David Bobée entame en 2017 sa quatrième saison à la tête du Centre dramatique
national Normandie-Rouen. Ce CDN, le plus jeune de France, est aussi le
seul à vocation transdisciplinaire. S’y croisent des femmes et des hommes de
France et d’ailleurs, des comédiens, des performeurs, des plasticiens, des danseurs,
des vidéastes, des écrivains aux pratiques aussi nouvelles que variées…
Qui s’étonnera alors de voir David Bobée mettre en scène Peer Gynt ? Cette
pièce inclassable, démesurée et haletante reste ô combien actuelle. C’est que
les contradictions de son héros éponyme, aussi insaisissable qu’il puisse être,
sont aussi les nôtres. À la recherche de lui-même, il fait tout pour s’éviter. Et
s’il parcourt le monde, il n’est pas certain que ce soit pour le voir. Il y a dans sa
fuite en avant quelque chose de tellement contemporain.
C’est aussi que ce poème dramatique est à l’image du monde dans lequel nous
vivons. Un monde où s’évitent et se côtoient l’horrible et le merveilleux, le
beau et le monstrueux. Un monde où des frontières mouvantes somment chacun
d’entre nous de se redéfinir et de se poser à nouveau la question de savoir
qui il est. Un monde traversé par le repli identitaire, la peur de l’autre et où les
égoïsmes s’affrontent inlassablement. Un monde semblable à celui où Peer Gynt
ne cesse de se réfugier dans le faire, l’avoir ou le paraître. Un monde de traverses
et de détours pour prendre tous les chemins, mais surtout pas celui qui lui aurait
permis de savoir qui il est, d’affronter, de devenir celui qu’il est. Faire le tour du
monde, pour faire le détour…
Car, justement, si Peer Gynt avait su qui il était, s’il n’avait pas fait le détour,
aurait-il fait un si beau voyage ? Qui est-il d’ailleurs ? On ne sait pas. On ne sait
toujours pas. On verra bien. Les questions sont merveilleuses car elles valent
toujours plus que les réponses. Les questions sont l’occasion de penser. De se
penser. Le voyage de Peer Gynt est pour David Bobée et son public l’occasion
de penser le monde et la place que nous y occupons. Ce monde fragile, que
nous maltraitons souvent, que nous abîmons parfois, mais que malgré tout
nous partageons