Numérique et orthographe : qu'en dit la recherche ? (1/2)
Le terme « électronique », jusque-là interchangeable avec celui de « numérique », est associé à l’écriture pour désigner le processus d’écriture ou le produit écrit par des outils électroniques : informatiques (ex. : traitement de texte) et télématiques (ex. : sms, blog). Apparue à la fin des années 1990, l’écriture électronique fait aujourd’hui partie intégrante du quotidien de la majorité des élèves en voie d’alphabétisation, qui produisent des sms et tchattent sur les réseaux sociaux de plus en plus tôt. Et parce que certains de leurs écrits se distinguent de la norme scolaire au point qu’on parle d’une « variété électronique », la pratique de l’écriture électronique fait l’objet d’une inquiétude, de la part des parents et éducateurs surtout, et des adolescents eux-mêmes (Joannidès, 2014), qui craignent son impact sur leur maîtrise de l’orthographe, dont on sait combien elle est difficile à acquérir et, dans le même temps, socialement valorisée. Les jeunes en voie d’alphabétisation maîtrisent-ils la gestion des deux variétés de leur répertoire, scolaire et électronique, ou le français scolaire est-il, au contraire, perturbé par sa coexistence avec la variation électronique ?
La question est celle du lien entre la pratique de l’écriture électronique et la baisse de niveau avérée (partie 1). Des chercheurs y répondent, à travers des hypothèses scientifiques surtout (partie 2) et quelques recherches effectives (partie 3).
Une baisse de niveau avérée
La question est légitime : les agendas papier témoignent déjà d’une porosité là où l’on pouvait s’attendre à un cloisonnement assez strict, entre le support papier et le support électronique (Joannidès & Penloup, 2016). Et en parallèle, on dénonce une baisse du niveau orthographique des Français. Celle-ci est déjà déplorée dans les instructions officielles de 1923, nous dit Evelyne Charmeux (1983), et l’on a tort de comparer des sociétés et des situations scolaires qui ont changé (Jaffré, 2007).
Malgré tout, la thèse d’une diminution du niveau orthographique est étayée par des recherches comparatives de grande envergure. Citons notamment celle de Danièle Manesse et Danièle Cogis (2007a), qui offre une comparaison des erreurs produites lors de la dictée en 1987 et en 2005 d’un même texte de 83 mots par des élèves « d’un système scolaire structurellement inchangé », seulement de six mois de différence d’âge (2007b). L’analyse comparative montre qu’en 1987, 50 % des élèves faisaient moins de six erreurs à la dictée, 22 % seulement en 2005. Plus récemment, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (2016) a évalué une baisse des résultats des élèves de 2015 par rapport à ceux de 2007 et encore avant de 1987 à la dictée d’un même texte de 67 mots : avec 17,8 erreurs pour les premiers contre 14,3 en 2007 et 10,6 en 1987.
Ainsi, précise André Chervel (2008), le niveau aurait effectivement commencé à baisser à partir des années 1920 et la baisse se serait accélérée au XXIe siècle, alors même que la société accorde toujours autant d’importance à l’orthographe et en parallèle à l’émergence de l’écriture électronique. On peut s’étonner que parmi les facteurs d’accélération, l’incidence de la montée en puissance de l’écriture électronique n’ait pas davantage interrogé les spécialistes.

Des hypothèses scientifiques dédramatisantes
Quand les spécialistes évoquent la question du lien entre le déclin du niveau orthographique et les pratiques d’écriture électroniques, c’est la plupart du temps sous forme d’hypothèses scientifiques seulement et les linguistes, qui défendent une approche descriptive et non prescriptive de la langue, affichent une sérénité marquée :
- certains rappellent que l’orthographe n’a pas attendu l’ère du numérique pour être source de difficultés (Walter, 2006) ;
- d’autres envisagent, avec le développement des technologies vocales et de saisie de texte assistée, la disparition de la variation (Gadet, 2008) et, pour les plus radicaux, de l’activité d’écriture (Sperber, 2003) ;
- la plupart préfèrent s’attarder sur la créativité de la variation électronique (Fairon, Klein & Paumier, 2006 ; Liénard, 2007 ; Panckhurst, 2009) ;
- d’autres encore envisagent l’émergence d’une « plurigraphie », c’est-à-dire d’une situation de coexistence de plusieurs graphies, qui viendrait relativiser le poids jugé excessif de la norme orthographique sans pour autant mettre en danger l’orthographe : « À côté d’une orthographe en habit du dimanche, réservée aux usages académiques, affirme J.-P. Jaffré, apparaîtront des formes graphiques moins contraignantes mais plus efficaces pour la communication du quotidien. » (Jaffré, 2004).
