Numérique et orthographe : une nouvelle enquête (2/2)
Des pratiques d’écriture électronique des jeunes en dehors de l’école est apparu un phénomène qui n’est pas propre à la langue française : un mode d’écriture déviant par rapport à la norme standard, caractérisé par des procédés qui ne sont pas nouveaux mais se cumulent de façon originale dans le cadre d’un mode de communication, et de façon suffisamment stabilisée, connue et reconnue de tous (Joannidès, 2014) pour qu’on parle d’une « variété électronique ». Celle-ci a fait l’objet de nombreuses descriptions, à commencer par celles de Jacques Anis au début du xxie siècle (2001). Et même si l’écriture électronique évolue ou disparaît avec l’évolution des techniques, sa pratique a définitivement implanté, aux côtés de la variation orale, la variation à l’écrit et frayé la voie à ce que Jacques David et Harmony Goncalves (2007) décrivent comme un mouvement de « contestation », au moins de « relativisation », du poids excessif de la norme. Françoise Gadet (2008) parle d’un « assouplissement » du rapport à la norme.
Parce qu’elle admet la variation à l’écrit, l’écriture électronique pose des questions à la didactique que ne posaient pas les écrits extrascolaires sur papier observés en son temps par Marie-claude Penloup (1999) : comment l’École, dont la préoccupation première est l’apprentissage de la norme standard, doit-elle appréhender la variation électronique qui s’est introduite dans les cours de récréation ? Cette réflexion sur le traitement scolaire des pratiques extrascolaires sous l’angle de la variation électronique est d’autant plus nécessaire que se pose la question débattue dans l’article précédent de leur impact sur la maîtrise de l’orthographe.Sur ce point, le travail mené dans le cadre d’un travail de thèse (Joannidès, 2014) apporte de nouveaux éléments de réponse (partie 1) puis envisage des solutions didactiques en cas d’influence négative (partie 2).
De nouveau éléments de réponse qui relancent le débat
La problématique est la suivante : les jeunes en voie d’alphabétisation maîtrisent-ils la gestion des deux variétés de leur répertoire, scolaire et électronique, ou le français scolaire est-il, au contraire, perturbé par sa coexistence avec la variation électronique ? La recherche n'a pas fini d’y répondre et les chercheurs invitent à poursuivre les travaux qui sont, on l’a vu, limités par leur nombre et leur méthodologie. L’objectif a donc été de continuer à mesurer, au-delà du discours ambiant, les effets réels de l’écriture électronique sur l’orthographe des jeunes, et ce, à partir d’une méthodologie différente de celles qui ont été auparavant mises en place. La recherche la plus importante pour le français (Bernicot & al., 2014) présentait l’évolution des écrits électroniques sur un an ; il s’agit cette fois de comparer statistiquement à 15 ans d’intervalle des copies d’un même examen et d’un même établissement de dates antérieure et postérieure au développement des TIC. Ainsi, 98 copies du DNB (diplôme national du brevet) de 2011 ont été comparées à 81 copies de 1996 d’élèves de troisième d’un collègue situé en zone rurale et défavorisée.
L’analyse des copies de brevet montre l’absence d’écriture électronique à proprement parler dans les copies d’examen des adolescents du corpus, c’est-à-dire des e-néologismes les plus évidents (ex. : le smiley) et du cumul emblématique de variantes (ex. : bjr). Ce constat va dans le sens des travaux existants et confirme le fait que les jeunes scripteurs ne confondent pas la variété électronique avec la variété standard, ce qui ne clôt pas le débat sur le lien entre variété électronique et baisse du niveau en orthographe. Ensuite donc, le travail a permis d’observer, pour un type d’établissement, l’évolution des pratiques orthographiques depuis 1996. Celle-ci se caractérise par :
- un changement de nature des erreurs sur les consonnes doubles, vers plus de simplification (insuportable) ;
- un changement de nature des erreurs d’accents, qui sont omis le plus souvent (empeche) ;
- une augmentation des erreurs de transcription des phonèmes /ə/, /ɑ̃/ et /o/ (fesait, a cose, t’oras) ;
- une plus grande confusion sur les formes en /E/, surtout une surutilisation de la forme <é> (fesait, vrement, asser) ;
- une plus grande confusion sur les morphogrammes <s> et <e> (des fille, intru, la rentré) ;
- une substitution récurrente du graphème <c> par <s> dans les homophones (sa va) ;
- une généralisation des erreurs sur les mutogrammes <s> et <e> finaux (temp, facil) ;
- une augmentation des erreurs de segmentation et d’apostrophes, surtout par omission (tas, enfait, parceque, vasy, jai ; et « la rédécar » dans deux copies).
