Une approche historique de la Résistance

« Si l’histoire de la Résistance n’est pas facile à écrire, elle n’est pas non plus facile à enseigner. »                                                          

Laurent Douzou et Tristan Lecoq (dir.), Enseigner la Résistance, Chasseneuil-du-Poitou, Réseau Canopé, 2016

Perspective historiographiques récentes sur la Résistance

La Résistance est un objet d’étude ancien, qui a donné lieu à une bibliographie considérable depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, permettant d’explorer bien des aspects d’un sujet qui paraît, encore aujourd’hui, presque inépuisable. La diversité des formes et des actions de la Résistance a été mise en évidence de longue date, appuyée par des milliers de monographies régionales et locales. Des synthèses récentes permettent cependant d’en avoir une approche à la fois renouvelée, globale et dynamique, en mettant l’accent sur les individus – hommes et femmes –, sur les circulations et les réseaux, ainsi que sur les jeux d’échelles (France métropolitaine, colonies, Europe, monde).
Les historiens ont décloisonné les frontières et élargi les horizons, montrant l’importance des connexions des résistances avec les Anglo-américains. Olivier Wieviorka (Une histoire de la Résistance en Europe occidentale, 2017) analyse ainsi l’action des forces clandestines et des gouvernements en exil de six pays occupés entre 1940 et 1945 (Norvège, Danemark, Pays-Bas, Belgique, France, Italie).
Cela conduit par ailleurs la recherche à réexplorer également la notion de réseau. Multiples, les réseaux de résistance sont chapeautés depuis l’extérieur par les services de la France libre et ceux des Alliés anglo-américains. L’ouvrage récent de Guillaume Pollack, issu de sa thèse (L’armée du silence. Histoire des réseaux de Résistance en France, 1940-1945, 2022), propose une première synthèse globale et met en lumière un aspect assez peu exploré jusqu’alors, celui de la transnationalité de la Résistance, montrant le poids des ressortissants étrangers qui vivent dans la clandestinité et s’engagent dans ces réseaux, au mépris des frontières nationales et des lignes de démarcation. 

L’action de la Résistance à l’extérieur du territoire métropolitain est désormais mieux connue, notamment celle de la France libre à l’échelle mondiale où se joue, dès les premiers mois du régime de Vichy en 1940, une véritable bataille de l’opinion pour la légitimité entre Vichy et de Gaulle. Les premiers mois du régime de Vichy et de la Résistance ont souvent été analysés avec un point de vue franco-français, alors que la vraie bataille de l’opinion se joue à l’échelle mondiale, loin des frontières françaises. Vichy et la France libre, chacun de leur côté, multiplient en effet les actions diplomatiques et de communication partout sur la planète, particulièrement en Amérique du Nord et en Amérique latine. Le général de Gaulle fait ainsi créer des centaines de « Comités français libres », particulièrement nombreux sur le continent latino-américain (Argentine notamment) mais aussi présents en Australie, en Afrique du Sud ou encore en Égypte. Jugeant Vichy autant illégal qu’illégitime, de Gaulle entend refonder un État hors des frontières nationales, d’où la recherche du soutien britannique : il conclut un accord avec Churchill le 7 août 1940 qui stipule « la restauration intégrale de l’indépendance et de la grandeur de la France ».
L’autre terrain d’action essentiel de la France libre est l’Empire colonial, particulièrement en Afrique dont le caractère stratégique apparaît aux responsables politiques dès l’été 1940, ce qu’exprime parfaitement de Gaulle dans ses appels des 18 et 22 juin 1940. Éric Jennings, dans La France libre fut africaine (2014), montre l’importance cruciale des colonies d’Afrique noire, en particulier celles de l’AEF (Tchad, Congo, Cameroun, Gabon) qui ont été les premières à se rallier à de Gaulle, dès 1940, alors que la majorité de l’Empire reste fidèle à Vichy. L’historien montre que, contrairement aux idées reçues qui reprennent sans le savoir le discours vichyste très anglophobe, Londres avait une importance stratégique très relative pour la France libre par rapport aux colonies d’Afrique noire : la vraie capitale de la Résistance extérieure, c’est Brazzaville, où d’ailleurs de Gaulle fait plusieurs séjours (jusqu’au 30 mai 1943, moment où de Gaulle s’installe à Alger). Plusieurs colloques internationaux ont permis de souligner cette importance africaine, ainsi celui de 2012, « De Gaulle et l’Algérie, 1943-1969 ». La prise en compte par les historiens de la dimension militaire de l’Afrique résistante a par ailleurs conduit à réexaminer en détail le rôle et l’action des tirailleurs sénégalais : les travaux sont multiples, mais une synthèse récente, inscrite dans la longue durée, a été proposée par Anthony Guyon (Les tirailleurs sénégalais. De l’indigène au soldat de 1857 à nos jours, 2022), qu’il est nécessaire de compléter par les nombreux travaux sur la Seconde Guerre mondiale. Les uns et les autres rappellent tous le rôle de ces hommes des colonies, par exemple dans la campagne de France à l’été 1940 ou lors des grandes batailles sur le sol africain (Bir Hakeim en 1942).