La cohabitation entre variétés graphiques suppose que l’une des variétés n’empiète pas sur l’autre. Or, les didacticiennes Danièle Manesse et Danièle Cogis (ibid.) déclarent sans autre précision qu’elles ne relèvent que deux notations propres à l’écriture électronique dans l’ensemble conséquent des 2 767 dictées qu’elles ont analysées. L’enquête ne va pas plus loin sur ce point et seuls de rares auteurs observent ainsi directement dans des textes d’élèves l’absence ou la présence d’indices de confusion entre les variétés scolaire et électronique. Parmi eux, Olga Volckaert-Legrier, Josie Bernicot et Alain Bert-Erboul (2013) observent que les adolescents quant à eux s’autorisent davantage de distorsions orthographiques dans les courriers électroniques qu’ils adressent à leurs pairs que dans ceux qu’ils envoient à leurs professeurs. Mais l’absence d’une confusion entre variétés dans les textes observés n’évacue pas la question du lien entre le développement de cette variété électronique largement utilisée, y compris dans certains écrits papiers, et la baisse constatée du niveau en orthographe des adolescents français.
Une recherche qui clôt le débat ?
L’équipe de recherche de Josie Bernicot résume dans un article qu’on ne trouve en ligne qu’en anglais les quelques recherches effectives sur l’incidence de l’écriture électronique, qui concernent essentiellement d’autres langues que le français. L’équipe propose elle-même pour le français une recherche conséquente (Bernicot & al., 2014). Celle-ci porte sur les 4 524 messages qu’ont bien voulu confier chaque mois pendant un an 19 élèves de 11-12 ans équipés pour l’étude d’un téléphone portable alors qu’ils n’en possédaient pas avant. L’analyse tient compte :
- d’une part de la densité dans les messages des formes déviantes appelées « textismes », distinguées selon qu’elles sont en accord avec le code traditionnel (ex. : « mé » pour « mais », « sa » pour « ça ») ou en rupture (ex. : « bsx » pour « bisous ») ;
- d’autre part de l’évolution, trimestre après trimestre, du niveau en orthographe d’usage (lexicale) et de règle (grammaticale) des élèves équipés et par comparaison avec celle d’un groupe contrôle constitué d’élèves des mêmes classes dont le niveau de départ est comparable et n’ayant pas reçu de téléphone portable, en admettant que ceux-ci ne pratiquent pas l’écriture électronique par ailleurs.
Dotées de méthodologies diverses et d’ampleurs différentes, l’ensemble des recherches présentent des résultats convergents. Globalement, les résultats attestent d’une absence de corrélation entre niveau en orthographe et pratique de l’écriture électronique, dans la mesure où les élèves avec un téléphone ne sont devenus au bout d’un an de pratique ni meilleurs ni moins bon qu’avant ou que les autres, et ce, quelle que soit la densité et le type de textisme utilisés. Les chercheurs concluent au passage que l’usage des textismes en accord n’est pas nécessairement lié à une méconnaissance de la norme puisque les bons élèves en produisent autant que les autres. Les bons élèves les utilisent donc sciemment ou baissent leur vigilance dans ce contexte de production. Pour ce qui concerne l’usage des textismes en rupture, ce sont les bons élèves en orthographe, surtout d’usage (ou « lexicale »), qui en produisent le plus en début de pratique du SMS. Cette conclusion renvoie à l’hypothèse formulée plus tôt par S. Pétillon (2006) ou N. Marty (2005) selon laquelle la maîtrise de la norme serait un préalable à l’usage de la variation électronique. Disons qu’elle est au moins un préalable à une appropriation rapide des textismes les plus spécifiques de l’écriture électronique. Mais au fur et à mesure de leur apprentissage de la norme ou par mimétisme, les élèves finissent par tous produire des textismes en rupture. Et au bout d’un an de pratique du SMS, ceux qui en produisent le plus sont les moins bons élèves en orthographe grammaticale ; la pratique des autres se stabilise. C’est un résultat inattendu que l’analyse générale masque et dont l’interprétation est limitée par la durée de l’enquête. Doit-on supposer que le niveau des élèves les moins bons en orthographe grammaticale baisserait après un an ?
