La course à l'attention

Regards croisés

Introduction

Par Bruno Patino

Bruno Patino a été directeur de la radio France Culture, de l'École de journalisme de Sciences-Po, puis responsable du numérique à France Télévisions. Il est aujourd'hui le directeur éditorial d'Arte France. En avril 2019, il publie l'essai La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l'attention (Grasset).

Nous en avons tous le pressentiment, et certains d’entre nous, la conviction. Mais nous ne l’avouons pas toujours. Quelque chose nous arrive. Individuellement, et collectivement. Cela commence par des images familières : un déjeuner en famille où les participants, quel que soit leur âge, regardent leur portable plus ou moins subrepticement, entre les plats ; une rame de métro, un bus où il est impossible de croiser un regard tant la nuque des passagers est baissée vers l’écran rétro éclairé et leurs doigts mus par une étonnante dextérité ; une chambre d’adolescent où l’on découvre, entre le battant et le seuil de la porte, la lueur d’un portable consulté au milieu de la nuit.

Ces comportements et les pathologies qui y sont associées ont désormais un nom : phnubbing pour la consultation du téléphone pendant un moment collectif (repas, réunion, etc.), nomophobie pour l’incapacité à vivre sans son portable ; athazagoraphobie, pour le besoin permanent de consulter les réseaux sociaux afin de vérifier que l’on n’est pas « oublié » ; syndrome d’anxiété pour la nécessité incontrôlable de poster chaque instant de sa vie sur les réseaux. Décrits dans mon ouvrage La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention (Grasset, 2019), ils sont désormais omniprésents tout autour de nous. Les nommer permet de constater leur généralisation, mais aussi d’envisager de les combattre.

Les lieux de transmission souffrent désormais de la chute d’attention continuelle de ceux qui les fréquentent : le lien à l’écran est trop fort, le besoin de le consulter trop irrépressible pour résister aux règles d’établissement ou même au simple bon sens. Ceux qui enseignent sont en première ligne. Pour eux, le défi est immense. Il est immédiat, quand il s’agit d’éviter l’apparition des portables en cours ou la présence d’ordinateurs où la fenêtre ouverte sur les réseaux sociaux est constamment activée. Il est plus durable quand on se heurte à la difficulté à se concentrer, qui résulte en partie de l’habitude à répondre aux sur-sollicitations numériques ou de l’assuétude à la dopamine que nous font produire nombre d’applications en ligne. Il est enfin essentiel lorsqu’il s’agit d’empêcher le basculement de la vie sociale et de l’espace public dans l’affrontement perpétuel des affects et des réflexes émotionnels.

Alors les initiatives se multiplient dans les classes et à domicile pour défendre le savoir, le partage de connaissance, la réflexion et la créativité face à l’hyperconnexion. Moments de déconnexion, réapprentissage des vertus de l’ennui, exercices de concentration, de lecture, même. Ainsi de cette université outre-Atlantique qui a proposé un cours nommé « lire pendant cinq heures » à la stupéfaction incrédule de ses étudiants. Ces actions sont nécessaires, et nous invitent à mieux comprendre le phénomène, pour savoir l’expliquer.

La servitude numérique est le modèle qu’ont construit les nouveaux empires avec une détermination implacable. Ce n’était pas prévu : il fallait au début seulement servir l’utilisateur, dans la continuité d’un projet porteur de valeurs positives – partage de la connaissance, information disponible pour tous et à tout moment, intelligence collective, économie du partage, possibilités de création commune, la liste n’est pas exhaustive. Le numérique charrie encore toutes ces possibilités, et de nombreux sites ou applications nous permettent encore de les vivre. Mais l’adoption d’un modèle publicitaire inspiré des médias classiques par certaines applications sociales, certains jeux, certains services de messagerie a tout changé. Il n’y avait là nul déterminisme technologique, mais une simple nécessité économique, fondée sur l’économie de l’attention. Pour ces plateformes, qui occupent une place croissante dans nos vies d’êtres connectés, il s’agissait d’augmenter la productivité du temps pour en extraire chaque fois plus de valeur, étendre le temps tout en le comprimant, créer un instantané infini où nous passerions notre temps à répondre aux sollicitations et alertes chaque fois plus nombreuses.

L’équation, en fait, est assez simple : la plupart des applications sociales se rémunèrent grâce à la publicité, et celle-ci sera d’autant plus importante que le temps passé sur l’application sera grand. Quelque chose qui n’est pas éloigné du modèle des médias audiovisuels privés, dira-t-on. Sauf qu’en l’espèce, les instruments utilisés pour appliquer ce modèle sont d’une efficacité sans précédent. Le smartphone nous accompagne toute la journée, quand ce n’est pas la nuit. Il lui est dès lors possible de nous solliciter à tout moment, alors même que nous nous consacrons à une activité qui devrait pleinement nous occuper. Se met alors en place une concurrence permanente entre les différents moments de notre vie et les hameçons numériques. Pour l’emporter, les applications utilisent ce que leur ont appris les neurosciences : graphisme addictif (darkdesign) ; mécanisme de récompense aléatoire, effet de complétude ( brain hacking ). La palette est riche, elle fonctionne parfaitement, et gorge les utilisateurs de dopamine en répondant à leur besoin de satisfaction immédiate.

Cela marche d’autant mieux que la maîtrise de la donnée, (les fameux trois V : volume, variété vitesse) permet de cibler les outils au niveau individuel. S’y ajoute la possibilité de partage qui décuple la puissance publicitaire d’un message pour autant qu’il circule de façon rapide et large, et qui, de ce fait, rend économiquement plus efficace un message qui produira une réaction forte et rapide : ainsi s’explique l’apparente prolifération des messages de haine, des fausses nouvelles, ou de toute réaction outrancière. Le réflexe et l’émotion sont des accélérateurs de circulation.

L’économie de l’attention est une économie de casino, qui nous pousse à devenir des joueurs invétérés. Elle détruit nos repères et ceux des plus jeunes. Le rapport aux autres, aux médias, au savoir, à la vérité et à l’information, rien n’échappe à l’économie de l’attention, qui privilégie pour des raisons économiques les réflexes à la réflexion, l’émotion à la pensée, la passion à la raison, le stroboscope au détachement.

Les contributions qui suivent sont essentielles. Elles éclairent d’un jour nouveau les comportements numériques, et, surtout, permettent d’esquisser des solutions collectives et individuelles pour nous redonner le contrôle de ces outils, en faire, selon le mot, de bons serviteurs et non de mauvais maîtres.

Économies et captation de l'attention

« Le travail des marketeurs ne consiste pas seulement à satisfaire nos attentes, mais tout autant à les influencer. »

Interview d’Yves Citton

Yves Citton est professeur de littérature à l’université de Grenoble et co-directeur de la revue Multitudes. Il a notamment dirigé un ouvrage collectif, intitulé L’Économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ? (La Découverte, 2014) et publié un essai, intitulé Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014).

Crédit photo : Extrait de la web-série Dopamine de Léo Favier

Vous avez dirigé en 2014 un ouvrage collectif intitulé Pour une écologie de l’attention. Le sujet reste toujours d’actualité. Qu’est-ce que l’économie de l’attention ?

On parle en effet de plus en plus d’une « économie de l’attention ». On illustre souvent une telle notion par les propos du dirigeant de TF1 définissant son travail par le fait de fournir du « temps de cerveau disponible » à Coca-Cola. Aujourd’hui, il faut souligner que les principales capitalisations boursières de ces dernières années sont le fait de multinationales (Facebook, Alphabet [la maison mère de Google, ndlr]) offrant à leurs utilisateurs des services nommément gratuits, mais reposant en réalité sur la vente à des tiers d’informations relatives à leurs comportements attentionnels. C’est ça l’économie de l’attention. On présente parfois la montée en puissance d’une telle économie comme le symptôme d’un renversement de paradigme, déplaçant le pôle décisif de la vie économique depuis la sphère de la fabrication – c’est-à-dire comment optimiser la production des biens et des services au sein d’un monde aux ressources limitées ? – vers la sphère de la réception – c’est-à-dire comment maximiser la quantité et la qualité d’attention, qui est désormais la ressource la plus précieuse 1.

