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Perception de soi, les mécanismes du fonctionnement du stéréotype

Entretien avec Jean-Claude Croizet

AcadémiedePoitiers Canopé- 2014

  • vidéo en ligne
Définition du stéréotype. La part des rôles sociaux et des stéréotypes dans la construction sociale de l’individu et de l’élève. L’influence sur la performance et la motivation des filles. Œuvrer pour une plus grande égalité entre les filles et les garçons à l’école.

Jean-Claude Croizet, professeur de psychologie sociale à l'université de Poitiers.

-Les stéréotypes sociaux peuvent être définis comme des croyances concernant les attributs typiques et les traits des différents groupes sociaux.

Les filles sont par exemple décrites comme des êtres sensibles ayant des qualités humanistes, et intéressées par les disciplines littéraires.

Les garçons sont plutôt présentés comme des êtres indépendants qui sont davantage intéressés par les sciences.

Les stéréotypes sociaux varient beaucoup d'une époque à l'autre et varient également entre les cultures.

Ils sont acquis très tôt au cours du développement.

La construction sociale de l'individu est un processus long et complexe qui repose sur des interactions se déroulant au cours de la socialisation.

On considère qu'il y a trois manières par lesquelles les rôles sociaux et les stéréotypes peuvent influencer la définition que l'individu se construit de lui-même.

Le premier, c'est l'observation de la société.

Il y a une division sociale des rôles sociaux.

Les femmes sont plutôt cantonnées à certaines occupations.

Elles prennent en charge l'éducation des enfants, et les hommes sont plutôt orientés vers des carrières professionnelles.

Donc lorsque les enfants, les jeunes, font ce constat, qui relève pourtant d'un arbitraire, et qui est historiquement situé

- dans notre société, les choses peuvent être organisées différemment - eh bien, ils ont tendance, en raison de l'existence des stéréotypes sexués, à percevoir cet ordre des choses comme étant naturel.

Ils constatent qu'il y a des différences entre hommes et femmes, qui seraient l'expression d'une essence interne.

Le deuxième mécanisme, c'est l'apprentissage social, c'est-à-dire qu'en étant confronté à ces différents rôles sociaux, l'enfant, la petite fille, le petit garçon va s'identifier à sa maman, à son papa, et donc va tenter de reproduire des comportements similaires.

De cette manière, les petits garçons vont apprendre à bricoler, les petites filles vont apprendre à faire des tâches incombant plutôt aux femmes dans notre société, à savoir le ménage, via un certain nombre de jouets mis à la disposition des enfants.

Un autre aspect de l'apprentissage social, c'est que tout au long des interactions, les parents, les adultes vont aussi donner des renforcements.

Ils vont donner des récompenses aux enfants lorsqu'ils produisent les comportements qui sont attendus compte tenu de leur appartenance à un groupe.

C'est par exemple la petite fille qui, lorsqu'elle va revêtir sa robe de princesse, va se présenter à ses parents qui vont dire : "Comme elle est belle !" C'est une façon de renforcer chez la petite fille l'idée que ce qui est important, c'est de paraître, et c'est un des attributs de la féminité dans notre société.

Les effets de l'apprentissage social dans le cadre scolaire se manifestent comme dans la famille, c'est-à-dire que les enfants seront récompensés quand ils produiront les comportements attendus.

Ce sera par exemple la prise de risque lors des cours d'EPS, la perspicacité dans les disciplines scientifiques, pour les garçons, et chez les filles, un sens esthétique, un jugement esthétique ou alors des compétences dans les domaines littéraires.

Donc ce qui est très intéressant, c'est que ces renforcements se font de manière subtile, souvent sans que les enseignants ou les parents n'aient conscience d'avoir ces attitudes orientées.

Les travaux de laboratoire permettent de mettre en évidence ces phénomènes.

Troisième possibilité, c'est qu'une fois que les enfants intériorisent ces éléments dans leur identité, eh bien, ces éléments vont avoir une influence sur les choix qu'ils vont faire.

Donc, par exemple, si je me perçois comme étant une fille, dans la société où je vis, en raison des stéréotypes sexuels, je vais avoir tendance plutôt à me considérer comme moins apte pour un certain nombre de filières, par exemple des études d'ingénieur ou des études scientifiques.

