Enseigner l’histoire et la mémoire

Exégèse des programmes (juillet 2021)

Le travail de mémoire trouve sa place dans les prescriptions institutionnelles, parfois de manière claire, littéralement exprimée ; parfois en raison des connaissances, des compétences et de la culture qu’il permet de développer. Les programmes des cycles 2, 3 et 4 comme les domaines du socle commun de connaissances, de compétences et de culture et le parcours citoyen permettent d’inscrire les projets autour du travail de mémoire dans les perspectives d’acquisition de connaissances, de compétences et de culture qu’ils défendent.
Le travail de mémoire s’inscrit dans les programmes de cycle 2, 3 et 4.

Cycle 2 : entre mémoire familiale et appropriation du patrimoine local

En cycle 2, la dimension « questionner le monde » prescrit de faire comprendre le temps long de l’histoire en travaillant sur le temps des parents, la mémoire familiale et les événements importants à replacer dans le temps long de l’histoire.

Mémoire familiale et commémorations

Un projet construit sur la restitution de la mémoire familiale d’événements historiques choisis par l’enseignant dans le cadre d’une journée de commémoration ou d’un concours répondrait totalement aux prescriptions institutionnelles tout en développant des compétences autour de la maîtrise de la langue orale et/ou écrite, de la réalisation de productions, de l’engagement dans la participation à un projet collectif, du développement des connaissances historiques et de l’appropriation d’un espace de proximité ou du patrimoine local (participation aux célébrations au monument aux morts).

EMC et histoire : la rencontre de témoins

Dans ce cadre, un travail de mémoire permettant de mettre en contact les enfants et des rescapés ou des victimes, en prenant soin d’adapter cette rencontre en fonction de l’âge des enfants, permettrait de travailler sur les différents aspects de l’enseignement moral et civique : la sensibilité en conduisant les enfants à exprimer les émotions que suscitent ces rencontres et à faire preuve d’empathie, tout en expliquant la place de cette mémoire individuelle dans la mémoire collective, sa confrontation avec d’autres mémoires et leur inscription dans une mémoire collective en lien avec l’Histoire et l’appartenance à la communauté des citoyens.
Ces projets permettent également de réfléchir sur le sens de l’engagement à l’époque des faits, et aujourd’hui, mais aussi de mettre en œuvre cet engagement dans la réalisation de projets collectifs en respectant ses engagements dans le groupe classe ou des groupes plus restreints. Lors de ces rencontres, il est important de contextualiser l’expérience pour sortir du pathos et inscrire les victimes dans l’Histoire.

Cycle 3 : le travail de mémoire pour développer des compétences transversales

Au cycle 3, l’enseignement de l’histoire est porteur de sens au regard de projets mémoriels car l’institution prescrit l’inscription de l’histoire dans le temps long de l’humanité, en axant le travail sur la distinction fiction/histoire.

Témoignages et construction mémorielle pour une analyse critique des événements

En histoire, travailler avec les élèves l’analyse des témoignages et de la construction mémorielle autour des événements historiques permet à la fois de traiter l’événement historique en tant que tel, en le contextualisant, mais également de donner du sens au passé en expliquant pourquoi cet événement est commémoré. Ce travail devrait permettre aux élèves de mémoriser plus facilement des repères historiques auxquels ils donnent du sens. Le 14 juillet, les mémoires des traites négrières, de l’esclavage et de leur abolition(1), la mémoire des deux guerres mondiales(2), de la Résistance, de la déportation et du génocide(3), mais aussi celle de la construction européenne en fin de CM2 sont autant de thématiques qui permettent de développer des compétences en histoire et dans d’autres disciplines.
En français, les compétences autour du langage et notamment de l’oral peuvent être développées dans le cadre d’un projet autour de la mémoire :

  • dire de mémoire un texte à haute voix peut conduire à réciter un texte, un extrait de témoignage ou un poème lors d’une cérémonie de commémoration ;
  • réaliser une courte présentation orale pourrait être un travail envisagé avant la visite d’un lieu de mémoire, d’un musée. Les élèves font « le guide » pour leurs camarades sur différents aspects de la visite. Après celle-ci, ils font un compte-rendu, une restitution à d’autres classes. Ils pourraient animer également une visite pour leurs parents.

Les arts offrent également un domaine de compétence et de mise en œuvre de la participation des élèves au travail de mémoire lorsqu’ils sont conviés aux cérémonies et qu’ils chantent et interprètent La Marseillaise, Le Chant des partisans, Le Chant des marais… à condition qu’un travail interdisciplinaire ait été fait sur le chant (analyse et compréhension du texte, contextualisation) ou lorsqu’ils réalisent des productions artistiques dans le cadre des concours. Enfin, la visite des lieux de mémoire permet de mettre en œuvre la compétence se repérer dans un lieu culturel et patrimonial, compétence de l’histoire des arts en cycle 3.

