Actes Sud Papiers, 1980
En 1947. Une fin d’après-midi, tout le monde est au travail. Marie et Gisèle, après avoir regardé l’heure, se lèvent et mettent en place pour la fête.
GISÈLE, à celles qui travaillent encore. – Allez, allez, on s’arrête (Puis, poussant la table contre le mur) Dégagez, faut qu’on installe.
MIMI. – Tu permets, oui, que je finisse ma pièce !
SIMONE, se levant. – Tu finiras demain.
MIMI, continuant à travailler avec acharnement. – Elle parle à n’importe qui dans l’autobus, et moi je devrais perdre une pièce !
MARIE arrache en riant le travail des mains de Mimi. – Allez, arrête !
MIMI. – Mais elle me font chier à la fin, est-ce que je me marie, moi ?
Pendant ce temps, madame Laurence s’est levée, a ôté sa blouse et enfilé son manteau.
MARIE, tout en se remaquillant. – Qu’est-ce que vous faites madame Laurence ?
MADAME LAURENCE. – Je rentre mon petit.
MARIE. – Vous restez pas pour…
MADAME LAURENCE. – Je choisis malheureusement pas les gens avec qui je travaille, mais quand il s’agit de plaisir… j’estime…
MIMI. – Question plaisir, ça doit pas lui arriver souvent de choisir.
GISÈLE, qui se passe un coup de peigne. – Voyons madame Laurence tout le monde vous aime bien ici.
MADAME LAURENCE. – Taratata, je sais ce que je sais.
MARIE. – Restez pour moi, ça me ferait tellement plaisir.
MADAME LAURENCE. – Je vous souhaite bien du bonheur mon petit, et tout et tout, mais j’ai fini ma journée et j’ai un train à prendre.
MIMI, s’arrangeant aussi. – Laisse-là donc, si madame est trop fière pour trinquer avec nous.
SIMONE, après s’être remaquillée également. – Madame Laurence si on profite pas de ces occasions-là pour faire la paix !
GISÈLE. – Bien sûr c’est pas un jour à faire la gueule !
MADAME LAURENCE. – Tant qu’il y en aura qui parlent dans mon dos !
Elle hésite près de la porte.
GISÈLE, SIMONE et MARIE. – Pensez donc ! Allons donc ! Elle se fait des idées, c’est terrible !
MIMI, à madame Laurence. – C’est pour moi que vous dites ça ?
SIMONE. – Elle a pas parlé de toi, voyons !
MIMI. – C’est pour moi que vous dites ça ?
MADAME LAURENCE. – Qui se sent morveuse…
MIMI. – C’est par politesse que je parle dans ton dos, figure-toi.
MADAME LAURENCE. – Figurez-vous que j’aime pas ça, et comme on n’a pas gardé les cochons ensemble, je vous prierai…
MIMI, la coupant. – Ce que t’as gardé ou pas…
GISÈLE. – Allons, allons, serrez-vous la main, et qu’on n’en parle plus.
MIMI. – Moi lui serrer la main ! Non mais dis donc, tu m’as pas regardée, je suis une femme honnête, moi.
MADAME LAURENCE. – Ça, c’est vite dit !...
MIMI. – Bon ça y est c’est parti : tu veux savoir en face ce que je pense de toi par-derrière ?
MADAME LAURENCE. – Je m’en contrefice figurez-vous, bonsoir.
MIMI, l’empêchant de sortir. – Ah non, ah non ! Ce serait trop facile, elle sème sa merde, elle fout notre fête en l’air et elle partirait la tête haute ?
Elle la repousse au centre de l’atelier.
MADAME LAURENCE, reculant, hystérique. – Ne me touchez pas !
SIMONE. – Mimi ! Madame Laurence !
MIMI. – Tu veux le savoir ce qu’on pense : on en a marre de tes airs, on en a marre, t’entends ?... Autre chose que t’as intérêt à te mettre dans le crâne : c’est que t’es pas née avec ce tabouret dans le cul !
MADAME LAURENCE. – Mais qu’est-ce qu’elle dit, qu’est-ce qu’elle dit ? Laissez-moi sortir…
MIMI, poursuit. – Pendant qu’on se crève les yeux, toute l’année à la lumière électrique, madame est près de la fenêtre par droit divin ! Non mais…
MADAME LAURENCE. – C’est ma place, je n’ai aucune raison d’en changer, je n’en changerai pas.
MIMI. – Demain, c’est mes féfesses à moi qui seront posées là. Moi aussi, j’ai le droit de faire de l’œil au pipelet de temps en temps, non ?
MADAME LAURENCE. – Quoi ?
Léon entre affolé, Hélène le suit, elle s’est habillée et maquillée.
LÉON. – Qu’est-ce qui se passe encore ?
MADAME LAURENCE. – Monsieur Léon, monsieur Léon, ça y est ça recommence.
LÉON. – Qu’est-ce qui recommence ?
MADAME LAURENCE, montrant Mimi. – Elle veut prendre ma place.
MIMI. – Pourquoi elle est collée à la fenêtre, pourquoi c’est pas chacune notre tour ?
