Une approche historique de la Shoah
« Les mondes de paix et de fraternité se construisent sur la vérité et la lucidité, c’est la conclusion à laquelle peut aboutir l’enseignement de la Shoah à l’École. »
Vincent Duclert, Rapport sur la recherche et l’enseignement des génocides et des crimes de masse, Paris, CNRS éditions, 2018, p. 88.
La recherche scientifique tend désormais à replacer la Shoah dans le contexte plus global des génocides et des crimes de masse du XXe siècle, ce qui permet à la fois de mettre en évidence une certaine profondeur historique et des éléments de continuité, mais aussi de mieux dégager ce qui fait la spécificité du génocide nazi des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Vincent Duclert, historien et inspecteur général du groupe histoire-géographie, a publié le rapport pour lequel il avait été missionné, comme président d’une équipe internationale et interdisciplinaire de soixante-cinq chercheurs. L’équipe y fait un état des lieux très précis de la manière dont la recherche aborde aujourd’hui ces questions, mais aussi de la façon dont ces thématiques sont abordées dans le champ scolaire, depuis le cycle 3 (CM2) jusqu’au lycée (terminales, séries générales et technologiques, tronc commun et enseignement de spécialité), en passant par le collège (3e), en résonance avec les questions mémorielles et les enjeux de société actuels. Les principales recommandations et pistes de la mission sur l’enseignement de la Shoah qui en ressortent sont les suivantes :
- œuvrer pour une historicisation et un traitement pluridisciplinaire ;
- créer une semaine de la recherche ;
- développer le centre de ressources ;
- continuer à expliquer la question du négationnisme.
Schéma de présentation des recommandations du Rapport de la Mission Génocides concernant l’École et la pédagogie
Ces questions restent d’une actualité brûlante : les rescapés des centres de mise à mort commencent à se faire rares, les actes antisémites n’ont cessé de progresser ces dernières années, la Turquie ne reconnaît toujours pas le génocide des Arméniens et l’extermination des Tutsis au Rwanda appartient encore à une histoire récente qui vient elle-même de donner lieu à la publication d’un rapport (1).
Au sein d’une historiographie très riche sur les génocides et plus spécifiquement sur la Shoah, l’approche du système concentrationnaire nazi a été profondément renouvelée ces dix dernières années, tant en ce qui concerne les acteurs qui y ont participé – par exemple les femmes étudiées par Wendy Lower – que la géographie, l’organisation et la logistique des camps de concentration et des centres de mise à mort, ou encore la place de ces derniers dans les mémoires nationales et locales. La revue Vingtième Siècle montre par ailleurs que les historiens renouvellent aussi leur approche des sources. Dernièrement, le professeur d’histoire Iannis Roder a présenté dans une synthèse la nécessité historique et civique de l’enseignement de la Shoah de façon renouvelée et dynamique, dans laquelle il intègre les problématiques les plus actuelles sur cette question en faisant un ouvrage incontournable.
Nommer le génocide des Juifs : définition et utilisation du mot Shoah
Alors que les massacres et les crimes de masse du XXe siècle font l’objet d’études de plus en plus nombreuses, et souvent profondément renouvelées, la manière de les nommer n’est pas toujours aisée, ni pour les historiens en charge de les étudier, ni pour les professeurs en charge de les enseigner. Nommer ce que l’on étudie est pourtant une impérieuse nécessité, car c’est un moyen essentiel d’historiciser et de mieux comprendre le phénomène que l’on cherche à analyser.
Découvrant l’ampleur des crimes nazis, et pas seulement le sort fait aux Juifs à une époque où les centres d’extermination ne sont pas encore en activité, Winston Churchill déclarait dans un discours en août 1941 : « Nous sommes en présence d’un crime sans nom. » En effet, le caractère sans précédent de ce que sont en train de faire les nazis dans l’Europe occupée implique de trouver de nouveaux mots (génocide), ou de donner un sens renouvelé à des mots utilisés de longue date (holocauste ou shoah).