Cycle 4 : démarche historique et esprit critique pour former un citoyen « éclairé »

Le cycle 4 permet l’approfondissement de ces éléments et le développement d’une vision plus historienne de la société. Les objectifs des programmes énoncent la volonté de « mieux comprendre la société » par l’inscription « dans le temps long de l’histoire » en confrontant les élèves à la dimension historique des savoirs.
Les objectifs de l’enseignement moral et civique restent identiques, même si le développement de la controverse, du jugement et de l’évaluation critique de l’information et des sources permettront une analyse plus poussée du rapport de l’histoire à la mémoire et de l’analyse du témoignage, ainsi que de la construction de la mémoire commune et de la confrontation des mémoires plurielles.
L’enseignement du français contribue à la formation civique et morale des élèves par le développement des compétences et notamment de l’argumentation qui permet un travail de mémoire plus approfondi, mais aussi par l’acquisition de la culture littéraire et artistique qui se prête en 3e à l’étude d’œuvres en lien avec des projets sur la mémoire (autobiographie, cité, individu et pouvoir, notion d’engagement et de résistance interrogeant le rapport des œuvres étudiées à l’histoire).
Les programmes d’histoire permettent d’approfondir les démarches intellectuelles permettant de construire et de mobiliser un savoir historique sur des thématiques aux enjeux mémoriels définis dans différentes circulaires : les traites négrières et l’esclavage ainsi que les sociétés coloniales en 4e, l’Europe des conflits mondiaux et la France de 1944 à 1947 en 3e.

Au lycée : pour une appréhension plus distanciée du monde

Les références à la mémoire ne sont pas explicites dans le préambule des programmes de lycée, mais elle est présente en filigrane lorsqu’il est préconisé de faire comprendre « comment les choix des acteurs passés et présents, qu’ils soient en rupture ou en continuité avec des héritages, influent sur l’ensemble de la société ». Il est également rappelé la dimension citoyenne de l’histoire, qui contribue « à la formation intellectuelle des élèves, à leur formation civique et à la construction d’une culture commune » afin de leur permettre de devenir des « citoyens éclairés, actifs sachant faire preuve d’esprit critique ».
Si les capacités et les méthodes ne font que peu de références à la mémoire, les finalités du programme s'inscrivent dans le travail de mémoire et d’histoire en énonçant l’ambition de conduire :

  • une réflexion sur le temps ;
  • une réflexion sur les sources et notamment le témoignage ;
  • une prise de conscience de l’appartenance à l’histoire de la nation, de l’Europe et du monde et des valeurs qui contribuent au développement de la responsabilité et de la formation civique.

En histoire

Le programme de seconde ne porte pas de point de passage ou de thématique portant explicitement sur la mémoire, mais les références à l’esclavage dans le thème 2, à Colbert dans le thème 3 et aux ports français en développement par l’économie de plantation et la traite permettent de mener un travail sur la mémoire de l’esclavage en présentant les différents points de vue et les polémiques actuelles, et ainsi de développer l’esprit critique, la réflexion, le raisonnement et l’argumentation. Les « abus de mémoire », les limites et les non-dits des revendications mémorielles peuvent être abordés également.
Le thème 1 fait référence à la notion d’héritage et de creuset de l’Europe pour qualifier l’espace méditerranéen de l’Antiquité et du Moyen Âge. Ici l’approche mémorielle par le patrimoine et la tradition est présente.

Le programme de première générale et technologique axé sur les « nations » et leur construction ouvre des perspectives intéressantes. Travailler sur les polémiques autour des commémorations en lien avec Napoléon permet de mettre en avant la mémoire d’un personnage historique (thème 1, chapitre 1).
L’étude de la Révolution française puis de la mise en œuvre du projet républicain permet de construire une réflexion sur le 14 juillet : fête nationale depuis quand ? Pourquoi choisir cette date ? Quelle mémoire dans la population aujourd’hui ? On peut également associer cette recherche au travail de l’année en EMC sur la démocratie. Si la thématique autour de Napoléon n’est pas envisageable en 1re technologique, elle l’est en revanche pour ce qui concerne les symboles républicains et la construction du projet républicain.
Enfin, le chapitre sur la politique coloniale de la IIIe République évoqué en 1re générale comme en 1re technologique ouvre un champ de possibles autour de la mémoire de la période coloniale qui pourra être étudiée à propos de l’Algérie et convoquée à nouveau en terminale autour de la guerre d’Algérie et de ses mémoires.
Le dernier thème du programme de première générale, la Première Guerre mondiale, porte une référence explicite dans le chapitre 3 sur la sortie de guerre : il permet de traiter des « enjeux de mémoire de la Grande Guerre tant pour les acteurs collectifs que pour les individus et leurs familles » et instaure comme point de passage « 1920 – le Soldat inconnu et les enjeux mémoriels ». En filière technologique, cette thématique n’est pas abordée, mais le sujet d’étude sur la bataille de la Somme permet de faire référence à ces mémoires.