Dans la mesure où il y aura moins de représentants de mon groupe dans ces filières-là, je vais avoir tendance à moins m'orienter.

Donc on voit comment l'intériorisation de la connaissance de stéréotypes va influencer les choix et l'intérêt que je porte à ces différentes disciplines ou à ces différents champs.

Et, chose plus intéressante, on retrouve aussi une influence sur l'estimation des chances de réussite.

C'est un élément important, car de nombreux travaux montrent qu'on s'engage d'autant plus dans une activité que l'on estime ses chances de réussir importantes.

Ça, c'était les trois mécanismes par lesquels l'existence de rôles sociaux, de stéréotypes peut influencer la manière dont je me construis socialement.

Le contexte de la classe est une situation particulière pour étudier les effets des stéréotypes, car à l'école, les enfants sont particulièrement soucieux de l'image qu'ils donnent et de la perception que vont en avoir les enseignants.

Les travaux qu'on a réalisés ont examiné deux grandes questions.

Est-ce que les stéréotypes peuvent être intériorisés ?

Et est-ce que les stéréotypes peuvent avoir une influence sur la performance ou la motivation, quand bien même ils sont rejetés ou pas acceptés ?

Sur la première question, les résultats sont classiques et conformes à l'idée qu'on pourrait en avoir, à savoir que, très tôt, les enfants sont soumis aux stéréotypes.

Dès quatre ans et demi, ils ont des perceptions stéréotypées de ce qu'est un garçon ou une fille.

Les travaux montrent que la connaissance des stéréotypes conduit souvent à leur intériorisation.

L'intériorisation des stéréotypes, c'est le fait que des filles vont accepter l'idée que, par exemple, elles ne sont pas compétentes dans telle ou telle discipline.

C'est particulièrement critique parce que tous les indicateurs scolaires de performance montrent que les filles sont meilleures que les garçons.

Le taux de réussite des filles au bac S est supérieur à celui des garçons.

Donc il y a un décalage entre ce que prône le stéréotype et la réalité.

Néanmoins, on observe que plus les filles intériorisent le stéréotype, plus leurs performances dans les disciplines "stéréotypiquement" masculines sont dégradées.

L'intériorisation des stéréotypes influence aussi la motivation.

Comme on l'a évoqué, une fois qu'on intériorise le stéréotype, ça affecte les choix, l'opinion et les préférences qu'on peut avoir, mais aussi la motivation.

Si je pense que je ne suis pas capable en mathématiques ou en sciences parce que, étant une femme, je ne suis naturellement pas disposée pour ça, eh bien, je suis moins motivée pour travailler dans ces disciplines, et ce particulièrement parce qu'à l'école, il est très important de ne pas être en échec, de ne pas être en difficulté.

Donc on a vraiment de bonnes données aujourd'hui qui attestent le poids de cette intériorisation.

L'intériorisation est vraiment déterminée par la seule connaissance de cette croyance stéréotypée.

Ça, c'est notre premier ensemble d'études.

Pour le deuxième ensemble d'études, on a regardé si la performance des filles est affectée quand on rend visible dans la classe leur identité.

Ça a été fait de différentes manières, par exemple en jouant par les posters présentés sur les murs de la classe, en présentant par exemple plutôt des portraits d'hommes, de scientifiques, plutôt que de femmes.

Une autre étude va consister, chez les enfants très jeunes, à leur demander de colorier des personnages, donc une petite fille ou un petit garçon, l'idée étant que l'exposition à ces portraits ou cette activité de coloriage va aller activer l'idée que j'appartiens à tel ou tel groupe social.

On observe que si on donne ensuite des tâches par exemple de mathématiques, d'arithmétique, on observe que l'activation de l'identité de genre, l'identité des filles, va conduire à une baisse de performance, et ce particulièrement lorsque les tâches sont difficiles.

Il y a une multitude de travaux sur cette question qui sont plus connus maintenant sous l'appellation "menace du stéréotype".

Ça, c'est un peu la troisième piste d'investigation, où on va regarder comment la saillance du stéréotype dans une situation vient modérer l'influence... pardon, vient modérer, affecter les performances.