GISÈLE. – Une semaine l’une, une semaine l’autre, ça serait quand même plus normal, non ?
MADAME LAURENCE. – Vous voyez, vous voyez, elles s’y mettent toutes.
LÉON. – Quelle affaire d’être près de la fenêtre ou pas près de la fenêtre, c’est plein de courants d’air non ?
MIMI. – Justement on a peur qu’elle prenne mal.
GISÈLE. – On veut pouvoir respirer aussi.
MIMI. – On voit rien monsieur Léon dans votre saloperie d’atelier. On se crève les yeux, vous savez ce que c’est ? Et madame aurait le monopole de la fenêtre et de la lumière du soleil.
LÉON. – Mais qui parle de soleil, y a jamais de soleil, dans cinq minutes peut-être il va pleuvoir…
MIMI. – Pour ouvrir faut la supplier, madame a froid, et quand on veut fermer, madame est dans ses jours, elle a ses vapeurs, merde à la fin !...
GISÈLE. – Et puis elle profite pour regarder dehors et elle ne veut jamais nous raconter. Là tant pis je l’ai dit je m’excuse mais…
LÉON, ouvrant la fenêtre, et regardant dehors. – Mais y a rien, rien à voir, c’est la cour, la cour : y a rien, absolument rien !
MIMI. – Justement, on veut voir, nous-mêmes.
LÉON. – Bon, bon, ça va, ça va, j’ai compris ; on me dit c’est la fête, on s’arrête plus tôt parce que Marie se marie, je dis d’accord, pourquoi pas ! Je suis pas un chien non, on est civilisé, total c’est la révolution ! Alors, si c’est comme ça, plus de fête, tout le monde assis, au travail !
MIMI, le coupant, criant plus fort. – On veut un autre éclairage, on veut plus se crever les yeux et on veut plus de favoritisme, ici… ça suffit… Ça va comme ça… Et puis on veut plus de vos pourritures de tabourets, on veut des chaises, là !...
MADAME LAURENCE, bas à Léon. – Monsieur Léon, elles m’en veulent parce que mon mari est fonctionnaire. Voilà la vérité, mais dites-le donc, jalouses !
GISÈLE. – Oui, monsieur Léon, des chaises !
SIMONE. – Mais qui parle de votre mari madame Laurence, qui ?
MADAME LAURENCE. – Oui, mon mari est fonctionnaire, parfaitement et j’en suis fière !
MIMI, chante. – Maréchal nous voilà. C’est toi le sauveur de la France.
MADAME LAURENCE avance sur elle les poings serrés. – Et alors, et alors !
Bref silence. Mimi lui tourne le dos et se retient d’éclater de rire.
LÉON. – Bon, c’est fini maintenant, c’est fini ?
MIMI, à Gisèle. – C’est plus dans son dos comme ça !
MADAME LAURENCE. – Vous en aviez dit bien d’autres que vous oseriez pas répéter.
MIMI. – Chiche ?
LÉON. – Ça suffit maintenant, ça suffit !
MARIE, au bord des larmes. – Vous êtes méchantes, pour une fois que je me marie.
LÉON. – Bien fait, ça t’apprendra à faire des chichis et des tralalas… Résultat on perd une heure et on pleure.
Madame Laurence est entraînée par Hélène et Simone.
HÉLÈNE. – Restez, faites plaisir à la petite.
MADAME LAURENCE. – Non, non et non, qu’on m’insulte moi… (Elle a un geste d’indifférence.) Mais qu’on insulte mon marie, non !
SIMONE. – Personne n’a parlé de votre mari, madame Laurence, on l’a même jamais vu cet homme-là.
MADAME LAURENCE. – Manquerait plus que ça. (À voix basse à Hélène.) Il a sauvé des Israélites, lui, vous savez.
HÉLÈNE. – Bien sûr, bien sûr.
MADAME LAURENCE. – Et pas comme certains, pour de l’argent, non non.
SIMONE. – Allez, enlevez votre manteau, vous aurez froid en sortant.
Madame Laurence se laisse ôter son manteau et poursuit à voix basse :
MADAME LAURENCE. – Il allait même en prévenir avant.
HÉLÈNE. – Mais qui pense encore à tout ça, madame Laurence, qui pense encore à tout ça…
MADAME LAURENCE. – Il a pris des risques, lui…
LÉON. – Hélène, et les mécaniciens, qu’est-ce qu’ils font ?
MIMI. – Ah non, pas les bonshommes, c’est interdit aux bonshommes, ici.
LÉON. – Et moi alors ?
MIMI. – Vous vous êtes pas un homme, vous êtes un singe. Il veut une banane Jacquot ?
LÉON. – Ah ! ah ! ah ! Et le presseur, c’est pas un homme non plus !
Le presseur excuse d’un geste sa présence…
MIMI. – Dans un harem faut toujours un eunuque…
Entrent les mécaniciens.
LES MÉCANICIENS. – Alors, c’est ici qu’on se soûle ! Qui régale ?
LÉON. – C’est Marie qui se marie. Alors…
HÉLÈNE. – La petite presse est partie, on avait oublié de le prévenir…
Les mécaniciens continuent en entourant Marie.