En Terminale, une référence explicite aux mémoires est présente en filière générale et technologique au sujet de la guerre d’Algérie. De nombreuses thématiques permettent également d’aborder les questions de mémoire et d’histoire de la mémoire, parmi lesquelles les totalitarismes, la Seconde Guerre mondiale, les crimes de guerre, violences et crime de masse, la Shoah, le génocide des Tziganes, la France de Vichy et la Résistance. Le thème 2 peut être lié à cette approche au sujet de procès de Nuremberg et de Tokyo. Enfin, mai 1968 peut conduire à poser la question de la mémoire de cet événement.

En Terminale technologique, les sujets d’études du thème 1 comme l’étude proposée du 11 septembre 2001 peuvent permettre de continuer la réflexion sur la mémoire.

En histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques

Le programme de terminale de cette spécialité inscrit une thématique complète « Histoire et mémoire » qui conduit à traiter de façon claire, complète et explicite les enjeux mémoriels et la construction de la mémoire autour des guerres et des crimes de masse. La thématique « Faire la guerre, faire la paix » permet également d’aborder la question de la reconnaissance des victimes et des actions mémorielles dans les axes de résolution autour du rôle de l’ONU. Le thème 4 sur le patrimoine prévoit dans l’un des jalons une approche par la mémoire(5), il peut conduire à compléter cette approche des enjeux mémoriels par la mémorialisation qui patrimonialise les lieux de mémoire.

Exégèse du socle commun de connaissances, de compétences et de culture

Domaine 3 : la formation de la personne et du citoyen

Le travail de mémoire s’inscrit pleinement dans le domaine 3 « Formation de la personne et du citoyen » du socle commun de connaissances, de compétences et de culture durant tout le cursus des élèves. 

  • En cycle 2 : la formation de la personne et du citoyen doit permettre notamment d’émettre un point de vue personnel, d’exprimer des sentiments et des opinions.
  • En cycle 3 : cette dimension est développée en insistant sur la formation du jugement et la réflexion sur l’engagement, principalement par la réalisation de projets. 
  • En cycle 4 : ces objectifs sont approfondis pour permettre aux élèves de « conjuguer d’une part un respect des normes qui s’inscrivent dans une culture commune, d’autre part une pensée personnelle en construction ». Un projet sur la Résistance, la déportation et sa mémoire permettrait de mettre en œuvre cette volonté de manière complète.

Domaine 5 : la représentation du monde et de l’activité humaine

La référence à la mémoire est inscrite clairement dans le domaine 5 du socle pour le cycle 4 : « les élèves commencent à développer l’esprit critique et le goût de la controverse […] ils développent une conscience historique par le travail des traces du passé, des mémoires collectives et individuelles et des œuvres qu’elles ont produites » et plus loin dans le texte est précisé que l’histoire et la géographie doivent « aider les élèves à se construire une culture ».

On constate donc que le travail de mémoire trouve une place de choix dans les programmes, de manière tantôt explicite tantôt implicite dans la transmission des connaissances comme dans l’appropriation de méthodes de travail lorsqu’il favorise le travail collaboratif et coopératif mais aussi et surtout que sa dimension citoyenne est mise en avant.

Travail de mémoire et parcours citoyen

Le travail de mémoire trouve également un espace d’existence et d’expression dans le parcours citoyen.

La circulaire n° 2016-92 du 20 juin 2016 définit les objectifs du parcours et donne quelques indications pour sa mise en place. Le parcours vise à « l’acquisition des connaissances et des compétences nécessaires pour vivre ensemble et s’insérer dans la société en développant des pratiques et des habitudes permettant à chaque enfant et adolescent de devenir un citoyen libre, responsable et engagé habitant une planète commune ». Ce parcours cohérent doit permettre de comprendre la notion de citoyen et donner l’envie de l’exercer.

Donner des exemples de l’engagement de citoyens à travers l’histoire est un moyen de donner à comprendre cette notion :

  • lire des lettres ou des témoignages de Poilus qui expliquent leur volonté, leur joie parfois d’aller défendre leur pays permet de comprendre l’engagement citoyen dans la défense du territoire en lien avec la défense nationale aujourd’hui mais également l’attitude du citoyen grec ou romain. C’est également comprendre le rôle de la « propagande » dans la construction de l’ennemi, et pour ce faire il est indispensable de confronter mémoire et histoire ;
  • travailler sur l’engagement dans la Résistance, c’est aborder le même aspect mais aussi celui de défendre des valeurs partagées, les valeurs de la République et de la démocratie, face à un régime autoritaire et en cela montrer que la citoyenneté se construit autour de ces valeurs ;
  • travailler sur la mémoire de l’esclavage, c’est comprendre la diversité des situations face aux discriminations à travers l’histoire et le poids des mentalités et de leur évolution dans la société.