L’attention est donc une ressource précieuse et monétisable qu’il faut capter, comme un gisement dans lequel il suffit de puiser, ou bien est-ce plus complexe que cela ?

Une telle économie de l’attention peut faire l’objet de deux approches sensiblement différentes. On fait souvent comme si la masse globale d’attention humaine disponible était une donnée fixe, comparable aux ressources en hydrocarbures disponibles sur la planète Terre, et que la compétition économique reposait sur la capacité à attirer vers soi un maximum de cette nouvelle ressource la plus rare. Sous la figure dominante du marketeur, l’économiste de l’attention – fréquemment conjugué désormais dans sa déclinaison algorithmique – est alors conçu comme quelqu’un capable de monitorer aussi finement que possible ce à quoi nous sommes attentifs, de façon à fournir par avance à nos attentes exactement ce qu’elles (ne savaient pas encore qu’elles) désiraient. Dans un tel univers, que modélise la science économique hautement mathématisée gouvernant nos grands choix politiques, nos attentions individuelles sont considérées comme des données, dont il faut optimiser les sollicitations et les mises en relation avec pour principale boussole les profits financiers générés par les retours sur investissement.

Le problème d’un tel monde est qu’il est aussi merveilleusement calculable que parfaitement irréaliste. Ce que je désire (vraiment) est non seulement difficile à formuler. Il est surtout fonction d’une quantité énorme de conditions déterminantes, qui font de mes « préférences » bien davantage un produit qu’une donnée. Le travail des marketeurs et de TF1 ne consiste pas seulement à satisfaire nos attentes (préexistantes), mais tout autant – et indissociablement – à les influencer, à les orienter, à les former et donc à les co-produire 2.

Une conception plus inclusive, plus réaliste, mais aussi bien plus inquiétante, de l’économie de l’attention intègre le fait que les attentions qu’elle monitore sont en grande partie le produit de son travail de monitoring. Elle s’intéresse donc à ce qui conditionne nos attentions, quantitativement et qualitativement. Et, au sein d’un régime politico-économique dominé par le capitalisme, cet « intérêt » pour ce qui conditionne nos attentions est à entendre non seulement comme une curiosité scientifique, mais tout autant – et indissociablement – comme une avidité financière 3.

Quelles sont les conséquences sociétales de ce système économique basé sur la captation de l’attention ?

C’est dans le cadre d’une telle économie des conditions et des conditionnements de l’attention qu’il faut resituer les statistiques de consommation de Ritaline et des autres médicaments prescrits pour augmenter ou normaliser nos performances attentionnelles. Les neurosciences mettent au jour une économie chimique de l’attention 4. Elles observent et quantifient en laboratoire comment les variations de tel ou tel neurotransmetteur permettront de moduler nos comportements attentionnels. La grande mode que connaît depuis quelques années la « neuro-économie » fait rêver – ou cauchemarder – d’une gouvernementalité qui ne s’exercerait plus au niveau des ménages, ni des individus, mais des neurones et des synapses 5. Le chômage se soignerait à coup de médicaments : une pilule pour réchauffer les investisseurs pas assez optimistes dans leurs prédictions ; une pilule pour ranimer les désirs consuméristes d’épargnants trop déprimés dans leur vision de l’avenir ; une pilule pour remotiver les chômeurs trop facilement découragés dans leur recherche infructueuse d’emploi – ou trop exigeants dans leurs attentes salariales.

Cette économie des condition(nement)s de l’attention est inquiétante non seulement de par les imaginaires dystopiques auxquels elle ouvre la porte, mais tout autant de par le statut éminemment évanescent auquel elle réduit notre subjectivité, et donc notre « identité ». Comme l’avait bien esquissé Walter Benjamin, notre « conscience » est comme prise en sandwich entre deux instances 6.

D’un côté, nos rapports à nos environnements extérieurs sont de plus en plus intermédiés par des appareils techniques (Apparate) qui filtrent les données qui nous en parviennent. TF1, Fox News, The Economist, Médiapart filtrent les nouvelles qui nous arrivent de notre environnement : les mêmes ressources nous apparaissent de manière très différente et souvent contradictoire selon les canaux sur lesquels nous branchons nos sens. Les appareils techniques (journaux imprimés, écrans TV, tablettes) et les institutions qui sélectionnent et formatent leurs flux de données (Le Monde, Al Jazeera, Facebook) conditionnent donc de l’extérieur ce qui fera le contenu de nos connaissances, de nos désirs, de nos craintes et de nos espoirs.

D’un autre côté, nos rapports à nos perceptions intérieures sont susceptibles d’être remédiées de plus en plus précisément par des préparations chimiques (Präparate) qui modulent la façon dont nous réagissons aux données extérieures. Non seulement d’ancestrales coutumes comme la consommation d’alcool, de coca, de café, ou de haschich, mais une vaste panoplie de nouveaux composés chimiques pour altérer nos états de conscience – au premier rang desquels figurent les médicaments prescrits au nom du traitement des troubles déficitaires de l’attention et de l’hyper-activité, que l’on prescrit aujourd’hui à près d’un tiers des enfants dans certains comtés du Sud des USA, alors même que les études sérieuses restreignent à 3 % ou 5 % le nombre d’élèves souffrant de troubles attestables 7. L’économie propre à ces médicaments mérite donc d’être resituée au sein des économies plus générales, avec lesquelles elle s’articule.

Nous vivons tous les conséquences de ce système dans nos vies personnelles, professionnelles mais aussi citoyennes. Quels sont les défis des questions attentionnelles dans l’éducation, pour sensibiliser les générations futures mais aussi ceux qui les accompagnent ?

Le défi des questions attentionnelles dans le cadre scolaire consiste à concevoir la pluralité des modes d’attention au sein d’une approche écologique plutôt qu’économique 8. C’est-à-dire qu’il faut donner la priorité à « l’éducation des attentions », celle de l’enseignant tout autant ou davantage que celles des élèves. On ne plus travailler sur la simple « transmission de connaissances ». C’est le modèle qui est esquissé par les travaux de Renaud Hétier 10 lorsqu’il analyse les multiples niveaux d’entrecroisement des attentions enchevêtrés à tout moment au sein d’une salle de classe.

 

1.  Citton Yves, L’économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découverte, 2014. Franck Georg, Degoutin Christophe, « Capitalisme mental », Multitudes, n° 54, 2013, p. 199-213. Kessous Emmanuel, Mellet Kevin, Zouinar Moustafa, « L’économie de l’attention. Entre protection des ressources cognitives et extraction de la valeur », Sociologie du travail, vol. 52, n° 3, 2010, p. 359-373.
2.  Falkinger Josef, " Limited Attention as the Scarce Resource in an Information-Rich Economy ", The Economic Journal, vol. 118, n° 532, 2008, p. 1596-1620. Kahneman Daniel, Système 1 / Système 2. Les deux vitesses de la pensée, Paris, Flammarion, 2012.
3.  Manning Erin, Massumi Brian, Rose-Antoinette Ronald et al. « Vivre dans un monde de texture. Reconnaître la neurodiversité », Chimères, vol. 3, n° 78, 2012, p. 101-112. Berardi Franco "Bifo", Tueries. Forcenés et suicidaires à l'ère du capitalisme absolu, Montréal, Lux, 2016. Massumi Brian, L’économie contre elle-même. Vers un art anti-capitaliste de l'événement, Montréal, Lux, 2018.
4.  Lachaux Jean-Philippe,  Le Cerveau attentif. Contrôle, maîtrise et lâcher-prise, Odile Jacob, Paris, 2011.
5.  Monneau Emmanuel, Lebaron Frédéric, « L'émergence de la neuroéconomie. Genèse et structure d'un sous-champ disciplinaire », Revue d'Histoire des Sciences Humaines, vol. 2, n° 25, p. 203-238, 2011.
6.  Somaini Antonio, « Walter Benjamin’s Media Theory. The Medium and the Apparat », Grey Room,  n° 33, vol. 62, 2016, p. 6-41.
7. Schwarz Alan, ADHD Nation. The Disorder. The Drugs. The Inside Story, London, Little Brown, 2016.
8. Citton Yves, Pour une écologie de l’attention, Paris, Seuil, 2014.
9. Voir Ingold Tim, " From the transmission of representations to the education of attention ", Department of Social Anthropology, University of Manchester, 1999 (en ligne).
10. Hétier Renaud, « Entre attention à quelque chose et attention à quelqu’un. La transitivité de l’attention à la lumière du care » in Deryck M., Foray P. (dir.), Care et éducation.
Hétier Renaud, « L’attention en classe. Structures et soins des environnements attentionnels en milieux scolaires » in Caliman L., Y. Citton Y, Prado Martin M. R. (dir.), L'attention médicamentée, Rennes, PUR.