Le vocabulaire pour nommer la politique accomplie par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale est donc varié mais d’une grande complexité. Les mots et les expressions utilisées peuvent être classés en trois catégories : le langage nazi, le langage des victimes et le langage juridique. Les programmes scolaires, et les manuels, traduisent cette complexité. Ils privilégient désormais les termes les plus neutres, empruntés au langage juridique et technique, en particulier celui de génocide, par exemple « génocide des Juifs et des Tziganes » en classe de 3e et en classe de terminale (séries technologiques). Le mot « Shoah » a fait son apparition dans les programmes de terminale (série générale), c’est un concept désormais clairement historicisé et utilisé par les historiens.
Le langage nazi : la « solution finale »
Ce terme, utilisé par Rudolf Höss quand il rend compte de son entretien avec Himmler lors de la conférence de Wannsee, est une invention des nazis, mais avant la guerre. Hitler annonce en effet publiquement, dans un discours au Reichstag le 30 janvier 1939, à l’occasion du sixième anniversaire de son arrivée au pouvoir, que « l’anéantissement de la race juive dans toute l’Europe est une éventualité très probable ». Il exprime l’obsession de se débarrasser radicalement des Juifs, de rendre le Reich Judenrein c’est-à-dire « propre de Juifs ». Il ne s’agit alors pas encore de planifier leur extermination, mais de les déporter massivement vers des territoires périphériques ce qui, de toute manière, entraînerait la mort d’un grand nombre d’entre eux.
Lors de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942, qui dure moins de deux heures, quinze hauts dignitaires nazis emploient à dessein cette expression et décident de l’organisation administrative et technique du génocide. Les méthodes d’extermination, alors que les premières expériences de gazage viennent d’être menées (au camp de Chelmno en décembre 1941), sont discutées, selon le témoignage essentiel d’Eichmann, qui était alors le collaborateur d’Heydrich, qui présidait la réunion.
Désormais, la « solution finale de la question juive » désigne clairement une politique d’extermination de grande ampleur : il s’agit bien de la planification d’un génocide par les plus hautes autorités de l’État nazi. Mais cette expression, ouvertement utilisée par les nazis, est presque une litote car elle sert en réalité à dissimuler la réalité de la politique d’extermination en restant volontairement floue et en laissant croire que cette « solution » pourrait être heureuse (un simple déplacement vers d’autres territoires, de surcroît prospères et aménagés), ce que les négationnistes n’ont pas manqué d’utiliser jusqu’à nos jours.
L’autre problème en l’employant est que l’on se place d’emblée dans la logique des nazis : si on parle de « solution », c’est qu’il y a au départ un problème…
Le langage des victimes
Holocauste
Ce terme n’est pas utilisé par les historiens français et n’apparaît pas dans les programmes scolaires, même si dans les années 1950 et 1960 des intellectuels comme François Mauriac l’utilisaient, à une époque où la dénomination du génocide juif faisait encore beaucoup débat et où « Shoah » ne s’était pas encore imposé. Le général de Gaulle lui-même emploie le mot « holocauste » dans ses Mémoires de guerre en 1956. Le terme est en revanche d’une utilisation courante dans les pays anglo-saxons et est officiellement employé par l’ONU. C’est ce terme qui est utilisé dans les milieux académiques et universitaires (Holocaust Studies) et pour les lieux de mémoire (Musée de l’Holocauste à Washington inauguré en 1993). La série historique Holocaust diffusée en 1978 a contribué à le populariser aux États-Unis et dans une grande partie du monde.
Les réticences de nombre d’historiens, français mais pas seulement, viennent de la très forte connotation religieuse de ce terme, remontant aux religions polythéistes de l’Antiquité et à celle des Hébreux qui pratiquaient le rituel sacrificiel des animaux, signifiant littéralement un « sacrifice par le feu ».

Nuage de mots réalisé à partir d’une enquête effectuée auprès de 40 professeurs de l’académie d’Aix-Marseille, mars 2019.
Les trois mots les plus fréquemment associés au mot « Shoah ».
Shoah
Comme « holocauste », le mot « shoah » provient, à l’origine, du vocabulaire religieux puisqu’il apparaît une douzaine de fois dans la Bible hébraïque. Il sert alors à désigner des catastrophes naturelles qui ont pour effet de détruire, de dévaster, d’anéantir, et qui sont souvent le résultat de punitions collectives ou de malheurs individuels.
