« Il est vrai que Chimène épousa Rodrigue, mais il n’est pas vraisemblable
qu’une fille d’honneur épouse le meurtrier de son père . » Cette phrase de
Scudéry, en même temps qu’elle constitue le cœur de la Querelle du Cid, nous
alerte sur ce qui fait de la pièce un chef-d’œuvre en même temps qu’un scandale
: l’amour des jeunes gens, force vive, y éclate presque à chaque vers,
qu’ils l’avouent, ou le nient. Il se fraie un étroit chemin sinueux jusqu’au pardon,
demandé par l’un, et que l’autre accordera peut-être, un jour. Pardon qui
demandera à chacun d’en rabattre sur la gloire, cette émanation de l’orgueil.
« Ce n’est qu’en consentant à l’inacceptable qu[e les deux personnages] écriront
et abandonneront la lutte, et c’est là que réside l’incommensurable
contemporanéité de la pièce : c’est dans l’abandon que commence à se lever
ce qui nous constitue chacun personnellement » affirme Yves Beaunesne dans
sa note d’intention.
En choisissant le texte princeps de 1637, le metteur en scène travaille toutes
les possibilités que lui offre la tragi-comédie de Corneille dans laquelle, comme
l’impose le genre, le plaisir du spectateur doit dominer. Comment représenter
le transport dans un temps et un espace plus mythiques qu’historiques ?
Le passage, en vingt-quatre heures, de l’ordre féodal aux débuts de l’absolutisme
? Comment rendre à la fois romanesques et humains des personnages au
rang élevé qui brûlent d’amour, en alexandrins, et doivent traverser épreuves
à rebondissements ? Comment ne pas brader actions et personnages secondaires
? C’est-à-dire comment faire ressentir au spectateur la ligne baroque
de la pièce qui, à de multiples niveaux, nous chuchote que le monde est une
« branloire pérenne » où l’amour doit livrer bataille avant que tout passe ?
C’est ce à quoi répond la mise en scène d’Yves Beaunesne : le metteur en scène
s’avance sur une ligne de crête, entre traditions théâtrales et choix empreints
de modernité. Les pistes proposées dans ce dossier essaieront humblement
d’en rendre compte.