Design et éthique dans le numérique

« Ce n’est pas le design qui manipule les utilisateurs, c'est tout un système qui cherche à les priver de leur libre arbitre. »

Interview de Geoffrey Dorne et Margaux Crinon

Geoffrey Dorne, designer, auteur et enseignant, et Margaux Crinon, enseignante et designeuse, nous éclairent sur le design des plateformes web et leur impact sur les usagers et la société. Ce faisant, ils abordent la question de l’éthique dans le design, et décortiquent les stratégies de captation de l’attention tout en donnant quelques conseils pour une vie numérique plus saine et équilibrée. Une analyse toute en nuances des tensions entre marketing et intérêt général au sein de technologies qui peuvent être à la fois manipulatrices et émancipatrices.

Crédit photo : Extrait de la web-série Dopamine de Léo Favier

Comment expliqueriez-vous le travail du designer ?

Le travail du designer a beaucoup évolué depuis son apparition, il est alors difficile de lui donner une définition en dehors de son époque. Mais avant de définir son travail, il est important d'aborder l'origine du design, ce qu'il est, à quoi il sert, en quoi il est encore utile aujourd'hui.

Communément, on pense que le design est le fait de dessiner et d’opérer des choix concernant l’esthétique générale (la forme, la couleur, la texture, etc.), mais son implication va plus loin et est bien plus technique qu'on ne le pense ; choisissant alors des matériaux, proposant des modes de fabrication, d'utilisation et de diffusion sur ce qui est produit. Ses domaines d’application vont bien au-delà des objets : tout ce qui vous entoure, de votre habitat, aux vêtements que vous portez, aux interfaces que vous utilisez, tout a été pensé, dessiné.

Le design est donc partout et touche presque tout le monde d'une manière ou d'une autre ; toujours en lien avec les grandes problématiques sociales : l'eco-design (design écologique), le design de service, le design d'interface, le legal design, le design de la vie privée, etc., non pas par effet de mode mais plutôt comme chantier de recherche sur nos modes de vies et de production. À cet égard, le designer a de nombreuses responsabilités lorsqu'il construit le monde qui nous entoure.

Aujourd'hui, si l'on regarde de façon contemporaine le design, on peut se référer à la définition qu'en fait Alain Findeli, théoricien du design, à savoir que le design doit « améliorer ou au moins maintenir l'habitabilité du monde dans toutes ses dimensions ». Un designer lucide de cette définition est ainsi au service de la société, du vivre ensemble (avec les humains et les non-humains) et donc, se met au service de l'environnement, de la biodiversité en réalisant des projets concrets, physiques, numériques mais bien réels, avec une approche éthique et responsable.

« Certains mécanismes ingénieux ont été mis en place pour garder l'utilisateur en état d'attention et d'action. Par exemple, le mode “lecture automatique” qui relance une vidéo sans votre consentement. »

Vous travaillez beaucoup sur l’éthique dans le design : en quoi le design, des objets physiques ou numériques, a-t-il un impact sur la vie des gens et que la question éthique se pose ?

L'éthique repose sur une question simple et compréhensible : quelle est la meilleure façon de vivre pour moi et pour les autres 1 ?  Cette vision subjective et pourtant humaniste contribue à l'action du designer. La réflexion sur l'éthique d'un projet doit donc arriver bien avant la réflexion sur le design de celui-ci. Malheureusement, notre profession ne dispose pas (encore !) de conseil éthique comme dans le domaine scientifique. Notre pratique étant pour majeure partie, dépendante du marché et de la consommation, il y a donc peu d'institutions pouvant porter un regard sur l'éthique d'un produit ou d'un service. La sentence se fera souvent après une mise sur le marché et une phase d'utilisation massive. Et cette sentence arrive souvent trop tard.

Par exemple, lorsqu'un designer est missionné pour dessiner un banc pour l'espace public et qu'il cherche volontairement à empêcher les sans-abris de dormir sur ce banc en y mettant des accoudoirs en plein milieu, il favorise l'exclusion sociale. Lorsqu'un concepteur travaille sur l'interface de Snapchat et propose le principe des « flammes » (système qui représente le nombre de jours ininterrompus pendant lesquels deux personnes ont communiqué), il piège volontairement les utilisateurs dans une mécanique addictive. Lorsqu'un concepteur utilise le « scroll infini » (système qui permet de faire défiler vers le bas une page web de façon illimitée), il piège là encore l'utilisateur dans un système sans fin.

Ces procédés que l'on nomme unpleasant design et persuasive design (design désagréable et design de la persuasion, utilisé à mauvais escient pour forcer les gens à faire ce qu’ils ne souhaitent pas forcément) font également partie des projets sur lesquels les designers sont amenés à travailler. Les exemples sont nombreux et comme le rappelle le designer américain Mike Monteiro : « You are responsible for the work you put into the world » (vous êtes responsable du travail que vous offrez au monde).
Heureusement, les bons exemples ne manquent pas non plus, ils sont souvent invisibles et humbles. En 2018, le redesign de la bouteille Cristaline en 2018 a permis de réduire la quantité de plastique utilisée. Un autre exemple imperceptible vient de Bell Telecom qui a changé la taille de sa typographie dans l'annuaire téléphonique pour économiser ainsi plus de 100 pages par exemplaire.  5 000 tonnes de papier furent ainsi économisées. Lorsque les designers du Low-tech Lab documentent la façon de réaliser une douche qui fonctionne avec de l'eau recyclée et de l’énergie renouvelable, ils valorisent l'autonomie et l'émancipation des citoyens. Enfin, quand les designers numériques réalisent des sites internet accessibles aux personnes handicapées, ils favorisent aussi l'émancipation de bon nombre d'utilisateurs.

L'éthique dans le design est avant tout un questionnement permanent suivi d'actions concrètes, réelles ayant un impact modeste, humble mais souvent indispensable.

« Le numérique dans sa globalité est une technologie magnifique par sa capacité émancipatrice. L'idéal serait que tous ses utilisateurs soient aguerris et conscients de ses possibilités. »

La série documentaire Dopamine 2 montre que les interfaces utilisent des biais cognitifs pour pousser les utilisateurs à faire certaines choses. Peut-on vraiment dire que le design manipule des utilisateurs passifs ?

