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L’atelier : extrait, scène 1

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Scène 1

L'essai

Actes Sud Papiers, 1980

 

Un matin très tôt de l’année 1945, Simone assise en bout de table, dos au public, travaille. Debout près d’une autre table, Hélène, la patronne, travaille également. De temps en temps, elle jette un œil sur Simone.

HÉLÈNE. – Ma sœur aussi ils l’ont prise en quarante-trois…

SIMONE. – Elle est revenue ?

HÉLÈNE. – Non… elle avait vingt-deux ans. (Silence.) Vous étiez à votre compte ?

SIMONE. – Oui, juste mon mari et moi, en saison on prenait une ouvrière… J’ai dû vendre la machine le mois dernier, il pourra même pas se remettre à travailler… J’aurais pas dû la vendre mais…

HÉLÈNE. – Une machine ça se trouve…

SIMONE approuve de la tête. – J’aurais pas dû la vendre… On m’a proposé du charbon et…

Silence.

HÉLÈNE. – Vous avez des enfants ?

SIMONE. – Oui, deux garçons…

HÉLÈNE. – Quel âge ?

SIMONE. – Dix et six.

HÉLÈNE. – C’est bien comme écart… Enfin c’est ce qu’on dit… J’ai pas d’enfants…

SIMONE. – Ils se débrouillent bien, l’aîné s’occupe du petit. Ils étaient à la campagne en zone libre, quand ils sont revenus le grand a dû expliquer au petit qui j’étais, le petit se cachait derrière le grand, il voulait pas me voir, il m’appelait madame…

Elle rit. Gisèle vient d’entrer. Elle s’arrête un instant près du portant qui sert à la fois au presseur pour accrocher les pièces qu’il vient de finir de repasser et de vestiaire pour les ouvrières. Elle ôte sa jaquette, l’accroche, enfile sa blouse et gagne sa place. D’un signe de tête elle salue Simone et madame Hélène. Cette dernière fait les présentations.

HÉLÈNE. – Madame Gisèle… Madame Simone, c’est pour les finitions.

Gisèle approuve. Simone et elle se refont un signe de tête accompagné d’un petit sourire. Gisèle est déjà au travail. Entre madame Laurence suivie de très près par Marie. Toutes deux saluent madame Hélène. D’une voix sonore :

MADAME LAURENCE et MARIE. – Bonjour madame Hélène.

Elles se changent, enfilent leur blouse. Marie finit de la boutonner tout en commençant déjà sa première pièce. Madame Laurence, elle, prend son temps, ôte même ses chaussures qu’elle troque contre des charentaises… Elle gagne sa place en traînant les pieds, en bout de table face à Simone, dos à la fenêtre sur un tabouret haut. Elle domine ainsi la situation.

Hélène tout en travaillant a poursuivi les présentations. Simone a fait un sourire à chacune des nouvelles arrivantes. Elles travaillent maintenant toutes les quatre en silence, chacune à son rythme. Hélène debout devant sa table bâtit les toiles sur les devants de veste, elle va très vite, jetant de temps en temps un coup d’œil sur les ouvrières. Entre Mimi, elle semble courir. Elle est immédiatement saluée par une réflexion de Gisèle.

GISÈLE. – T’es encore tombée du lit ce matin ?

Mimi tout en enfilant sa blouse répond d’un signe de la main qui semble dire : « Ne m’en parle pas. » Hélène alors la présente :

HÉLÈNE. – Mademoiselle Mimi… Madame Simone.

Simone sourit à Mimi. Mimi tout en s’asseyant tend cérémonieusement la main à Simone. Celle-ci plante son aiguille dans sa pièce et lui serre la main, gênant ainsi Marie qui râle. Mimi jette un coup d’œil dédaigneux à Marie, mais ne prononce pas un mot.

Dès que Mimi commence à travailler madame Laurence en éloignant légèrement son tabouret lui dit :

MADAME LAURENCE. – Vous allez m’éborgner un jour…

Mimi ne relève pas, elle travaille. Silence. Gisèle chantonne machinalement.

HÉLÈNE. – Ça va bien aujourd’hui, madame Gisèle !

GISÈLE, surprise. – Moi ? Non, pourquoi ?

HÉLÈNE. – Comme je vous entends chantonner…

GISÈLE. – Moi ? Je chantonne pas, madame Hélène, j’ai pas le cœur à ça, surtout ces temps-ci…