Or, chacun de ces nouveaux types d’erreur peut être rapproché d’un des procédés typiques de l’écriture électronique, tels qu’ils sont décrits par Rachel Panckhurst (2009) : à titre d’exemples, les erreurs de segmentation peuvent être rapprochées du procédé électronique de l’agglutination, illustré par les exemples « kestufé » et « jattends » ; les erreurs de diacritique peuvent être rapprochées du procédé de la suppression graphique (ca, voila) ; les erreurs sur le phonème /o/ du procédé de la substitution phonétisée (résO, ossi)…
Avec ce rapprochement, le travail plaide pour l’établissement d’un lien entre les variétés scolaire et électronique : un lien qui, certes, n’induit pas de confusion entre elles, mais qui pèse de manière négative sur la maîtrise des normes orthographiques. L’analyse confirme pour finir que l’écriture électronique menacerait davantage les élèves en difficulté sur un ensemble de points. Ainsi pourrait-on à terme assister à une augmentation de l’hétérogénéité des niveaux.
Implications didactiques des résultats, pour une approche renouvelée de l'enseignement-apprentissage de l'orthographe
Après cela, il convient d’envisager les formes de prise en compte didactique appropriées, selon l’importance qu’on accorde au déclin du niveau orthographique et si le lien se confirme entre celui-ci et l’usage de graphies alternatives dans les écrits électroniques. La thèse plaide en faveur d’un retour à la didactique de la variation, c’est-à-dire d’une prise en compte de la variation électronique dans l’activité descriptive du français en classe, sous la forme d’une observation réfléchie de celle-ci pendant laquelle seraient travaillés les lieux de difficulté ciblés par le travail. C’est postuler que l’introduction de la variation électronique en classe ne constitue pas une menace pour le français normé mais peut être, au contraire, l’une des clés menant à son accès et, donc, le support d’une didactique nouvelle et plus efficace. Car même si la variabilité des graphies introduit une complexité (Jaffré, 1999), celle-ci est aujourd’hui bien installée et nous impose de faire avec. L’observation de la variation serait, dans le même temps, l’occasion de revoir les représentations normatives de la langue qu’ont les élèves et que le travail de thèse a parcourues par ailleurs, pour en construire de moins réductrices et insécurisantes dans le but, toujours, de favoriser l’apprentissage de la norme. L’écriture électronique doit être abordée, comme l’ordre de l’oral, sous un angle explicatif non normatif. Cela signifie qu’il faut insister sur la hiérarchisation sociale entre les variétés électronique et scolaire, tout en les considérant comme occupant une place symbolique égale sur le plan linguistique.
Dans l’hypothèse où l’évolution des technologies marque bientôt la fin de la variation électronique, ce qui reste à voir, deux générations d’élèves sont déjà susceptibles de souffrir des conséquences de sa pratique. Pour eux, la question est enfin de savoir dans quelle mesure la maîtrise de l’orthographe conditionne, ou non, la réussite scolaire, mais aussi sociale et professionnelle. Les résultats d’études indépendantes concernant le monde professionnel sont brandis, de-ci, de-là, pour dénoncer les incompétences en orthographe des travailleurs d’aujourd’hui (études de TextMaster de 2012 et 2013), ou pour attester de l’importance (étude de 2019 d’Opinion Way pour Mon coach Bescherelle) ou non (sondage réalisé en 2020 par le site QAPA) de la maîtrise orthographique, par exemple à l’embauche. Si l’orthographe demeure dans la société française un élément de distinction et de stigmatisation, l’enjeu est fort et probablement la formation continue a-t-elle un rôle à jouer, pour ceux que d’aucuns appellent les digital natives, nés dans les années 1980, et qui ont déjà quitté les bancs de l’école, et même pour les plus jeunes. Car la formation initiale ne peut suffire si l’on admet que la maîtrise de l’orthographe requiert au moins dix ans d’enseignement-apprentissage, une certaine maturité cognitive et des moments de réactivation des connaissances : « La scolarité obligatoire doit être considérée comme un minimum pour la majorité des élèves : tant mieux pour ceux qui vont plus vite, mais ils ne sauraient servir de mètre étalon. »(Cogis, 2005). Encore faut-il, pour être utile aux scripteurs en difficulté, que la formation continue ne reproduise pas les méthodes de la formation initiale qui ont échoué avant elle, notamment à enrayer l’influence négative de la variation électronique.