On prête parfois beaucoup d'intentions au design et aux designers au sujet du design persuasif. Certains concepteurs exécutent les demandes pernicieuses des clients, d'autres concepteurs sont à l'initiative de ces mécanismes de persuasion comme solution au problème d'audimat à résoudre, d'autres, par contre, s’y refuseront et dénonceront ces pratiques en tentant de renseigner le commanditaire sur les conséquences de ces pratiques. Pourtant ces mécanismes existent et se développent depuis que les outils d'imagerie cérébrale et de récolte des données (tracking) convergent vers le neuro-marketing. L'utilisation de ces outils permet donc de mieux comprendre notre cerveau ainsi que le processus attentionnel. Ces informations sont alors mises au profit d'une seule et unique question : comment attirer notre attention pour nous faire consommer ? Fort heureusement, ce n'est pas la stratégie de tous les sites ou de toutes les applications, mais certains mécanismes ingénieux ont été mis en place pour garder l'utilisateur en état d'attention et d'action. Par exemple, le mode « lecture automatique » qui relance une vidéo sans votre consentement ou encore l'utilisation de couleurs très contrastées pour les pastilles de notifications qui fait l'effet d'une récompense pour notre cerveau dès son affichage. Il y a les dark pattern qui sont des interfaces incitant l'utilisateur à cliquer à un endroit plutôt qu'un autre. Chaque élément visuel peut être minutieusement agencé pour répondre à la demande commerciale : faire que l'utilisateur passe le plus de temps sur la plateforme. Le phénomène n'est pas nouveau, bien avant cela, la télévision utilisait les mêmes mécaniques au profit de la publicité.

Ainsi, ce n'est pas le design qui manipule les utilisateurs, c'est tout un système qui cherche à les priver de leur libre arbitre, de leur liberté, de la façon de choisir, de leur temps libre.

Mais ne vous laissez pas faire par ces interfaces, c'est vous qui choisissez ce que vous voulez ou non et le web est assez grand pour trouver des sites, des services, des produits qui vous respectent, respectent vos données, votre intégrité, votre liberté. Sinon, passez votre chemin. Et rappelez-vous que le tableau n'est pas complètement noir, nous avons tendance à toujours plus médiatiser ce qui est critiquable, or, le numérique dans sa globalité est une technologie magnifique par sa capacité émancipatrice. L'idéal serait que tous ses utilisateurs soient aguerris et conscients de ses possibilités.

Yves Citton 3 dit que le capitalisme produit une crise de l’attention et réfléchit dans le sens d’une écologie de l’attention. Tristan Harris 4 a alerté l’opinion sur le pouvoir toujours plus hégémonique des géants du net sur nos vies et notre temps. Qu’est-ce que la question du temps et de l’attention vous évoque en tant que designer ?

Avec la liberté chevillée au corps, nous estimons que notre temps de vie est unique (chaque minute passée, l'est de manière irréversible). On le donne à nos proches, à notre famille, à un travail, à des études, à des apprentissages, à observer le monde, la vie, etc. De quel droit une entreprise ou une entité quelconque préempte-elle notre temps de vie ?

On pourrait relier la question de l'attention dans la société à celle de la nourriture. Que voulez-vous manger ? Seriez-vous prêt à manger jusqu'à la nausée ? Mangeriez-vous de la nourriture qui vous rende malade ? Ces dernières années, nous avons eu des campagnes sur la santé alimentaire qu'il est facile de citer : « Manger/Bouger », « Manger 5 fruits et légumes par jour », etc. Cependant, il semble quelque peu paradoxal de faire une campagne sur l'utilisation de notre attention sur les canaux mêmes de captation de l'attention (panneaux publicitaires, radio, internet, télévision).

Posons-nous alors la question suivante : comment est-il possible de varier les intérêts sur lesquels nous portons notre attention ? Mais aussi comment apprendre à être raisonnable dans la quantité d'informations que nous consultons ? Nous ne sommes parfois plus capables de dire quand nous n'avons plus « faim » d'information et nous nous comportons alors comme des gouffres informationnels par peur de rater un élément important.

En tant que designer, ça n'est pas le modèle de société ni de vie que l'on souhaite voir exister au monde, et il faut rejeter ces logiques de captation de l'attention dont le seul profit est celui du capitalisme. Pour ce faire, il faut imaginer et produire des formes d'émancipation, d'autonomie, redonner du temps de réflexion aux gens, du temps de « rien » pour rêver, pour créer, pour échanger, pour se poser des questions et trouver soi-même les réponses.

Comment éviter quelques pièges du marketing agressif et envahissant sur le web ? Quelques astuces et conseils de Geoffrey Dorne et Margaux Crinon :

- Demandez-vous toujours l’intérêt que vous représentez pour le site sur lequel vous surfez. Aujourd’hui, une partie des sites veulent quelque chose de vous : votre temps, votre argent, vos données.
- Vérifiez toujours la barre d’état de votre navigateur lorsque vous vous apprêtez à cliquer sur un lien pour voir « sur quel site vous allez atterrir ».
- Prêtez attention à l’ergonomie des sites. Parfois, sur une fenêtre pop-up, le bouton valider est à droite et annuler à gauche. Des fois, cela s’inverse. Attention aux automatismes donc.
- N’allez pas trop vite lorsque vous cliquez. Parfois une publicité ou un bouton se charge à la place du lien sur lequel vous vous apprêtiez à cliquer. Bref, apprenez à être lent !
- Avec parcimonie, utilisez des plug-ins de navigateurs qui retirent les publicités (Ghostery, Ublock Origin). Si vous le souhaitez, utilisez des plug-ins qui épurent les interfaces de certains sites comme Facebook (comme « News Feed Eradicator for Facebook » sur Chrome), ou Youtube (avec YouTube Distraction Free, par exemple sur Chrome), cela vous permet d'avoir des interfaces plus légères à votre vue et donc à votre cerveau.
- Quand une pop-up ou une fenêtre s’ouvre et que vous ne trouvez pas la petite croix pour fermer ou pour revenir en arrière, n’hésitez pas à utiliser la touche « echap » de votre clavier, parfois cela fonctionne. Vous pouvez faire la même chose avec la touche « backspace/effacer » pour revenir en arrière.
- Ouvrez grand les yeux et soyez le plus alerte possible si vous êtes sur des sites e-commerce, des sites de streaming, des sites de vidéo, etc. Désactivez les modes « lecture automatique » sur les sites de streaming comme YouTube ou Netflix pour rester maître de votre consultation.
- Enfin, tapez directement l’adresse du site que vous souhaitez consulter plutôt que de le rechercher via un moteur de recherche : vous gagnerez du temps tout en évitant les résultats publicitaires, une partie du « tracking »… Et cela est un peu plus écologique.

Propos recueillis par Kimi Do en juin 2019

- Geoffrey Dorne est designer indépendant depuis 14 ans et enseignant. Fondateur de Design & Human, il travaille notamment pour Bibliothèques Sans Frontières, l'UNESCO, Mozilla, la CNIL, Framasoft, ou encore Singa.
- Margaux Crinon est enseignante en médias numériques depuis 8 ans. Elle coordonne le DNMade (diplôme national des métiers d’art et du design)  design d'interface et intervient en DSAA design interactif au pôle supérieur de design à Villefontaine (académie de Grenoble).

1. Éthique et morale sont deux termes souvent confondus. La morale repose sur une conception du bien et du mal, abordant tour à tour le proscrit du prescrit, le toléré de l'intolérable, le permis de l'interdit. La morale est donc en lien avec la communauté, le groupe, les croyances parfois.
2. Série réalisée par Léo Favier, sortie sur ARTE.tv en septembre 2019.
3. Yves Citton est professeur de littérature à l’université de Grenoble et co-directeur de la revue Multitudes. Il a notamment dirigé un ouvrage collectif intitulé L’Économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ? (La Découverte, 2014) et publié un essai intitulé Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014).
4. Tristan Harris est directeur et co-fondateur du Center for Humane Technology et co-fondateur du mouvement Time Well Spent, « temps bénéfique » opposé au temps perdu à surfer sur des applications sans but. Avant cela, il a travaillé chez Google, où il avait étudié l'éthique de la persuasion. Voir sa conférence TED.

Notification et chamallow

Ou comment choisir entre dispersion et attention ?