Le mot – parfois aussi orthographié « Choa » ou « Shoa » – est utilisé déjà dans les années 1930 pour désigner le sort des Juifs en Allemagne. Dès l’accession au pouvoir d’Hitler et la mise en place des premières mesures antisémites en 1933, des observateurs s’inquiètent et n’hésitent pas à utiliser ce mot, surtout dans la communauté juive de Palestine (le Yischouv) ; ainsi le journal Davar qui publie le 17 mars 1933 un article intitulé « À l’heure de la Shoah des Juifs allemands ». Devant le Comité d’action sioniste, Haïm Weizmann, futur premier président de l’État israélien, évoque en mars 1934 une « catastrophe », que la presse hébraïque traduit par « Shoah ». Tout au long des années 1930, de nombreux responsables sionistes ou religieux emploient ce mot dans le sens de « catastrophe », « cataclysme » ou « désastre ». C’est le cas de Ben Gourion en mars 1937, d’Yitzhak Gruenbaum en 1938 ou encore de Moshe Sharett qui parle même d’une « shoah hitlérienne » en mars 1937.
Pendant la guerre, avec la multiplication des massacres de masse et la prise de conscience progressive de l’ampleur des crimes, le mot « Shoah » s’impose de plus en plus dans les milieux juifs. En novembre 1942, l’Agence juive proclame officiellement l’existence d’une « Shoah » en Europe, tandis que le Congrès des rabbins à Jérusalem, au même moment, emploie aussi ce terme, en estimant qu’il n’y a aucun précédent dans l’histoire juive. Des historiens juifs adoptent également le mot à cette époque, notamment Ben-Zion Dinour au printemps 1943. Ainsi, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, « Shoah » (avec une majuscule), est déjà devenu un concept, qui s’est progressivement différencié de son autre terme concurrent, « Holocauste ».
Le terme revêt un caractère officiel après la guerre, au moment de la création de l’État d’Israël. À la demande de Ben Gourion, il est inscrit dans la Déclaration d’indépendance du 14 mai 1948, tandis qu’est instaurée une « Journée du Souvenir » en 1951 (Yom HaShoah, « journée de la catastrophe et de la révolte des ghettos ») puis qu’est créé Yad Va-Chem en 1953 (« autorité du souvenir » et institut de recherche).
L’objectif était de trouver un mot qui désignait à la fois la réalité du génocide tout en soulignant sa spécificité, mais sans tomber dans une connotation trop religieuse. Le terme est certes issu de la Bible, mais il fait partie du langage du quotidien. Ce terme, hébreu, permet par ailleurs de créer un lien entre les victimes juives du monde entier, quel que soit leur pays de résidence. « Shoah » avec une majuscule désigne donc spécifiquement le massacre des Juifs d’Europe pendant la guerre, tandis que sans majuscule il désigne une catastrophe dans le langage courant.
Si le mot est aujourd’hui largement répandu dans le monde (par exemple officiellement adopté par le Vatican en 1998), c’est qu’il est davantage consensuel que « Holocauste » car sa connotation religieuse et théologique est moins marquée et qu’il ne se limite pas à la notion de « sacrifice ». En France, c’est ce mot, orthographié à l’américaine (Shoah), qui est rapidement adopté (le Mémorial de la Shoah est fondé en 1956), couramment employé par les historiens et dans les manuels scolaires, et qui a été popularisé auprès du grand public par un documentaire télévisé (Shoah de Claude Lanzmann). Il fait son entrée dans les dictionnaires entre les décennies 1990 et 2000 et s’orthographie désormais sans italiques. Par le français, il est passé également dans de nombreuses autres langues européennes.
Destruction
L’historien Raul Hilberg parle quant à lui de la « destruction des Juifs d’Europe », expression tirée du titre de son ouvrage de référence. Il réutilise le mot « hurban », qui était utilisé dans les ghettos juifs, qui signifie la « destruction » en yiddish, et qui avait été repris aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Ce mot a une connotation très religieuse car il désignait à l’origine les deux destructions du Temple de Jérusalem dans l’Antiquité, en 587 avant J.-C. par les Babyloniens puis en 70 après J.-C. par les Romains. Mais cette langue ayant disparu, le terme lui-même a sombré dans l’oubli. Il continue à subsister avec le maître ouvrage de R. Hilberg.
