de cette ville-usine et sa localisation en plein centre-ville ont exigé de penser, dès la fermeture, sa réaffectation, soulevant des problèmes d’architecture et d’urbanisme. On pourra étudier les réalisations des maîtres d’œuvre Reichen et Robert, spécialisés dans la réhabilitation de friches industrielles (les Grands Moulins de Pantin, la chocolaterie Menier…) afin de comprendre leurs partis pris, et s’intéresser au phénomène répandu de la transformation de bâtiments industriels en lieux d’art et de culture. La Fabrique des savoirs, qui fait la part belle à la mémoire ouvrière d’Elbeuf, est née dans le sillage de la Friche de la Belle de Mai de Marseille, du 104 à Paris ou de la Briqueterie de Vitry-sur-Seine. On pourra alors s’interroger sur ce choix de politique culturelle et se demander en quoi ces architectures sont propices à cette nouvelle fonction en mettant en regard le Centre Pompidou qui s’inspire de l’architecture industrielle.

Par Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.

Le site verrier de Meisenthal

Questions d’enseignement

C’est souvent à l’Art nouveau qu’est associé l’art du verre. Le musée des Beaux-Arts de Nancy ou le musée d’Orsay permettent d’en admirer des chefs-d’œuvre. Pourtant, cet art est à la fois très ancien et encore vivace. Le site verrier de Meisenthal est dépositaire de cette histoire, mais surtout, veut la perpétuer. L’ancienne usine n’est pas seulement un musée, elle est, grâce au CIAV, un conservatoire du travail du verre. C’est là que les artisans font la démonstration de leur savoir-faire au public et transmettent les mots et les gestes de leur métier. Cet accès au patrimoine des gestes est exceptionnel, si bien qu’en 2011 ont été créées les Journées européennes des métiers d’art, durant lesquelles, dans toute la France et en Europe, les artisans et les musées ouvrent au public leurs ateliers où s’exerce un travail minutieux héritier d’une longue tradition, pour en perpétuer la mémoire et susciter des vocations.

Ainsi, Meisenthal est à la croisée de plusieurs problématiques de la mémoire du travail. La première est la sauvegarde des sites industriels. Le choix ici a été de réaffecter l’usine en un complexe culturel vivant où se produisent des concerts et des spectacles, mais qui garde, par sa thématique, un lien fort avec son passé et avec le territoire : Lalique, Gallé, Daum, ces noms prestigieux de l’industrie verrière ont fleuri en Alsace-Lorraine. La seconde est la conservation des métiers d’art en tant que patrimoine national. Pour échapper au risque de fossiliser ces savoir-faire d’excellence, Meisenthal invite des designers contemporains, créant, par le dialogue entre les arts, une véritable actualité du verre. On peut comparer le site verrier de Meisenthal avec le Centre international du vitrail de Chartres, qui, partageant la même mission pédagogique, s’est toutefois orienté vers un projet plus scientifique.

Par Fanny Gayon, professeur d’histoire des arts au lycée Léon-Blum de Créteil.