Vincent Ruy

Vincent Ruy est médiateur et formateur à l’Atelier Canopé de Lyon. Il est à l’origine professeur de Lettres, puis chargé de mission auprès de l’académie de Lyon sur le développement des infrastructures et des usages du numérique. Il a accompagné le développement des réseaux locaux et des ENT (environnements numériques de travail) et assure aujourd’hui, aux côtés du Clémi de Lyon, des missions d’animation et de formation sur l’ÉMI (éducation aux médias et à l’information).

Crédit photo : Extrait de la web-série Dopamine de Léo Favier

Des notifications tous azimuts

Voici un exemple de message qui ne surgit pas sur un écran de smartphone, tablette ou PC. Vous circulez sur l’autoroute, seul ou en famille, conducteur ou passager, en train de vous dire que le trafic est fluide, lorsque surgit un message sur l’un des panneaux d’affichage digital qui surplombe la chaussée : « Écoutez 107,7 FM » ou bien : « Lyon-Valence 1 h 15 », mais aussi : « Véhicule en panne sur la chaussée » ou bien encore : « Véhicule AZ 639 BQ – Trop vite – Ralentir ».
Supposons maintenant que l’affichage de chacun de ces messages est précédé par un avertissement, affiché sur le panneau digital qui précède, et libellé ainsi : « Lisez le message suivant », ou : « Attention au message suivant ». Nul doute que votre curiosité en sera attisée, et que vous mobiliserez votre attention, dans la plupart des cas, sur la lecture du panneau suivant.

Les notifications visuelles ou sonores émises par un smartphone, une tablette, ou différemment par un ordinateur, reposent sur ce principe de l’alerte : attention, vous avez une information, merci de la consulter. Puisqu’une infinité d’informations gisent à l’intérieur des applications, des murs, des pages, des sites, courant le risque de ne pas être consultées, les développeurs informatiques ont mis au point ces systèmes d’« alerte » qui conditionnent notre comportement, car ils nous invitent, nous incitent, ou peut-être exigent de nous, d’interrompre notre programme pour consulter une information.

Ces notifications prennent des formes différentes, mises au point par les designers, avec des niveaux d’efficacité variables. Efficacité pour l’utilisateur, qui peut être réactif, pour la satisfaction de son interlocuteur, et pour sa propre estime de soi. Efficacité aussi pour les plateformes applicatives, qui optimisent les temps de connexion des utilisateurs, et donc les rendements publicitaires. Il peut s’agir d’un simple chiffre encerclé sur fond rouge, dans l’angle supérieur de l’icône d’application. On peut entendre un signal sonore, parfois spécialisé en fonction du type de contenu (les alertes sonores sont très efficaces pour apostropher l’utilisateur, de telle sorte que beaucoup d’entre nous ont désormais désactivé les sonneries de notification sur nos appareils). On peut voir apparaître la source et le début du message, dans l’angle inférieur de l’ordinateur, ou sur l’écran de veille de la tablette et du smartphone. L’exemple de l’écran de veille est révélateur : je me saisis de ma tablette pour chercher le sens du mot « procrastination », mais avant même d’avoir débloqué l’écran de veille, les notifications m’incitent à consulter le dernier article du journal L’Équipe, ou le dernier tweet de Donald Trump. Les notifications me détournent de mon activité initiale ou projetée, elles me demandent d’interrompre mon activité, pour obéir à la sommation : « Lisez le message suivant ».

Sécurité et désir

Parmi les ressorts qui expliquent notre tendance réflexe à obéir aux notifications et à lire les messages annoncés, on peut distinguer : la peur, et le désir. Si l’on reprend l’exemple de l’autoroute, il est en effet nécessaire et utile de savoir qu’un véhicule est arrêté en pleine voie, pour ralentir son allure et éviter l’accident. Dans notre esprit, une alerte est plus ou moins associée à la notion de danger1 : il est judicieux, pour sa sécurité, de connaître le contenu des alertes aux orages, des alertes canicule, des alertes attentat. Le réflexe de consultation obéit à une crainte du danger qui doit être prévenu. Crainte légitime, réflexe de bon aloi.

Un second ressort peut être le désir : désir de connaissance2, désir de reconnaissance, désir de relation sociale, désir d’existence aux yeux des autres. Les informations scientifiques, culturelles ou d’actualité nous enrichissent : avoir envie de connaître, avoir soif de savoir et de connaissance, être curieux de ce qui est nouveau ou de ce qui vient de survenir, est un moteur naturel aussi légitime que la peur du danger, car les informations et les connaissances nous permettent de développer nos compétences, notre richesse intérieure, notre rapport au monde. C’est ici qu’intervient l’effet sucrerie, autrement dit l’effet chamallow.

L’effet chamallow ou l’hormone de la récompense

L’information vient combler un manque. Notre cerveau apprécie ce qui vient combler un manque, et distille, lorsque le manque est comblé, une hormone de la récompense3. S’abreuver d’informations, sur l’actualité du monde, sur le système des planètes, sur la vie et l’œuvre de Léonard de Vinci ou de Kim Kardashian, nous comble et nous repaît : consommer une info, un tweet, une publication Instagram ou un article de Konbini News ou de Michel Onfray nous apporte autant de plaisir que si l’on consommait un fruit, une pâte à tartiner, une confiserie ou un chamallow. L’effet chamallow, c’est une boulimie d’interactions digitales. De ce point de vue (certes un peu réducteur), la notification peut être considérée comme un petit diablotin tentateur agitant ses petites ailes du désir en murmurant dans le creux de votre oreille : « Fais une pause et viens me voir… Je promets d’envoyer à ton cerveau une petite dose d’hormone de la récompense… » Difficile de résister !

Le test du chamallow

Dans les années 70, le psychologue Walter Mischel, de l’université de Stanford, réalise une expérience avec plusieurs enfants4. Chaque enfant est dans une pièce, un adulte pose sur la table un chamallow avant de sortir de la pièce, non sans avoir expliqué à l’enfant qu’il a le droit de le manger, mais que s’il est capable d’attendre le retour de l’adulte, alors il aura droit à deux chamallows au lieu d’un seul. Certains enfants réussissent à attendre, d’autres non. Tous les participants furent ensuite suivis sur plusieurs années, et cette étude indique que ceux qui avaient réussi à attendre 15 minutes, donc ceux qui avaient résisté à la pulsion immédiate, obtenaient par la suite de meilleurs résultats scolaires, voire une meilleure réussite dans plusieurs domaines. Même si cette expérience du chamallow fut ensuite nuancée par une autre étude5, elle montre l’intérêt, voire le bénéfice qu’il peut y avoir à savoir gérer la frustration et résister à la tentation, non pas pour le simple plaisir de s’empêcher, mais pour développer sa capacité à atteindre un but, plus important mais plus lointain que la satisfaction immédiate.

Les notifications sonores ou visuelles qui émanent de nos smartphones, tablettes ou PC sont autant d’expériences du chamallow auxquelles nous sommes confrontés plusieurs fois par jour, plusieurs fois par heure. Y céder, c’est s’accorder une minute de plaisir, qui peut déboucher sur une information utile, enrichissante, ou une communication inter-individuelle épanouissante. Y céder maintenant-tout de suite-immédiatement, peut être considéré comme une défaillance dans la capacité à s’organiser, suivre un programme, respecter les étapes d’une vie organisée et orientée vers la quête d’objectifs à moyen ou long terme, plus lointains mais plus importants.

Savoir résister, ou savoir décider

Faut-il alors résister imperturbablement à la tentation, et devenir ermite, ou maniaque de la mono-tâche rangée dans un planning d’airain hyper-organisé et hyper-étanche ? Résumer les enjeux de la gestion de l’attention en une alternative bipolaire, résumer le débat à une guerre de tranchées entre geeks hyper accros à la dopamine de la notification et anachorètes concentrés sur les tâches nobles (ordonnées, successives et jamais parallèles !) et les objectifs à long terme est sans doute réducteur. Cependant, la perte de contrôle de son temps, de ses réactions, de soi en somme, peut devenir pathologique (parfois en liaison avec d’autres fragilités, dont il peut être délicat de démêler ce qui est cause et ce qui est conséquence). Le risque d’une perte de contrôle sévère est avéré, notamment chez les jeunes, dont les structures cérébrales sont plus vulnérables, mais ce risque existe également chez les adultes, et même au stade collectif de nos sociétés, confrontées aux sollicitations de l’urgence et aux promesses renouvelées de moments intenses.