Conclusion
En conclusion, les prises de position sur la question relativisent les craintes d’une menace de la pratique de l’écriture électronique pour l’apprentissage de l’orthographe. Mais celles-ci, quand elles ne s’appuient pas sur des hypothèses, relèvent de recherches qui ne sont pas venues à bout de la question : trop peu nombreuses, tout juste initiées, plus ou moins limitées sur le plan méthodologique, par la taille des échantillons, la durée des enquêtes ou leur artificialité. La fragilisation incontestable de l’orthographe en « habit du dimanche » ne permet pas de s’en contenter. Les chercheurs eux-mêmes invitent à poursuivre les travaux.
Roxane Joannidès, Linguiste didacticienne et formatrice en orthographe
Recommandations
- Ne pas ignorer les « pratiques extrascolaires » des élèves.
- Ne pas stigmatiser les pratiques langagières des élèves, notamment électroniques, mais en observer avec eux l’efficacité en contexte.
- Ne pas trop vite dédouaner, malgré tout, l’écriture électronique de sa responsabilité vis-à-vis de la baisse du niveau orthographique.
Bibliographie
- Bernicot J. (2013), La pratique des SMS des collégiens et des lycéens. Récupéré sur http://cha.unsa-education.com/IMG/pdf/unsabernicotsyntheserapportfinal_161213.pdf
- Bernicot J. & al. (2014), “How do skilled and less-skilled spellers write text messages? A longitudinal study of sixth and seventh graders Running title : Text messages in teenagers”, Journal of Computer Assisted Learning, 30, p. 559-576.
- Charmeux E. (1983), L'écriture à l'école, Paris : Cedic.
- Chervel A. (2008), L’Orthographe en crise à l’école. Et si l’histoire montrait le chemin ?, Paris : Retz .
- David J. & Goncalves H. (2007), « L’écriture électronique, une menace pour la maîtrise de la langue ? », Le français aujourd'hui (156), p. 39-47.
- Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (2016, novembre), Note d'informations, Les performances en orthographe des élèves en fin d’école primaire (1987-2007-2015)(28).
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- Gadet F. (2008), « Variation et polygraphie : les écrits électroniques », in C. Brissaud, J.-P. Jaffré & J.-C. Pellat (Éd.), Nouvelles Recherches en orthographe, Limoges : Lambert-Lucas.
- Jaffré J.-P. (2004), « La littéracie : histoire d’un mot, effets d’un concept », in Barré-de Miniac C., Brissaud C. & Rispail M., La Littéracie : conceptions théoriques et pratiques d'enseignement de la lecture-écriture, Paris : l'Harmattan, p. 21-41.
- Jaffré J.-P. (2007, février), Analyse, « Orthographe : à qui la faute ? » (F. Jarraud, intervieweur), Café pédagogique.
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- Manesse D. (2007b, février), « Analyse : Orthographe : à qui la faute ? » (F. Jarraud, intervieweur), Café pédagogique.
- Manesse D., Cogis D. & al. (2007a), Orthographe : à qui la faute ?, Issy-les-Moulineaux : Esf.
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- Walter H. (2006, février), « La langue se défend très bien ! », Les Cahiers pédagogiques, p. 53-54.
Date de publication : Mars 2021