L’Empire colonial est aussi très important pour le régime de Vichy, d’autant plus face à l’activisme gaulliste et aux menaces alliées : maintenir la cohésion territoriale des autres colonies est une véritable obsession pour le régime et pour Pétain, qui développent en ce sens une active propagande en métropole. Il s’agit aussi d’y décliner la « Révolution nationale » et d’y exporter la politique répressive de lutte contre les ennemis de l’intérieur, parmi lesquels les résistants. Éric Jennings est le premier historien à avoir fait un important travail d’archives, notamment avec Vichy sous les tropiques, 2004, ouvrage dans lequel il mène une analyse comparée de Madagascar, de la Guadeloupe et de l’Indochine, qui a été plus récemment prolongée par une étude des exils (Les bateaux de l’espoir. Vichy, les réfugiés et la filière martiniquaise, 2020). Il a ouvert la voie à de nombreux travaux sur les relations ambiguës entre Vichy et les sociétés coloniales d’Afrique et d’Asie ; un bilan historiographique récent est d’ailleurs disponible dans un numéro spécial de la revue Genèses. Sciences sociales et histoire (« Vichy face aux sociétés coloniales »). 

Définitions et émergences de la Résistance

Qu’est-ce que résister ?

« En réalité, contrairement à ce que peut laisser croire l’expression courante, on « n’entre pas en Résistance ». « Entrer en Résistance » signifierait qu’on intègre une institution déjà existante. Or tel n’est pas le cas.
On n’entre pas en Résistance comme on adhère à un parti politique traditionnel, un syndicat ou une association. Plutôt « qu’entrer en Résistance », on devrait dire
« qu’on bascule dans la Résistance » au sens où on saute
dans l’inconnu, dans un monde qui n’existe pas encore
et qu’il va falloir créer de toute pièce. »

Julien Blanc, Qu’est-ce que résister ?, Paris, Bayard, 2021

Résister c’est lutter contre l’occupation allemande pour libérer la France, corollaire de la lutte sous toutes ses formes et de l’engagement. 
Résister c’est refuser la défaite. 
Résister c’est espérer que la France se libérera et renaîtra.
Résister c’est inventer la Résistance. 
Résister c’est trouver des moyens d’action pour exprimer son opposition. 
Résister c’est être confronté à la clandestinité. 
Résister c’est se battre pour une cause juste.