Les solutions existent

Les réponses à ce risque de la perte de contrôle nous sont heureusement données par plusieurs écoles, sciences ou courants de pensée. À l’école, certains neuro-scientifiques comme Jean-Philippe Lachaux6 forment les enseignants dans le but d’aider les jeunes élèves à prendre conscience des mécanismes de l’attention, pour mieux la gérer, pour mieux la focaliser, pour mieux la contrôler. Prendre conscience de la différence qui oppose l’attention volontaire et l’attention involontaire développe la capacité de contrôle. À Toulouse, pour renforcer la rationalité des raisonnements et des comportements, des enseignants et des universitaires7 organisent des actions et des formations pour développer chez les élèves l’esprit critique8 et la zététique9. D’autres disciplines, comme la méditation de pleine conscience – dont la pratique est introduite dans les salles de classe, par Frédéric Lenoir et bien d’autres10 – développent la capacité à prendre de la distance avec ses émotions et ses pulsions, et renforcent le discernement indispensable à un choix volontaire et non servile : le choix de basculer ou non son smartphone sur le mode silencieux, le choix de réveiller ou non sa tablette, le choix d’être disponible aux sollicitations des réseaux sociaux ou de se focaliser sur un bon film ou sur une tâche complexe, en éliminant toute source possible de distraction. Paramétrer sur son terminal les modes d’apparition des notifications est un moyen de rendre conscient son niveau de disponibilité aux interruptions digitales, comme l’observe Christian Licoppe dans ses recherches11. L’enjeu consiste donc, non pas à choisir entre l’asservissement de l’hyperconnexion-chamallow ou la sainteté du moine exilé sur une île déserte, mais à renforcer notre capacité à tous, jeunes ou moins jeunes, à choisir, selon les moments et les circonstances, notre disponibilité à la dispersion, ou notre focalisation de l’attention refusant toute distraction. Le but du jeu n’est pas de refuser le plaisir, le but du jeu est de garder le contrôle. Un objectif qui peut alimenter une conception modeste de l’homme augmenté, qui remplacerait le slogan « Vers l’infini et au-delà » par la devise « T’inquiète, je gère ! ». 
 

1..Lachaux Jean-Philippe, Le cerveau attentif. Contrôle, maîtrise et lâcher-prise, Odile Jacob, Paris, 2011.
2. Dehaene Stanislas, « Apprendre, un besoin fondamental », Sciences Humaines, n° 296, 2017.
3. Naccache Lionel, Naccache Karine, Parlez-vous cerveau ?, Odile Jacob, Paris, 2018.
4. Mischel Walter, Shoda Yuichi, Rodriguez Monica Larrea, “Delay of Gratification in Children”  Science, vol. 244, n° 4907, 1989, p. 933-938.
5.  Watts Tyler W., Duncan Greg J.,Quan Haonan, “Revisiting the Marshmallow Test: A Conceptual Replication Investigating Links Between Early Delay of Gratification and Later Outcomes”,  Psychological Science, vol. 29, n° 7, 2018, p. 1159-1177 (consulter PMID ; 29799765; PMCID6050075 ; DOI ; 10.1177/0956797618761661). 
6. Jean-Philippe Lachaux, chercheur à l’Inserm, coordonne le programme ATOLE (L’attention  à l’écOLE). En mars 2019, une collaboration entre le chercheur, l’INSERM et Réseau Canopé donne lieu au MOOC « L’attention, ça s’apprend ».
7. Le laboratoire IRES, dont l’objectif est le développement de l’esprit critique en milieu scolaire.
8. Le développement de l’esprit critique chez les jeunes est un objectif éducatif important à l’école. Voir à ce sujet : Attali Gérard, Bidar Abdennour, Caroti Denis et al., Esprit critique. Outils et méthodes pour le second degré, Réseau Canopé, 2019.
9. La zététique est l’enseignement de l’esprit sceptique, de l’esprit critique, de l’auto-défense intellectuelle contre les croyances fallacieuses. Voir à ce sujet le collectif CORTECS, ainsi que les cours de Richard Monvoisin, ou encore les chaînes YouTube telles que Hygiène Mentale.
10. Lenoir Frédéric, Philosopher et méditer avec les enfants, Albin Michel, Paris, 2016.
11. Licoppe Christian, « Pragmatique de la notification », Tracés. Revue de Sciences humaines, n° 16, 2009, p. 77-98. Consulter ici.

Ne tremblez pas, ils agissent !

Quand les adolescents prennent des libertés avec les plateformes

Anne Cordier

Anne Cordier est maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication et chargée de mission Numérique & Innovation à l'université de Rouen Normandie – ÉSPÉ. Chercheuse à l’UMR CNRS 6590 ESO, elle est l’autrice de Grandir connectés. Les adolescents et la recherche d'information (C&F Éditions, 2015). Ses recherches portent sur les pratiques informationnelles des jeunes et des enseignants et l'éducation à l'information, aux médias et au numérique.

Crédit photo : Extrait de la web-série Dopamine de Léo Favier

Les inquiétudes sont nombreuses quant au conditionnement des comportements de navigation et des accès à l’information engendrés par les algorithmes. L’on s’inquiète du pouvoir que les plateformes comme Facebook, Snapchat ou encore YouTube, ont sur les jeunes publics, considérés comme facilement manipulables et volontiers soumis aux modes de fonctionnement de ces dispositifs. Ces inquiétudes sont légitimes, et ont de réels fondements, il ne s’agit pas de les balayer d’un revers de main. Toutefois, observer les pratiques concrètes des adolescents avec ces dispositifs et échanger avec eux sur ce monde sous algorithmes qui est le leur autant que le nôtre, amènent à nuancer ces inquiétudes et à approcher plus finement la réalité.

« Vivre dans le monde »

Les adolescents rencontrés lors des recherches1 ont conscience du régime de séduction opéré par ces plateformes qui influence leurs pratiques d’information. Mais tous renvoient à la nécessité de « vivre dans le monde » (Morgan, 17 ans). Ils s’accommodent de ces logiques plus qu’ils ne s’en satisfont, conscients des problématiques liées à ces usages, en termes de captation d’attention comme de données personnelles. On les sent d’ailleurs en tension entre un souci de ne pas se soumettre à ces modèles de société qui ne leur conviennent pas et la volonté de ne pas se couper de dispositifs qui sont partagés dans la société et qui constituent des espaces de socialisation, conférant un sentiment fondamental d’appartenance à un groupe.

Des leviers pour l’exploration

Contre toute attente, et à l’inverse des discours qui clament que les stratégies des plateformes privent de liberté les utilisateurs, les adolescents rencontrés témoignent d’une capacité à exploiter les contraintes des dispositifs pour agir selon leurs désirs. Nombre d’entre eux détournent certains usages des plateformes pour assouvir leurs besoins ; on peut penser à ces adolescents qui utilisent les forums de Twitch pour discuter de loisirs personnels ou échanger des références pour leurs travaux scolaires.

Plus encore, les systèmes de recommandation constituent parfois des leviers pour l’exploration informationnelle. Combien sont-ils à raconter ainsi, avec enthousiasme, le temps passé sur YouTube à visionner des documentaires sur des sujets qui les intéressent personnellement mais aussi des sujets qu’ils ont besoin de traiter pour l’école ou l’université ? Ils sont nombreux à expliquer qu’ils ont appris l’existence de telle ressource informationnelle par le biais des recommandations générées par le visionnage d’une vidéo YouTube. Un autre type de pratique d’information surgit, au détour d’enquêtes menées au plus près de lycéens et jeunes étudiants : la lecture de la presse. Eh oui, ils lisent la presse, figurez-vous ! Comment donc ? Via Discover, un portail de titres de presse proposés par l’application Snapchat. Et le phénomène n’est pas isolé, si l’on en juge par les recherches menées sur le terrain, auprès de jeunes issus de milieux sociaux et de niveaux scolaires très différents. Anaïs le reconnaît : « De moi-même, je ne lis pas la presse, mais là, avec Discover c’est différent (…) Ils ont adapté plusieurs magazines, version Snapchat, et franchement je trouve cela très réussi (…) et en plus l’offre est très large, ça va de Konbini au Monde en passant par le Cosmopolitan ! »

Pour une éducation aux choix !