Un exemple typique de ce qu'est la menace du stéréotype : les femmes ont la réputation d'être de moins bonnes conductrices que les hommes.

Pourtant, toutes les compagnies d'assurances savent que c'est faux.

Néanmoins, cette croyance existe et elle est rejetée par de nombreuses femmes.

Ce qui est intéressant, c'est que même si en tant que femme, on rejette ce stéréotype, on peut très bien néanmoins ressentir les effets de cette menace.

Par exemple, vous êtes une femme et vous devez faire un créneau un samedi après-midi sur une place où il y a pas mal de monde attablé à un bar, et le créneau est difficile.

Même si vous rejetez la véracité du stéréotype, à ce moment-là, il est possible que vous pensiez à ce stéréotype.

Tous les travaux montrent que dans ces situations, le simple fait de penser au stéréotype déclenche un phénomène d'interférence, d'anxiété qui gêne la performance.

Ces résultats-là ont été observés chez des enfants très jeunes jusqu'à des enfants plus âgés et des adultes, notamment des étudiantes en école d'ingénieurs.

C'est un phénomène très général.

La saillance des stéréotypes dans une salle de classe contribue à dégrader les performances des élèves qui sont visés par un stéréotype négatif.

Là, on parle des stéréotypes sexués.

On observe les mêmes phénomènes avec les stéréotypes liés à l'origine sociale.

L'école peut oeuvrer à limiter les effets négatifs des stéréotypes de trois manières.

La première manière, c'est en limitant la visibilité de ces stéréotypes dans la salle de classe.

On a vu à travers des exemples qu'il suffisait de modifier les posters qui sont affichés, la façon dont les métiers sont présentés, pour réduire la saillance de ces stéréotypes et leurs effets négatifs sur le comportement et la performance.

La deuxième piste possible, c'est de rendre visible ce que les stéréotypes masquent.

Les stéréotypes, c'est un regard naturalisant sur les choses, qui nous amène à croire que l'organisation du monde est le reflet de différences naturelles entre les gens.

Donc de montrer que ces différences, en fait, reflètent des arbitraires, c'est-à-dire des choix, et puis renvoient aussi à des inégalités sociales.

Ça, c'est très important car d'autres recherches montrent que lorsqu'on rend saillante la question des inégalités sociales entre les hommes et les femmes, on peut améliorer les performances des femmes à des tâches de mathématiques ou de logique.

Enfin, troisième élément qui me semble important, c'est de montrer que derrière les stéréotypes, se cache une vision qui naturalise les rapports sociaux, et qui postule que les gens sont tels qu'ils sont et qu'ils ne peuvent pas bouger.

Or en fait, les stéréotypes masquent une grande plasticité comportementale.

On observe non seulement qu'il y a des grandes différences entre les individus au sein d'un groupe

- c'est une certitude sur laquelle tout le monde sera d'accord - mais également que les gens peuvent évoluer, bouger.

Là, c'est particulièrement critique sur la question de la compétence intellectuelle par exemple.

De nombreux travaux attestent que les individus sont capables de développer des compétences pour peu qu'ils entrent dans des logiques d'entraînement.

L'école peut agir à plusieurs niveaux en réduisant la saillance des stéréotypes et en rendant visibles les inégalités qui sont sous-jacentes à la structuration de notre monde social, et puis troisièmement, en montrant que ce que disent les stéréotypes, c'est-à-dire que les gens sont comme ils sont, ne correspond pas à la réalité.

L'école peut agir à différents niveaux pour réduire l'emprise des stéréotypes et leur impact sur la performance des élèves, leur parcours et leurs choix.

Néanmoins, il y a de bonnes raisons d'être optimiste, car de nombreux travaux montrent que des aménagements simples des situations de classe peuvent améliorer la performance des filles.

Dans la mesure où les enseignants ont une grande liberté d'action dans le cadre de leur classe, ils peuvent mettre en oeuvre des procédures en adéquation avec les travaux scientifiques, afin de réduire les inégalités entre filles et garçons.


Durée : 00:13:59

Date de production : 2014

Producteur : AcadémiedePoitiers Canopé

Réalisateur : Sylvie Deligeon