Conclusion
Pour relever les défis d’aujourd’hui, comme ceux du numérique, l’enseignement-apprentissage de l’orthographe doit, en formation initiale et continue, se renouveler. Pour cela, il peut prendre appui sur un ensemble de travaux de la linguistique et de la didactique du français, variationnistes et plus largement. Les spécialistes s’accordent à le dire : il est temps « que la formation des maîtres inclue enfin une véritable formation linguistique et didactique » (Cogis, 2005 ; Chervel, 2008). C’est dans cette perspective que sera bientôt publiée la méthode Apprenance : une nouvelle méthode d’enseignement-apprentissage de l’orthographe basée sur les travaux des deux disciplines en particulier, à destination des (futurs) enseignants et formateurs qui cherchent des pistes pour l'enseignement de l’orthographe, et des adultes francophones qui souhaitent renforcer leurs compétences orthographiques. Celle-ci devra être l’objet d’un autre article.
Roxane Joannidès, Linguiste didacticienne et formatrice en orthographe
Recommandations
- Ne pas ignorer l’influence probable des pratiques d’écriture électroniques sur la maîtrise de l’orthographe.
- Proposer en classe une observation réfléchie de la variation électronique à partir d’un corpus de sms pour travailler la norme orthographique, en particulier les lieux de difficulté ciblés par cette recherche.
- Envisager de nouvelles méthodes d’enseignement-apprentissage de l’orthographe, plus explicatives des fonctionnements orthographiques.
Bibliographie
- Anis J. (Éd.). (2001), Parlez-vous texto?, Paris : Le Cherche-midi.
- Bernicot J. & al. (2014), “How do skilled and less-skilled spellers write text messages? A longitudinal study of sixth and seventh graders. Running title : Text messages in teenagers”, Journal of Computer Assisted Learning, 30, p. 559-576.
- Chervel A. (2008), L’orthographe en crise à l’école. Et si l’histoire montrait le chemin ?, Paris : Retz.
- Cogis D. (2005), Pour enseigner et apprendre l'orthographe : nouveaux enjeux, pratiques nouvelles : école, collège, Paris : Delagrave.
- David J. & Goncalves H. (2007), « L’écriture électronique, une menace pour la maîtrise de la langue ? », Le français aujourd'hui (156), p. 39-47.
- Gadet F. (2008), « Variation et polygraphie : les écrits électroniques », in C. Brissaud, J.-P. Jaffré & J.-C. Pellat (Éd.), Nouvelles recherches en orthographe, Limoges : Lambert-Lucas.
- Jaffré J.-P. (1999), « Le conservatisme orthographique », Panoramique (42), p. 50-55.
- Joannidès R. (2014), L’écriture électronique des collégiens : quelles questions pour la didactique du français ?, thèse de doctorat : sciences du langage, Mont-Saint-Aignan : Université de Rouen.
- Panckhurst R. (2009), “Short Message Service (SMS) : typologie et problématiques futures”, in T. Arnavielle, Polyphonies, Montpellier : LU, p. 33-52.
- Penloup M.-C. (1999), L'écriture extrascolaire des collégiens : des constats aux perspectives didactiques, Paris : Esf.
Date de publication : Mars 2021