Le langage juridique : le génocide
Le mot « génocide » est sans doute le terme le plus neutre pour désigner le massacre des Juifs par les nazis, car c’est un mot juridique et technique inventé en 1944 de toutes pièces par un juriste américain d’origine juive polonaise. Il s’agit de Raphaël Lemkin (1901-1959), réfugié aux États-Unis après avoir perdu toute sa famille à Varsovie. « Génocide » est un néologisme fondé sur l’association du terme grec genos qui signifie « origine, espèce » et du suffixe -cide, qui vient du latin caedere qui signifie « tuer, massacrer ». Dans l’article qu’il publie en 1944, il applique ce terme au massacre des Arméniens par les Turcs en 1915 et à celui des Juifs que viennent de commettre les nazis.
Ce n’est qu’en 1948 que le génocide devient une notion du droit international. L’ONU, réunie à Paris, adopte en effet officiellement la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide ». Le génocide y est défini comme un acte « commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Aujourd’hui, 149 États sont signataires, dont la France en 1950, le Royaume-Uni en 1970 et les États-Unis en 1988. L’accent est donc mis sur des groupes et des collectivités : il s’agit, pour la communauté internationale, de protéger des groupes face à des États qui mettent délibérément en place des politiques pour les persécuter et les détruire.
Dans le droit français, le génocide entre dans la catégorie plus large des crimes contre l’humanité (article 211-1 du Code pénal depuis 1994). Contrairement à une idée reçue, la notion de génocide (en tant que catégorie juridique) n’était donc pas officiellement utilisée lors du procès de Nuremberg, même si elle apparaît dans l’acte d’accusation et si la réalité des massacres et de leur planification par l’État nazi a bien été mise en évidence. C’est pour cela que Lemkin, profondément déçu que le crime de génocide n’ait pas été retenu, mène un combat personnel pour le faire reconnaître dans le droit international : dès 1946, une résolution de l’ONU stipule que « le génocide est un crime du droit des gens », tandis qu’une seconde en 1947 affirme que « le crime de génocide est un crime international », avant que ne soit signée la Convention de 1948.
Le « crime contre l’humanité » est une notion juridique officiellement utilisée pour la première fois lors du procès de Nuremberg. Il est défini dans l’accord de Londres signé par les Alliés le 8 août 1945 qui met sur pied le tribunal militaire international de Nuremberg : « l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux. » Alors que le « génocide » met l’accent sur le collectif, le « crime contre l’humanité » se centre davantage sur la dimension individuelle. Dans le droit français, il est imprescriptible depuis 1964.
Organigramme des mots de la « Shoah » de la même manière que le schéma précédant
Anéantir les Juifs dans le système nazi (1933-1945)
Raul Hilberg est le premier historien à analyser le génocide des Juifs comme l’aboutissement d’un processus. Dans son magistral ouvrage publié en 1961, La Destruction des Juifs d’Europe, il montre que la « destruction » des Juifs s’est faite en trois étapes organisées par les nazis :
- d’abord la « définition du Juif » entre 1933 et 1939 ;
- puis la concentration des Juifs regroupés dans des villes et dans des ghettos entre 1939 et 1941 ;
- enfin « l’anéantissement » entre 1941 et 1945, qui se déroule en deux grands types d’opérations : les « actions mobiles de tuerie » et les « centres de mises à mort ».
Cette notion de processus a été reprise par un autre pionnier sur le sujet, Saul Friedländer, qui, à travers deux ouvrages, distingue la phase de « persécution » de 1933 à 1939, puis celle d’« extermination » pendant la guerre.
C’est donc dès leur arrivée au pouvoir en 1933 que les nazis lancent un processus que rien ne semble devoir arrêter. La première phase est celle de la définition du Juif et de son exclusion sociale, qui passe par plusieurs étapes. La loi sur la « restauration de la fonction publique » du 7 avril 1933 met à la retraite tous les fonctionnaires « non aryens ». De nombreux autres textes suivent, visant à mettre au ban de la société allemande les Juifs : radiation du barreau des avocats non aryens dès la fin du mois d’avril 1933, exclusion du système d’assurance-maladie des médecins juifs par un décret du 22 avril, étendue aux dentistes et aux aides dentaires le 2 juin, ordre donné à la presse le 4 octobre de licencier les rédacteurs en chef non aryens…
Deux ans plus tard, les lois de Nuremberg adoptées à l’occasion du septième congrès annuel du NSDAP, en septembre 1935, facilitent la transposition de l’antisémitisme nazi dans l’appareil législatif du Troisième Reich.
