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Le robot était presque parfait...

Diplômé de l'Ecole des Mines, Pierre Raufast est ingénieur et écrivain. La Fractale des raviolis est son premier roman. On y lit des histoires à la géométrie rigoureusement scientifique et où l'improbable côtoie le probable, en toute jubilation. "Le robot était presque parfait" met ainsi en scène l’ingénieur Tricoste. Ce dernier travaille jour et nuit pendant des mois, à la demande du roi Alceste, pour concevoir un robot parfait. Mais imiter l’homme à la perfection est une tâche très ardue. Les prototypes se succèdent jusqu’au cinquante et unième modèle, baptisé Actarus, qui est parachuté en territoire ennemi pour une mission d’espionnage. Le plan fonctionne à merveille jusqu’à une erreur fatale.
Une réflexion ludique sur les limites et les caractéristiques du robot comparé à l'être humain. 

Il était une fois Alceste, un roi toujours en guerre avec le royaume  d'à côté, que gouvernait le roi Gredin. Ce conflit durait depuis des dizaines d’années, alternant batailles perdues et terres reconquises. Personne ne savait plus pourquoi ni quand cette guerre avait commencé : elle faisait partie de la vie, tout comme l’air, l’eau ou les impôts.

Un jour béni, Alceste convoqua Tricoste, le célèbre inventeur de robots.

« Il me faut un robot-espion : un humanoïde parfait, impossible à distinguer d’un humain. Ce robot s’enrôlera dans l’armée de Gredin et y  deviendra officier supérieur. De la sorte, il participera aux conseils de guerre et nous transmettra des secrets. Ainsi, affaiblirons-nous durablement nos ennemis. Notre peuple aura enfin la victoire qu’il mérite. »

Tricoste travailla nuit et jour pendant plusieurs mois pour construire ce robot. Il proposa plusieurs prototypes. Le premier avait une démarche si saccadée qu’un enfant aurait détecté la supercherie. Le deuxième se déplaçait harmonieusement mais ne pouvait pas, dans le même temps, se mouvoir et penser. À chaque question, il se figeait, le temps de réfléchir. Inconcevable. Le troisième modèle fut pire. Le quatrième possédait un savoir exhaustif, une banque de données vertigineuse. Quiconque s’entretenait avec lui finissait par être gêné. On avait l’impression de discuter avec un livre : trop de détails, jamais d’approximation,  pas la moindre faute.  Rien d’humain. Échecs similaires avec le cinquième, le sixième, le septième… Le huitième modèle était plus réussi. Il se trompait de temps en temps… mais le faisait trop grossièrement. Après avoir émis de profondes réflexions philosophiques, n°8 se plantait tout à coup dans une opération de base ou faisait une énorme erreur de grammaire. N°9 et n°10 ne convainquirent pas davantage. N°11 était presque parfait… mais, précisément, trop parfait : il prenait toutes ses décisions avec une rare maîtrise du calcul des probabilités : l’absence de facteurs sociaux et émotionnels trahissait la présence d’un logiciel.

Vinrent n°12, n°13, n°14… Puis ce fut le quinzième modèle. Une quasi-perfection. Il avait une sensibilité. Une femme du laboratoire en tomba même amoureuse mais sa peau froide et son parfum métallique n’étaient guère engageants. Et la série se poursuivit… On crut même que n°31 touchait à la perfection.  On avait cultivé sur lui une peau humaine, un flux de sang régulier irriguait son faux organisme. Des bactéries s’y  développaient. Il dégageait un parfum suave…

Ce robot était une merveille biotechnologique. Il savait tout mais le savait avec intelligence et modération. Il séduisait par son charme et par sa conversation. Malheureusement, des fonctions de base lui manquaient : se nourrir, se laver, aller aux toilettes. Au bout d’une dizaine d’heures, cela finissait par se remarquer.

Aussi les ingénieurs se remirent-ils à l’ouvrage. Une dizaine de versions se succédèrent encore, avec des améliorations subtiles en physiologie, en psychologie, en connaissances diverses autant que variées. La bibliothèque d’Alceste fut enregistrée dans une immense mémoire cybernétique. La timidité, l’audace, l’envie, la passion, la mesquinerie : tous ces comportements humains furent analysés, mis en équitations et programmés dans le grand corps métallique. La perfection était telle que le robot pouvait simuler les symptômes de toutes les maladies connues et répertoriées dans la Grande encyclopédie de médecine.

Ce fut le cinquante et unième modèle. Et il était parfait. Alceste le baptisa Actarus.

Par une nuit de lune rousse, on parachuta le robot Actarus en territoire ennemi, au-dessus de la forêt du Cygne noir. Actarus marcha jusqu’au premier village et se rendit attachant dans un monde pourtant hostile. Comme prévu, ses connaissances et son charisme lui permirent de gravir rapidement l’échelle sociale. Il s’engagea dans l’armée et devint, en moins de trois ans, membre permanent du Conseil de guerre du roi Gredin. Actarus portait désormais le grade convoité de Grand Commandeur du Cheval Persan.

          Le plan fonctionnait à merveille.

       Un matin d’octobre, Gredin fut pris d’une grande excitation. Il exultait. Son Grand Stratège avait imaginé une attaque diabolique : une invasion surprise qui confondrait pour de bon l’arrogance d’Alceste, le roi vaurien. Actarus reçut l’ordre de se présenter à sept heures pour faire le point dans la grande salle pourpre du palais.

Du côté d’Alceste, on activa sans tarder le micro du robot-espion. Le roi, Tricoste et tous les généraux s’étaient rassemblés pour suivre la réunion de la salle pourpre. Belle occasion de prendre à revers Gredin et d’en finir définitivement avec sa manie belliqueuse.

6h55.

Actarus présente son badge à l’entrée de l’imposant bâtiment. Il pose son doigt sur la plaque de verre. Son empreinte est reconnue. Le sas s’ouvre. Il monte l’escalier en marbre noir. Le voici dans la salle pourpre. Il salue ses collègues. Comme le roi tarde, Actarus en profite pour aller soulager sa vessie qui, bien que cybernétique, envoie des signaux d’engorgement programmés.

Le voici dans les toilettes royales. Il urine consciencieusement.

À peine a-t-il terminé que le roi Gredin fait son entrée, pressé par le même besoin – non cybernétique. Gredin voit le fameux Actarus qui remonte sa braguette. Il l’apostrophe amicalement : «  En forme pour cette grande journée ?

-     Toujours prêt à vous servir, majesté. 

Sur ce, Actarus s’avance vers Gredin et lui tends sa main droite.  Le roi marque un arrêt.

Comment peut-on présenter à Son Altesse une main qui vient de toucher un appendice intime d’une propreté peut-être suspecte ? On crie au sacrilège, au blasphème, à l’hérésie, à l’anarchie, et surtout à l’outrage royal. Gredin ordonne naturellement l’exécution immédiate d’Actarus pour ce geste abject. Pour l’exemple. La cruauté n’en impose que pratiquée sans frémir et sans hésiter. Voici Actarus décapité. Quelle surprise ! Au centre du cou sanglant (car le derme artificiel du robot était irrigué de faux sang), le bourreau découvre des fibres optiques et de très fins câbles.

Gredin comprend tout : Actarus n’était qu’un robot-espion au service d’Alceste.

L’attaque surprise est annulée. L’incident s’ajoute à la liste déjà longue des contentieux.

Les deux pays s’enlisèrent encore un peu plus dans la méfiance et la haine…   

Pierre Raufast, La Fractale des Raviolis, chap. 1 « Le robot était presque parfait. » 

© Alma Editeur, 2014.