Il y a loin de la frénésie audacieuse de Peer Gynt au drame intimiste
d’une Maison de poupée. On peine à retrouver dans cette fresque où se mêlent
folklore norvégien, envolées poétiques, lyrisme échevelé, réflexion métaphysique
et plaisanteries graveleuses, l’auteur des drames historiques et des
satires sociales. Peer Gynt ne cesse pourtant de nous fasciner, Henrik Ibsen
considérait cette pièce comme ce qu’il avait écrit de plus fou. Œuvre monstrueuse,
qui déborde sans cesse, dans le temps, dans l’espace, se cabre, à
l’image de son héros, elle semble vouer à la vanité toute tentative d’analyse.
Nul ne peut enfermer Peer Gynt dans un quelconque système. Peut-on au
moins le donner à voir ? « Tout dépend seulement du talent du metteur en scène
et de la disponibilité des acteurs qui interprètent, à un seul ou à plusieurs, ce
rôle écrasant. Car il faut bien qu’ils se livrent corps et âmes à cette immense
fresque, ou farce, épique, carnavalesque, métaphysique et poétique. » écrit
François Regnault, qui traduisit l’œuvre pour Patrick Chéreau. C’est avec ce défi
que Chéreau revint au théâtre après la tétralogie de Bayreuth. Il fallait bien une
telle œuvre, magistrale, polyphonique, pour succéder au cycle du Ring. Eric Ruf
en donna une très belle version en 2012 à la Comédie française, peu avant de
prendre les rênes de la maison. Irina Brook, elle, en a fait l’œuvre d’une vie. À
dix-huit ans elle rêvait déjà d’en faire une comédie musicale rock, dédiée à ses
héros David Bowie (en Roi des Trolls) et Iggy Pop (Peer). Trente ans plus tard,
toujours aussi bouleversée par l’œuvre d’Ibsen, elle donne enfin corps à son
rêve pour le festival de Salzbourg et traite le texte avec la même audace irrévérencieuse
et fertile que celle d’Ibsen ou de Peer soi-même…
Irina Brook n’oublie ni l’émotion des mélodies de Grieg, ni la poésie des vers
norvégiens dignes de rivaliser avec ceux de Shakespeare, son grand maître.
Elle ose mêler la peinture romantique de William Blake aux accents punk d’Iggy
Pop, les poèmes de Sam Shepard aux trolleries paillardes. Dans cette version
« follement rock », Peer marche avec fougue sur les traces des grands magiciens,
voyageurs, hâbleurs, illusionnistes qui marquent l’œuvre d’Irina Brook :
Prospero, Puck, Ulysse, Don Quichotte…