Les débuts difficiles de la Résistance 1940-1941

Il est difficile de trouver une date à l’apparition d’une résistance à l’occupant et à Vichy, faute de sources et compte tenu de l’état chaotique dans lequel se trouve le pays en 1940. Surtout, et contrairement aux idées reçues qui ont la vie dure, la figure du résistant ne se limite pas à celle du maquisard qui prend les armes contre l’ennemi. Les oppositions aux Allemands et à Vichy, qui d’ailleurs ne vont pas forcément toujours ensemble (certains peuvent soutenir Vichy et Pétain, surtout au début, mais s’opposer à l’occupation allemande), ont pris des formes très variées, allant de la simple désapprobation sur telle ou telle décision à la résistance active au sein de réseaux clandestins structurés. Entre ces deux attitudes extrêmes, on trouve toute la palette des oppositions et des refus, la plus répandue étant l’attentisme sceptique et méfiant face à Vichy et à Pétain. 
Dès juin 1940, des actes isolés se produisent contre les Allemands en zone occupée : la Résistance intérieure n’est pas encore structurée, mais des individus ou des petits groupes, issus des milieux professionnels, sociaux et politiques les plus divers, agissent spontanément par refus de l’armistice. Il s’agit alors essentiellement de la distribution de tracts, du collage d’affiches, de l’écriture de slogans antiallemands sur les murs ou de petits sabotages (rupture des câbles téléphoniques utilisés par l’armée allemande). La répression n’en est pas moins déjà impitoyable, comme le prouve l’exécution en septembre 1940 d’un ouvrier de La Rochelle qui était parvenu à couper les câbles téléphoniques de sa région. 
Les résistants commencent par ailleurs à diffuser leurs idées en créant les premiers journaux clandestins dès la fin de l’année 1940, aussi bien en zone occupée comme Pantagruel, Libération, Résistance, La Voix du Nord, qu’en zone sud avec notamment Combat puis, en novembre 1941, Franc-Tireur. C’est autour de ces journaux clandestins que se créent les premiers mouvements structurés de la Résistance intérieure, qui prennent d’ailleurs fréquemment le nom de leur journal (comme Combat ou Franc-Tireur) : le premier de ces mouvements est « Résistance », créé par Boris Vildé, ethnologue au musée de l’Homme à Paris, en décembre 1940 ; il organise notamment des filières d’évasion vers la zone sud.
La Résistance commence aussi à s’organiser à l’extérieur du territoire. Le général de Gaulle, démissionnaire du gouvernement Reynaud et farouche adversaire de l’armistice, s’envole pour Londres où il obtient de pouvoir prononcer un discours à la radio sur la chaîne BBC : c’est son célèbre « appel du 18 juin », renouvelé les 19 et 22 juin, par lequel il exhorte les Français à ne pas accepter l’armistice que projette le gouvernement Pétain et à continuer la lutte depuis l’Empire colonial. 
Les débuts sont cependant difficiles pour de Gaulle, qui finit néanmoins par obtenir la reconnaissance de Churchill avec le titre officiel de chef des Français libres. La France libre devient ainsi le nom officiel du mouvement politique dirigé par de Gaulle qui s’oppose à la France de Vichy et qui entend, déjà, préparer la libération du territoire puis le renouveau politique. De Gaulle réussit également à mettre sur pied une petite armée de quelques milliers d’hommes équipée par les Britanniques, les Forces françaises libres (FFL), qui interviennent sur plusieurs théâtres d’opérations (notamment en Éthiopie, en Libye, en Syrie). Il crée aussi des structures politiques qui apparaissent comme une sorte de gouvernement en exil, en particulier le Comité national français (septembre 1941). Les années 1940 et 1941 restent cependant encore embryonnaires pour la France libre. Les liens avec les mouvements de la Résistance intérieure sont pratiquement inexistants, et les ralliements à de Gaulle sont encore très peu nombreux car la majorité des colonies demeurent fidèles à Vichy, qui apparaît pour beaucoup, y compris aux yeux des Américains, comme le seul gouvernement légitime de la France. Seule l’AEF (Afrique équatoriale française), la Nouvelle-Calédonie et Tahiti reconnaissent l’autorité du général de Gaulle.

Structuration de la Résistance : réseaux, mouvement et France libre

Nommer la Résistance : une singularité plurielle

La Résistance désigne l’ensemble des oppositions actives à l’occupation d’un pays par une force étrangère, en l’occurrence par l’Allemagne nazie. Elle est d’une très grande variété dans ses modes d’action : refus de travailler pour les Allemands, actes de sabotages, aide aux personnes en danger comme les Juifs, rédaction de tracts clandestins, impression de journaux clandestins… Le refus d’obéissance au régime de Vichy est aussi une forme de Résistance, puisque ce régime a fait le choix de collaborer avec les Allemands. On distingue une Résistance intérieure, organisée clandestinement sur le sol français, et une Résistance extérieure (appelée France libre), mise en place sous l’égide du général de Gaulle depuis Londres puis Alger, qui vise à mettre sur pied une armée (aide apportée aux Alliés) et un État qui sera capable de remplacer le régime de Vichy le moment venu. 