L’année 1936 représente ensuite une pause dans la persécution des Juifs, du fait de l’organisation des Jeux olympiques en Allemagne. Ceux de l’été à Berlin sont conçus par le régime comme une vitrine mondiale du nazisme et visent à rassurer une communauté internationale inquiète à la fois du sort réservé aux Juifs et des tendances belliqueuses de la politique extérieure nazie. Tous les signes montrant un antisémitisme d’État sont donc soigneusement cachés pendant plusieurs mois, ce qui constitue un relatif répit pour les Juifs.
Mais la persécution reprend de plus belle dès 1937, avec un durcissement l’année suivante. L’année 1938 constitue en effet la dernière étape dans la persécution des Juifs en Allemagne avant le début de la guerre. Il n’y a pas encore de volonté d’élimination physique, mais tout est fait pour pousser les Juifs à quitter l’Allemagne. Le gouvernement décrète l’« aryanisation » c’est-à-dire l’expropriation totale des Juifs, ainsi victimes d’un véritable racket d’État dont le maître d’œuvre est Goering. Au cours de l’année 1938, plus de 50 000 entreprises appartenant à des propriétaires juifs sont saisies, tandis que le décret « pour l’élimination des Juifs de la vie commerciale allemande » (12 novembre 1938) entraîne la liquidation de plusieurs milliers d’autres ou leur transfert à de nouveaux propriétaires non juifs. C’est aussi à ce moment-là que les Juifs subissent de nouveaux déchaînements de violences, en particulier lors de la « nuit de cristal » du 9 au 10 novembre 1938.
En décembre 1938, les familles juives doivent être regroupées dans des immeubles réservés. En janvier 1939, les Juifs ayant un prénom « non juif » doivent obligatoirement ajouter devant « Israël » ou « Sara »… C’est exactement à cette époque-là qu’Hitler n’hésite pas à parler ouvertement d’une extermination : il annonce en effet publiquement, dans un discours au Reichstag le 30 janvier 1939, à l’occasion du sixième anniversaire de son arrivée au pouvoir, que « l’anéantissement de la race juive dans toute l’Europe est une éventualité très probable ».
L’invasion de la Pologne par les troupes nazies, en septembre 1939, outre qu’elle déclenche officiellement la Seconde Guerre mondiale en Europe, représente une première étape importante dans l’implantation de la politique antisémite et dans la radicalisation éradicatrice en dehors des frontières de l’Allemagne. C’est également à ce moment-là, à partir de la fin de l’année 1939, que les nazis commencent à élaborer le Generalplan Ost (GPO) qui consiste à réorganiser tout l’est de l’Europe selon la vision raciale de l’« espace vital ». Les nazis lancent par ailleurs immédiatement l’éradication systématique des élites polonaises, connue sous le nom d’« Opération Tannenberg » conçue dès le mois de mai 1939, donc avant la conclusion du pacte germano-soviétique et avant l’invasion de la Pologne. Une liste de 61 000 membres à interner ou exécuter avait été dressée. En seulement deux mois, entre septembre et octobre 1939, plus de 20 000 Polonais sont assassinés.
Quelques mois avant le début de la guerre, Hitler donne l’ordre de mettre en œuvre une vaste « euthanasie » des éléments indésirables. Ce terme d’« euthanasie », employé par le régime nazi lui-même, est trompeur car il s’agit en réalité d’un véritable assassinat de masse qui a conduit à la mort d’environ 250 000 individus, y compris des enfants, jusqu’en 1945. Cette extermination d’État vise des Allemands non juifs, essentiellement des handicapés physiques ou mentaux mais aussi des « psychopathes » selon la propre terminologie du régime. Il s’agit, là encore, de l’aboutissement d’un processus commencé dès 1933. En effet, l’obsession de « pureté » de la race avait conduit Hitler à faire voter une loi sur la stérilisation forcée le 14 juillet 1933, qui pouvait entraîner la stérilisation forcée de toute personne considérée comme souffrant d’une maladie génétique. En septembre 1939, les nazis lancent aussi l’« opération T4 », qui consiste également à « euthanasier » des handicapés physiques et mentaux, mais cette fois des adultes. Elle entraîne en deux ans l’assassinat d’environ 70 000 personnes. Il s’agit d’une véritable campagne d’extermination, réalisée dans six centres répartis à travers l’Allemagne. Les personnes sont tuées dans des chambres à gaz qui ressemblent à des salles de douche, le gazage dure une vingtaine de minutes. C’est donc l’occasion pour les nazis de constater la relative « efficacité » de ce mode de mise à mort, alors qu’ils commencent à avoir en tête le projet de l’appliquer très prochainement aux Juifs.