LES MÉCANICIENS. – La seule baisable, on nous la pique… Où il est ton gigolo, Marie, hein ?...
Pendant que Gisèle et Marie sortent les bouteilles, Simone va chercher le cadeau. Puis après avoir attendu le silence :
SIMONE. – Au nom de tous mes camarades…
Marie éclate en sanglots et embrasse Simone.
MARIE. – Fallait pas, fallait pas.
SIMONE, sanglote aussi en serrant très fort Marie, tout en répétant. – Sois heureuse, sois heureuse.
MIMI. – Ça y est, c’est parti, les grandes eaux. Musique, merde, musique.
Elle chante. Tous et toutes embrassent Marie qui pleure devant son paquet défait.
MADAME LAURENCE. – Moi aussi j’ai donné pour le cadeau, ma petite, tous mes vœux.
MARIE, l’embrasse très fort. – Merci, merci.
Léon revient en courant avec un tourne-disque et quelques disques. Il en met un, c’est un tango en yiddish.
MIMI. – Qu’est-ce que c’est que ça ?
LÉON. – Un tango. Vous connaissez pas le tango ?
SIMONE, expliquant à Marie et Gisèle. – Non, c’est pas de l’allemand, c’est du yiddish.
Elle traduit en pleurant de rire les paroles très vulgaires du tango.
GISÈLE. – C’est quoi le yiddish ?
SIMONE. – Ce que parlent les Juifs.
GISÈLE. – Et tu le parles toi ?
SIMONE. – Oui.
GISÈLE. – T’es juive alors ?
SIMONE. – Ben oui.
GISÈLE. – Ben oui, je suis bête, c’est vrai… c’est drôle.
SIMONE. – Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?
GISÈLE. – Rien. Je savais que monsieur Léon l’était, sa femme aussi. Mais toi… j’arrive pas à m’y faire… C’est… c’est bizarre non, pourtant vrai t’es… Au fait tu pourrais peut-être me dire ce qu’il y a réellement eu entre vous et les Allemands pendant la guerre ? (Simon reste sans voix. Gisèle poursuit.) Je veux dire… comment t’expliques, que vous les Juifs et eux les Allemands… Pourtant c’est… je m’excuse, mais comment dire ? Y a beaucoup de, de points communs, non ? J’en parlais avec mon beau-frère, l’autre jour, lui me disait : Juifs et Allemands avant-guerre, c’était pour ainsi dire kif-kif…
Simone ne répond pas, elle regarde Gisèle.
LÉON, tout en dansant avec Marie, pousse le presseur vers Simone. – Tu sais danser ?
LE PRESSEUR. – Moi ?
LÉON, le jetant dans les bras de Simone. – Alors invite, invite, elle n’a que deux enfants et un appartement de trois pièces.
Les deux couples tournent, tout le monde rigole et trinque. Madame Laurence s’est assise dans un coin, en manteau, son sac sur les genoux, elle a un verre à la main. Simone semble émue dans les bras du presseur, il ne dit rien, il compte les pas. Léon murmure à l’oreille de Marie des petits mots qui la font rougir et rire. Mimi maintenant danse très musette avec un tout petit mécanicien qui la baratine en polonais. Elle fait des clins d’œil à Simone, et lui montre comment on « frotte ». Fin du disque, Léon se précipite pour changer la face.
HÉLÈNE, près de l’appareil. – T’as pas autre chose ?
LÉON. – Quoi ?
HÉLÈNE. – Je sais pas. Autre chose de plus normal.
LÉON. – Je vois pas ce que tu veux dire.
HÉLÈNE. – Quand même, ça la fout mal.
LÉON. – Quoi ? (Hélène hausse les épaule. Léon se contenant.) Qu’est-ce qui la fout mal ? (Hélène hausse les épaules puis s’éloigne. Léon la suite pendant que l’autre air commence. C’est une valse toujours en yiddish.) Qu’est-ce qui la fout mal ?
HÉLÈNE. – J’ai rien dit, j’ai rien dit. Ça la fout bien, là !
LÉON. – Si t’as dit ! Si t’as dit !
GISÈLE embrasse Marie. – Faut que je me rentre, ce sera bientôt ton tour : dix minutes de retard et c’est la crise.
MADAME LAURENCE se lève, elle est un peu gaie. – Je descends avec vous… Faudra le dresser ma petite, faudra le dresser, sinon…
SIMONE, au presseur. – Vous voulez !
LE PRESSEUR. – Ça se danse !
SIMONE. – C’est une valse.
LE PRESSEUR. – Je sais pas si…
SIMONE. – Faut tourner c’est tout.
LE PRESSEUR. – Vous aimer ça ?
SIMONE. – Danser ?
LE PRESSEUR. – Non, le yiddish ?
MIMI, toujours dans les bras de son mécanicien. – Alors, le petit couple, ça avance ?
LE PRESSEUR enlace Simone. – On se lance ?
SIMONE. – On se lance.
Le presseur se jette à l’eau, ils manquent de tomber tous les deux. Simone éclate de rire tandis que le presseur s’excuse. Léon et Hélène, dans un coin, se disputent.