En conclusion, les adolescents font-ils ce que les plateformes attendent d’eux ?

Oui, ils produisent des données (comme vous !). Oui, ils participent d’une économie fondée sur la marchandisation des données et exploitant le désir de rapidité et d’individualisation des besoins de chacun (comme vous !). C’est évident et il est essentiel que les adolescents, comme tous les autres utilisateurs de ces dispositifs, en aient tout à fait conscience. Mais ne nions pas les univers créatifs que ces adolescents développent aussi en s’appuyant sur ces plateformes. De la mise en scène de soi, conscientisée, au développement de répertoires de pratiques informationnelles, les réseaux et médias sociaux sont pour les adolescents aussi potentiellement des espaces d’émancipation.

Potentiellement. Car ne nous méprenons pas : ceux qui s’expriment en actes, au-delà de la parole, sont ceux qui détiennent le pouvoir d’agir, et donc qui manient en plus des clés de compréhension du système, des clés d’action sur ce système. Les non-experts déclarés ont conscience des limites de leur pouvoir d’action : ils ne maîtrisent pas suffisamment l’outil pour pouvoir s’affirmer dans cette société numérique. Ceux-là sont réduits au silence, d’autant que notre société accorde une place prépondérante à ceux qui s’expriment, se font entendre ou voir, bref à ceux qui agissent.

Le défi à relever est clair : pour que les technologies de l’information et de la communication tiennent « leur promesse contre-culturelle 2 » la communauté des internautes se doit d’être puissamment armée d’outils intellectuels. Cela passe par la possession, par tous, d’une culture de l’information conçue comme un levier de résistance à un modèle dominant et à des cultures dominantes. C’est une éducation aux choix que nous devons à tous les enfants et adolescents, dans la classe et hors de la classe, afin d’exploiter les objets numériques, et plus largement informationnels et communicationnels, en faisant des choix, en conscience.
 

1. Les données ayant permis d'écrire cette contribution sont issues de plusieurs recherches de terrain menées entre 2016 et 2018 auprès de jeunes âgés de 11 à 21 ans. Les différentes enquêtes réalisées ont toutes pour points communs d'interroger le rapport de ces jeunes à l'information, aux médias et au numérique, et de recourir à des entretiens longs avec chacun des jeunes interrogés.
2. Turner Fred, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture, Steward Brand, un homme d’influence,  Caen, C & F Éditions, 2012.

Algorithmes et attention

Comment sensibiliser les jeunes aux rôles des données ?

Dorie Bruyas

Dorie Bruyas est journaliste de formation. Elle dirige l’association Fréquence écoles spécialiste de l’éducation aux médias numériques depuis plus de 15 ans. Elle est aussi membre fondatrice de LDigital et du Hub pour l’inclusion numérique en Auvergne Rhône-Alpes. www.twitter.com/doriebruyas

Crédit photo : Extrait de la web-série Dopamine de Léo Favier

Grâce aux données, les sites peuvent nous suggérer des contenus dits « pertinents », c’est-à-dire personnalisés et adaptés à ce que nous recherchons. Plus le contenu sera pertinent, plus nous passerons du temps sur le site qui pourra monétiser cette audience auprès d’annonceurs. Mais les jeunes mesurent-ils les conséquences de ce mécanisme dans leur accès aux mondes numériques ?

Dans le cadre d’un projet d’éducation aux médias intitulé Incertitudes1 mené auprès de 500 élèves de 4e issus de trois collèges en zone d’éducation prioritaire, un test a montré les lacunes des jeunes concernant le rôle de l'algorithme dans l’accès à l’information sur les réseaux. En effet, même si 86 % des adolescents ont compris que les informations mises en avant étaient sélectionnées « informatiquement », les trois quarts d’entre eux ne cernent pas le fonctionnement de l’algorithme. Finalement, à l’échelle du groupe d’élèves, seulement 15 % des adolescents comprennent les mécanismes en jeu dans leur consommation d’informations.

Ainsi, tout projet d’éducation au numérique doit aujourd’hui faire face à cette urgence éducative.

Les élèves doivent désormais cerner le rôle des nombreux filtres qui régissent leur accès à l’information et qui finalement contribuent à la mobilisation de leur attention. Dans une société de l’information, comprendre l’importance et le rôle des données revient à développer une culture numérique informationnelle et technologique qui favorise une pensée critique et des compétences stratégiques.

« Développer une culture de la donnée et comprendre comment ces nombreuses données filtrent l’information à laquelle nous accédons et mobilisent notre attention est désormais essentiel pour garantir notre capacité à faire des choix éclairés. »

Comprendre le réseau et le stockage de données

Nombreux sont les adolescents qui semblent ne pas s'interroger quant à la façon dont internet réussi à arriver à leur domicile, ni sur la façon dont le réseau est déployé dans le monde, sur qui héberge nos données, ou encore sur les types de technologies qui permettent de le faire. Cette absence de représentation empêche bien souvent de comprendre ce que sont ces données, à quoi elles ressemblent, à quoi elles servent mais plus largement, qui a intérêt à les détenir et à les utiliser.

Le premier objectif de tout projet pédagogique concernant les données consiste donc à visualiser et expliciter le fonctionnement d’internet, du réseau comme du stockage des données. Et cette explication doit se faire en lien avec les usages des adolescents, s’appuyer sur leur consommation. L’idéal est de construire une intervention en deux phases : collecter des données sur leurs usages des réseaux en les data-visualisant, c’est-à-dire en facilitant leur représentation et leur collecte – par exemple avec des gommettes, Lego, Duplo, billes dans des vases transparents étiquetés – puis tenter de montrer comment ces services – Instagram, YouTube, Snapchat, TikTok – fonctionnent sur le réseau, où les serveurs sont installés. Et puisque nous y sommes, pourquoi ne pas aller jusqu’à la découverte d’un datacenter en s’appuyant sur les nombreuses vidéos qui les documentent sur internet. Enfin, pourquoi ne pas leur demander en fin d’intervention de produire individuellement un schéma du réseau mondial d’internet pour vérifier leur bonne compréhension du système2.

Visualiser les critères de l’algorithme

Dans un deuxième temps, il paraît nécessaire d’aller à la rencontre du fonctionnement algorithmique, de visualiser les nombreux critères retenus par les plateformes pour promouvoir un contenu, sa date, sa popularité. Le jeu Tube Data3permet d’amener les élèves à incarner l’algorithme de YouTube et de comprendre comment notre historique – entre autres – intervient dans les contenus suggérés. L’importance du nombre de vues comme autre critère permet aussi aux adolescents de comprendre les logiques d’audience et les raisons pour lesquelles une vidéo déjà régulièrement visionnée continuera de l’être.

Les données : la monnaie « des services gratuits »

Enfin, travailler l’algorithme nécessite de comprendre les modèles économiques et particulièrement celui de la gratuité sur internet. Nos données sont la monnaie avec laquelle nous payons tous ces services « gratuits ». Il paraît nécessaire de rappeler aux élèves qu’ils représentent une cible marketing et que la précision des données les concernant permet d’affiner des messages publicitaires, de les rendre plus efficaces, pour les convaincre d’acheter des produits et services ou d’adhérer à une cause ou une idéologie.