L’invasion de l’URSS le 22 juin 1941 fait basculer la Seconde Guerre mondiale dans une véritable guerre d’anéantissement, l’objectif des nazis étant l’extermination des « Judéo-bolchéviques » dans tout l’est de l’Europe. Les autorités nazies utilisent alors des « groupes spéciaux » ou Einsatzgruppen, définis par l’historien Raul Hilberg comme des « équipes mobiles de tuerie » et déjà à l’œuvre en Pologne depuis septembre 1939. Ce sont des groupes mobiles composés de SS, de policiers et de soldats de la Wehrmacht, qui suivent l’avancée de l’armée et multiplient les massacres « à ciel ouvert » contre les civils avec une violence particulière à l’encontre des Juifs, y compris femmes et enfants. Il s’agit d’éliminer tous ceux considérés comme des ennemis de l’intérieur, le « Judéo-bolchévique » étant pour les nazis l’incarnation du mal absolu envers lequel il faut se montrer sans pitié. Les exécutions sont collectives et méthodiquement préparées, avec des consignes précises données par la hiérarchie. À ce stade de la guerre, et alors même que le camp de Birkenau est en train d’être construit, les Juifs ne sont donc pas encore assassinés dans des camps, mais directement sur le front ou à sa proximité, dans les régions qui passent sous le contrôle des nazis.
Le massacre de Babi Yar, à proximité de Kiev (Ukraine), en septembre 1941, est l’un des plus importants. Dans un gigantesque ravin de 150 mètres de longueur, les nazis assassinent 34 000 Juifs en à peine deux jours, soit presque tous les Juifs de Kiev. C’est un véritable abattage à la chaîne : les victimes suivantes doivent s’allonger sur les corps de ceux qui viennent d’être exécutés, avant de recevoir à leur tour une balle dans la nuque… Les massacres sur ce site ont en réalité continué pendant plusieurs mois, par intermittence, si bien que les historiens estiment aujourd’hui à 100 000 le nombre de personnes assassinées (Juifs, Tziganes, Polonais, Ukrainiens).
Ces massacres de masse correspondent à ce que certains historiens appellent la « Shoah par balles », mais les exécutions prennent aussi d’autres formes, notamment les pendaisons ou l’asphyxie par les gaz d’échappement des camionnettes dans lesquelles on enferme des groupes à exécuter. La logique génocidaire est donc clairement enclenchée à l’été 1941, mais elle s’inscrit pour l’instant encore aux échelles régionale et nationale (à l’image de la Pologne ou de l’Estonie), pas encore à l’échelle européenne.
L’extermination menée par les Einsatzgruppen pose cependant un certain nombre de problèmes aux autorités nazies : hostilité grandissante des populations locales à mesure que les nazis se radicalisent, alors que parfois ces massacres ont été favorablement accueillis au début (vieil antisémitisme dans certaines régions), difficultés pour certains SS et soldats à accomplir autant d’assassinats (troubles psychologiques, alcoolisme, contestation des ordres…), critiques extérieures lorsque ces massacres s’ébruitent (un certain nombre de soldats et SS prennent des photographies ou témoignent) alors que les nazis veulent les réaliser dans le plus grand secret, et problèmes logistiques (exécutions trop lentes et pas assez « rentables »). Ce mode de tuerie est néanmoins poursuivi jusqu’à la fin de la guerre, même quand les camps seront devenus l’instrument privilégié de l’assassinat des Juifs d’Europe.