Renforcement et unification de la Résistance intérieure à partir de 1942

L’année 1942 représente une étape décisive pour la Résistance intérieure, dont les effectifs commencent à gonfler en réponse à l’accentuation de la collaboration (réquisitions de main-d’œuvre, rafles contre les Juifs) et de la répression vichyste. C’est aussi l’année où elle commence à s’unifier, sous l’égide de la France libre du général de Gaulle : en janvier 1942, celui-ci envoie en France son représentant, Jean Moulin, ancien préfet rallié à de Gaulle dès l’été 1940, chargé de faire s’entendre les différents mouvements de cette Résistance intérieure très morcelée. Jean Moulin parcourt clandestinement le pays (sous le nom « Rex ») tout au long de l’année 1942 et retourne régulièrement à Londres pour rendre compte de son action à de Gaulle. Il parvient à unifier la plupart des mouvements de la Résistance, dont les principaux (Combat, Libération, Franc-Tireur) se fondent dans les MUR (Mouvements unis de la Résistance), sauf les communistes qui demeurent méfiants. 
Les événements de la fin 1942 et du début 1943 (premier débarquement allié, premières défaites de l’Axe, création du STO) continuent à alimenter la Résistance et accélèrent les rapprochements. En mai 1943, Jean Moulin parvient à fédérer tous les mouvements de la Résistance intérieure ainsi que les représentants des partis politiques et des syndicats au sein d’une structure politique, le CNR (Conseil national de la Résistance), présidé par le général de Gaulle. Le CNR s’attelle à la rédaction d’un programme de gouvernement (janvier 1944 puis 15 mars 1944) pouvant être appliqué à la libération du territoire : on y trouve déjà les grandes décisions politiques et économiques de l’après-guerre (restauration de la République, planification, nationalisations, mesures sociales…). L’arrestation sur dénonciation puis la mort tragique de Jean Moulin le 8 juillet 1943, après avoir été torturé par le chef de la Gestapo lyonnaise Klaus Barbie, n’entrave pas la poursuite de cette dynamique. En parallèle, les actions de la Résistance se diversifient et se densifient. L’armement, envoyé par parachutage, bien que notoirement insuffisant, permet la formation de maquis dans les zones boisées et montagneuses difficiles d’accès, notamment dans les Alpes (Vercors), dans le Massif central (mont Mouchet, mont Gargan), dans les Cévennes et dans les Pyrénées. Ils lancent à partir de 1944 de véritables guérillas qui gênent les Allemands, qui en retour mènent une répression impitoyable avec l’aide de la Milice. La plupart des groupes paramilitaires, quant à eux, se fondent en février 1944 dans les FFI (Forces françaises de l’intérieur) qui jouent un rôle important quelques mois plus tard dans la libération.

Les succès de la France libre : 1943-1945

À l’extérieur du territoire français, le général de Gaulle continue de tracer son sillon et à incarner la France en exil. Il contribue à la fondation d’un véritable État. L’année 1943 est celle de tous les changements, provoqués par le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord qui entraîne le ralliement de la plupart des colonies à la « France libre ». De Gaulle installe alors le siège de la France libre à Alger, après avoir écarté son rival potentiel, le général Giraud soutenu par les États-Unis (notamment parce qu’il se montre plus souple et n’écarte pas totalement le scénario américain d’une occupation militaire de la France par les États-Unis après la libération). En juin 1943, est créé le CFLN (Comité français de libération nationale), au sein duquel le CNR est représenté, et qui fonctionne à la fois comme un gouvernement d’union nationale (droite et gauche) et une assemblée qui adopte des lois destinées à être appliquées une fois le régime de Vichy chassé du pouvoir. Plus de 400 ordonnances sont adoptées entre juin 1943 et août 1944 (ce sont les ordonnances d’Alger) qui prévoient, entre autres, le retour à la République, le droit de vote pour les femmes, l’organisation du futur gouvernement ou encore le jugement des collaborateurs. L’armée de la « France libre » est devenue quant à elle conséquente, regroupant plus de 500 000 hommes. Le processus est achevé en juin 1944 avec la transformation du CFLN en GPRF (Gouvernement provisoire de la République française) qui permettra la prise en charge du pays alors que la libération n’est plus qu’une question de semaines et que le régime de Vichy n’est plus que l’ombre de lui-même. De Gaulle a donc réussi à recréer un véritable État, prêt à réorganiser la France, et à obtenir, mais laborieusement, la reconnaissance internationale notamment auprès des États-Unis. La Résistance participe ensuite à la libération du territoire, après le débarquement de Normandie.
Le débarquement du 6 juin 1944 a été largement facilité par l’action de la Résistance intérieure, qui met en application le « plan rouge » qui consiste en un soulèvement généralisé des maquis et en la multiplication d’opérations visant à retarder la mise en marche de l’armée allemande (sabotage des lignes téléphoniques, des routes et des ponts, attaques armées contre les soldats, etc.). À cheval sur la Haute-Loire et le Cantal, le maquis du mont Mouchet, tenu par 2 700 FFI, tient tête aux Allemands jusqu’au 11 juin. Certaines régions sont même libérées par l’action de la Résistance seule, par exemple l’Aquitaine, le Limousin ou encore la Bretagne, libérée en seulement une semaine après le débarquement grâce à l’armée américaine considérablement aidée par plus de 30 000 FFI.
À la fin de l’été 1944, les trois quarts du territoire français sont libérés. Le Nord-Est ne l’est pas encore : les Alliés y consacrent toutes leurs forces, leur objectif étant de pénétrer en Allemagne. De septembre 1944 à février 1945, dans un hiver glacial, la « bataille des Vosges » permet de récupérer l’Alsace et la Lorraine, puis d’entrer en Allemagne. Les dernières zones françaises libérées le sont après la capitulation du 8 mai 1945, il s’agit des « poches de l’Ouest » comme Dunkerque ou Saint-Nazaire, c’est-à-dire des espaces portuaires dont les nazis avaient réussi à conserver le contrôle.