Développer une culture de la donnée et comprendre comment ces nombreuses données filtrent l’information à laquelle nous accédons et mobilisent notre attention sont désormais essentiels pour garantir notre capacité à faire des choix éclairés. Reste cependant à rappeler que notre accès à l’information a toujours été influencé par des critères et des biais invisibles mais pourtant bien réels. Rappelons aussi que la précision du fonctionnement algorithmique permet de faciliter notre consommation, notamment culturelle, et d’aller à la rencontre de contenus suggérés qui nous intéressent ou de faciliter un apprentissage en s’appuyant sur les données comme les résultats d’une évaluation.

La collecte des données mérite d’être discutée et analysée. Mais pour que chacun puisse prendre part au débat, il faut saisir son fonctionnement et ses enjeux. C’est la responsabilité de tout acteur éducatif, enseignant, médiateur, animateur et parent bien évidemment : guider les jeunes dans les mondes numériques pour les rendre autonomes et responsables.

1. Incertitude(s) « Permettre aux collégiens d’exercer leur esprit critique face aux contenus qui sont adressés via les médias et réseaux sociaux », mars 2019 – Public : 22 classes de 4e au collègeAssociation Fréquence écoles. Consulter ici
2. Des ressources pour comprendre le réseau physique et concret d’internet sont disponibles  depuis ce lien.
3. Tube Data est un jeu de cartes en téléchargement gratuit ou en vente sur le site de l’association Fréquence écoles.

Le prix de l’attention

Usages médiatiques et sensibilisation des élèves d’élémentaire

Marie Lhérault

Marie Lhérault est enseignante en sciences politiques et en sociologie des médias (université Paris 2 Panthéon-Assas et Sciences Po), puis consultante médias et numérique (IMCA et NPA Conseil). Elle a notamment réalisé des missions d’accompagnement stratégique et opérationnel ainsi que des formations pour différents médias et collectivités. Elle est l’auteur de La Télévision pour les nuls (avec François Tron, First Éditions, 2010), du Vrai Journal décrypté. Chez Karl Zéro, l’information comme nulle part ailleurs ? (Nouveau Monde éditions, 2002). Elle a également contribué au Dictionnaire de la télévision française (Nouveau Monde édition, 2007). Elle est actuellement professeure des écoles en cycle 3.

Crédit photo : Extrait de la web-série Dopamine de Léo Favier

L’attention des enfants est précieuse à bien des égards. Public « captif » en classe, les enfants de 6 à 11 ans n’en demeurent pas moins des récepteurs complexes. Soumis à de nombreux stimuli médiatiques à la maison comme à l’école, ils développent des pratiques spécifiques à leurs tranches d’âge et constituent une cible privilégiée des marketeurs. L’éducation aux médias et à l’information (ÉMI) a pour vocation de leur transmettre les connaissances et compétences leur permettant une approche et une pratique citoyenne des médias.

Quels médias pour quels usages ?

Le téléviseur reste le média de prédilection des élèves d’élémentaire1. Les enfants de 4 à 14 ans lui consacrent ainsi près de 1 h 40 quotidienne selon Médiamétrie2. Leur choix se porte majoritairement sur les chaînes jeunesses qu’ils consultent de plus en plus en replay (47 % des 7-12 ans).

En revanche, ils accèdent aux contenus numériques essentiellement par des terminaux mobiles : jusqu’à l’âge de 11 ans, la tablette occupe la première place devant l’ordinateur et le smartphone3.

L’étude qualitative Hadopi sur les pratiques culturelles dématérialisées met en avant 2 étapes importantes :

  • entre 8 et 9 ans, ils consomment encore beaucoup de biens culturels physiques (livres, CD, etc.), suivent les conseils de leurs parents et se connectent aux contenus qui leur sont proposés sur des sites de référence licites (vidéos de courtes durées, musique) ;
  • vers 10-11 ans, ils possèdent leur premier smartphone, qui devient rapidement le premier terminal mobile, et commencent à télécharger des œuvres de manière parfois illicite4.

L’étude Ipsos montre également que, sur les smartphones, les 7-12 ans ont une prédilection pour les applications de jeux. Néanmoins, à mesure que les enfants grandissent, leurs usages sont de plus en plus genrés. Si les garçons de 8-10 ans préfèrent les jeux et les vidéos, les filles passent plus de temps sur les réseaux sociaux5.

Enfin, ils pratiquent régulièrement le multitasking qui consiste à consulter plusieurs médias à la fois, partageant leur attention entre différents contenus et écrans.

Face à la pluralité de l’offre, à sa disposition, le jeune public devient particulièrement volatile et influençable.

Les influenceurs des enfants de 6 à 11 ans

L’étude Hadopi fait émerger trois pôles d’influence dans les pratiques numériques des 8-14 ans : leurs familles proches, leurs pairs et YouTube. « Ces trois référents accompagnent l’enfant au fil de son développement, avec une importance plus ou moins forte de chacun d’entre eux selon l’âge et la maturité de l’enfant. »

L’école ne figure pas sur ce podium, pourtant son rôle est essentiel pour une éducation citoyenne au numérique et plus largement aux médias. Cet accompagnement est d’ailleurs largement souhaité par 78 % des familles 6. Les programmes des cycles 2 et 3 intègrent l’ÉMI dans leurs enseignements. De plus en plus connectées, les classes disposent de terminaux – TNI, ordinateurs, tablettes, etc. – et outils numériques qui permettent aux élèves d’expérimenter divers contenus dans un environnement sécurisé.  Considérée comme une priorité, les programmes des cycles 2 et 3 intègrent l’ÉMI dans leurs enseignements 7. Retenons ici deux axes majeurs visant à sensibiliser les élèves à l’importance de leur attention :

1. les usages raisonnés des écrans qui peuvent être abordés dans le cadre du parcours éducatif de santé (PES)8: éviter les écrans le matin au réveil, le soir avant de se coucher et lors des repas, alterner les supports physiques et numériques, limiter son temps de connexion, prendre garde au multitasking, etc.;

2. les usages éclairés et citoyens du numérique sont à développer principalement dans le cadre de l’enseignement moral et civique (EMC) 9 : utiliser un moteur de recherche adapté aux enfants (Qwant Junior notamment), respecter les règlements d’utilisation (limite d’âge, autorisation parentale, etc.), vérifier les sources ou encore protéger ses données personnelles.

RGPD et référentiel CNIL

Dans ce contexte, l’entrée en application le 25 mai 2018 du règlement européen sur la protection des données personnelles (RGPD) permet de « renforcer les droits des personnes, responsabiliser les acteurs traitant des données, crédibiliser la régulation grâce à une coopération renforcée entre les autorités de protection des données 10 ». Désormais, les acteurs du numérique n’ont plus le droit de collecter des informations personnelles sur les enfants de moins de 13 ans. À la fois prescripteurs et consommateurs, les enfants constituent en effet une cible de choix pour les professionnels du marketing qui tentent de les séduire et les fidéliser grâce au Data Marketing.

Pour les prémunir, l’éducation des élèves au respect du droit à la protection des données est intégrée dans le référentiel CNIL de formation des élèves à la protection des données personnelles. Ce référentiel comporte 9 domaines :

1. Appréhender les données personnelles et leurs enjeux.

2. Vie privée, libertés fondamentales et protection des données personnelles.

3. Comprendre l'environnement numérique au plan technique pour protéger sa vie privée.

4. Comprendre l'environnement numérique au plan économique et le rôle des données dans l'écosystème.

5. Appréhender la régulation des données personnelles, connaître la loi.

6. Appréhender la régulation des données personnelles : maîtriser leur usage.

7. Maîtriser mes données : apprendre à exercer mes droits.

8. Maîtriser mes données : apprendre à me protéger en ligne.

9. Agir dans le monde numérique : devenir un citoyen numérique 11.

Particulièrement sollicité mais également protégé et formé par un cadre juridique spécifique et un enseignement scolaire dédié, l’élève d’élémentaire peut prendre progressivement conscience de la valeur de son attention.