C’est donc pour « améliorer » le rendement des massacres de masse que les nazis, sous l’égide de Himmler, puissant chef de la SS et responsable de tout le système concentrationnaire, décident d’industrialiser le processus et de le développer à plus grande échelle encore, à celle de toute l’Europe. Le basculement dans cette phase ultime de la radicalisation se fait à l’automne 1941, lié à la radicalisation de la guerre elle-même pour l’Allemagne : le nombre de Juifs sous leur domination devient considérable au vu de l’extension des territoires occupés, tandis que la possibilité d’une victoire rapide contre l’URSS s’éloigne et que l’entrée en guerre des États-Unis mondialise le conflit et crée une menace supplémentaire pour les nazis. C’est donc à cette époque que les Juifs du Reich se voient imposer le port de l’étoile jaune (septembre 1941), que les premiers centres d’extermination apparaissent (Belzec en octobre 1941) et que le gazage des Juifs commence à être testé (au camp de Chelmno en décembre 1941, dans des camions spécialement aménagés à cet effet).
Lors de la célèbre conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942, quinze hauts dignitaires nazis emploient à dessein l’expression de « solution finale » et décident de l’organisation administrative et technique du génocide. Le génocide entre alors dans une phase industrielle, et les déportations vers les camps de concentration et les centres de mise à mort s’accélèrent. Les deux notions ne doivent pas être confondues, et le vocabulaire employé avec précision.
Les camps de concentration
Les camps de concentration (2), comme leur nom l’indique, sont destinés à retenir captifs un certain temps ceux qui y sont enfermés. Ils ont pour objectif principal d’utiliser les prisonniers (majoritairement des Juifs, mais pas seulement) comme main-d’œuvre indispensable à la machine de guerre allemande. Alors que la guerre éclair en URSS est en train de se révéler un échec (Hitler avait en effet l’espoir de rééditer à l’Est son « exploit » de 1940 à l’Ouest), et que les besoins de l’industrie d’armement ne cessent de grossir, les autorités nazies décident que les Juifs remplaceront donc les Soviétiques. Le travail forcé représente en outre l’avantage d’épuiser les Juifs jusqu’à la mort, ce qui permet de les éliminer « naturellement ». Créés dès 1933, ils sont une grosse vingtaine (Dachau, Mauthausen, Buchenwald, Struthof en Alsace, Ravensbrück pour les femmes…), auxquels sont rattachés des milliers d’autres camps, beaucoup plus petits, appelés Kommandos par les nazis.
Une vie quotidienne terrible s’installe dans les camps, sur laquelle nous sommes bien renseignés grâce à d’innombrables témoignages, littéraires (par exemple Si c’est un homme, de l’Italien juif Primo Lévi) comme artistiques (dessins et caricatures réalisés par des déportés). Tatoué comme du vulgaire bétail, le déporté a les cheveux rasés, loge dans une baraque non chauffée et surpeuplée, partage sa paillasse pleine de poux avec d’autres détenus, subit quotidiennement d’interminables séances d’appel dans un froid glacial (il peut faire jusqu’à -30°C dans l’hiver polonais) ou sous un soleil de plomb, travaille en moyenne seize heures par jour, ne reçoit qu’une ration de soupe le soir et se fait régulièrement malmener par les surveillants. C’est en fait une véritable « mort lente » qui attend la majorité de ces déportés, victimes des privations, du froid, de la faim, de la soif, de la maladie, de l’épuisement et des mauvais traitements. L’espérance de vie moyenne d’un déporté à Birkenau est comprise entre deux et quatre mois.
Les centres de mise à mort
Les centres de mise à mort, eux, ne sont que six et sont tous situés en territoire polonais, là où les Juifs sont les plus nombreux : Belzec, Chelmno, Sobibor, Treblinka, Majdanek et Auschwitz-Birkenau, ces deux derniers étant mixtes c’est-à-dire associant à la fois un camp de concentration et un centre de mise à mort.
Auschwitz devient rapidement le plus grand centre d’extermination, choisi à cet effet par Himmler à la fois pour son isolement (l’extermination doit se faire dans le plus grand secret) et pour l’excellente desserte ferroviaire qui permet d’y acheminer facilement des trains en provenance de toute l’Europe. C’est aussi celui qui fonctionne le plus longtemps, pratiquement seul durant l’année 1944. Après la conférence de Wannsee, les centres commencent à recevoir des déportés de toute l’Europe. Les premiers convois arrivent à Auschwitz en mars 1942, tandis que le processus de sélection à l’arrivée du camp se systématise à partir de l’été 1942 (la première sélection est effectuée le 4 juillet 1942 sur un convoi de Juifs slovaques), séparant ceux qui sont aptes au travail forcé (ils sont alors immatriculés, tatoués et envoyés au camp de concentration) de ceux qui, au contraire, sont immédiatement conduits vers les chambres à gaz (sans même être enregistrés). Lors de sa seconde visite à Auschwitz les 17 et 18 juillet 1942, Himmler assiste à la « sélection » d’un groupe de Juifs hollandais et à leur gazage. Le nombre de déportés à Auschwitz-Birkenau ne cesse d’augmenter au fur et à mesure que la guerre se radicalise : au printemps 1943, ce sont les Juifs des Balkans qui commencent à arriver, puis ceux d’Italie en septembre 1943. Au printemps 1944, en un mois et demi, 154 trains amènent plus de 430 000 Juifs, dont beaucoup sont Hongrois.
Dans le processus de mise à mort, les nazis sont obsédés par la rentabilité, d’où la généralisation des chambres à gaz, où sont utilisés plusieurs types de gaz, en particulier le zyklon B introduit dans les huit chambres à gaz d’Auschwitz. Le processus nous est désormais bien connu, non seulement grâce aux témoignages des survivants et des anciens nazis, à commencer par celui de Rudolph Höss, le commandant du camp d’Auschwitz- Birkenau, mais aussi aux archives photographiques, rares et précieuses. Pour Auschwitz par exemple, les historiens disposent de trois sources principales : les photographies aériennes prises par les Alliés entre avril 1944 et janvier 1945, les quatre photos prises clandestinement par un membre du sonderkommando et transmises à la Résistance polonaise sur lesquelles on distingue des corps en train de brûler à l’air libre et des femmes poussées vers une chambre à gaz, enfin l’« album d’Auschwitz » qui regroupe environ 200 clichés réalisés par les SS (pour des raisons qui restent encore obscures aujourd’hui) sur l’arrivée d’un convoi de Juifs hongrois à Birkenau en mai 1944. On y trouve notamment cette célèbre photographie qui montre la séparation entre les hommes d’une part et les femmes et leurs enfants d’autre part, sur le quai à l’arrivée.
Après s’être déshabillées, croyant accéder à une salle de douche, les victimes sont entassées dans des pièces confinées conçues comme des douches collectives, dans lesquelles on fait entrer les enfants en premier, qui se trouvent ainsi placés contre le mur au fond. Avec le mouvement de panique au moment du gazage, les enfants se trouvent ainsi écrasés et immédiatement asphyxiés. Des fours crématoires (krematorium) sont également construits à proximité immédiate, servant à brûler les cadavres. Cette tâche ingrate est réalisée par les sonderkommandos, qui sont des groupes de déportés (eux-mêmes régulièrement gazés).
Les historiens se sont livrés de longue date à des travaux poussés pour connaître le nombre de victimes et leur répartition géographique, même s’il semble vain de vouloir établir avec précision les chiffres exacts, que l’on n’aura sans doute jamais. Toutes les études sérieuses depuis les années 1960 aboutissent néanmoins aux mêmes ordres de grandeur : 5 à 6 millions de Juifs ont été victimes du génocide, dont environ 3 millions dans le système concentrationnaire entre 1941 et 1944. À Auschwitz, environ 1,1 million de personnes ont été assassinées : 970 000 Juifs, 80 000 Polonais, 20 000 Tziganes, 15 000 prisonniers de guerre soviétiques, 15 000 détenus d’autres nationalités (notamment Soviétiques, Tchèques, Yougoslaves, Français, Allemands et Autrichiens).
L’avancée inexorable des troupes alliées et la perspective d’une défaite à plus ou moins brève échéance poussent les autorités nazies à essayer d’effacer les traces de leurs crimes. Dès octobre 1944, des convois commencent à évacuer des détenus d’Auschwitz-Birkenau vers des camps plus à l’Ouest, tandis qu’en novembre Himmler donne l’ordre de détruire les installations d’Auschwitz, notamment les chambres à gaz (détruites à l’explosif).
En janvier 1945, le camp est définitivement évacué : plus de 60 000 prisonniers sont mis sur les routes, par un froid polaire. Ces « marches de la mort », nommées ainsi par les détenus eux-mêmes, provoquent des milliers de morts, souvent froidement abattus quand ils n’arrivent plus à avancer.