Dans ce cadre-là, le travail de mémoire s’inscrit dans un projet, une action éducative de longue durée qui permet à l’élève d’apprendre en « apportant ses connaissances et sa culture, sans perdre de vue les exigences et les objectifs de l’école ». Enfin, la circulaire insiste sur les modalités de travail induites par le parcours citoyen : « agir et collaborer », ce qui permet de construire une attitude citoyenne. Agir au sein d’un groupe, défendre son opinion en respectant celle des autres, travailler ensemble à un projet, discuter et réaliser une production autour de valeurs partagées.

Ce parcours repose sur des méthodes de travail, l’acquisition de compétences mais également de connaissances permettant de développer « un travail de réflexion autour des faits historiques qui alimentent la mémoire collective ».

Quels faits historiques sont désignés ici ? Des « faits historiques » reconnus car commémorés ? Dans ce cas, participer aux journées de commémoration en ayant travaillé sur les faits commémorés, leur contexte mais également l’histoire de leur inscription comme faits historiques « alimentant la mémoire collective » est un projet pédagogique qui s’inscrit dans le parcours citoyen.

Ces faits historiques sont-ils ceux définis dans les circulaires et notes de service comme faisant l’objet de prescriptions commémoratives ? Discuter de la participation ou non à ces journées avec des élèves, c’est développer leur jugement moral et civique et leur esprit critique. Faire participer les élèves à des projets autour de la mémoire, c’est développer leur culture de l’engagement dans des projets à dimension morale et citoyenne – à condition de construire ce travail autour des discussions sur la mémoire ou les mémoires, de confronter mémoire et histoire et de réaliser une production finale. Or ces objectifs semblent souvent vécus comme des contraintes par les enseignants. Est-ce en raison de leur caractère chronophage et potentiellement « dangereux » ? Pourquoi les enseignants ne semblent-ils pas solliciter la dimension mémorielle de l’histoire dans le parcours citoyen ? Est-ce par manque de lisibilité ? Parce que certains pensent manquer de compétences en la matière? Ces raisons expliquent-elles à elles seules l’absence d’implication des enseignants dans les projets mémoriels ? Cette absence de lien entre histoire, mémoire et citoyenneté est-elle due à un manque d’information, de connaissances, d’implication des enseignants dans l’éducation à la citoyenneté ? Pourtant beaucoup prétendent « faire de l’éducation civique » quotidiennement dans leur classe, mais font-ils alors de l’éducation à la citoyenneté ?

Au lycée, la possibilité de développer des « projets de l’année » en enseignement moral et civique autour des notions au programme peut être une opportunité pour faire un travail de mémoire en inscrivant les élèves au concours national de la Résistance et de la déportation ou en participant activement à des commémorations.

Le programme de seconde ayant pour objet la liberté et le programme d’histoire permettant d’aborder l’esclavage, il serait possible d’organiser un projet annuel permettant de travailler sur la mémoire de l’esclavage, son actualité polémique et l’engagement d’hommes et de femmes pour défendre la liberté.

En 1re, le lien social donne une place fondamentale à la question des femmes et une approche par la mémoire du féminisme peut être intéressante.

En terminale, la démocratie et le programme d’histoire se prêtent à un travail sur la remise en cause de celle-ci par les totalitarismes et le régime de Vichy, sa défense par les résistants et son retour à la Libération, en questionnant l’engagement et la conscience démocratique des acteurs de cette époque et en les confrontant aux questionnements actuels.

Les capacités attendues autour de ce programme concernent la recherche de la vérité, la contextualisation et l’identification des sources.


Notes

1. CM1 : «  on inscrit dans le déroulé de ce thème (Le temps des rois) une présentation de la formation du premier empire colonial français, porté par le pouvoir royal, et dont le peuplement repose notamment sur le déplacement d’Africains réduits en esclavage ».
2. CM2 : «  à partir des traces de la Grande Guerre et de la Seconde Guerre mondiale dans l’environnement des élèves (lieux de mémoire et du souvenir, paysages, dates des commémorations) on présente l’ampleur des deux conflits ».
3. CM2 : «  on évoque la Résistance, la France combattante et la collaboration. On aborde le génocide des juifs ainsi que les persécutions à l’encontre d’autres populations ».
4. Thème 4 : Identifier, protéger, valoriser le patrimoine : enjeux géopolitiques, axe 1 : usages sociaux et politiques du patrimoine, Jalons : réaménager la mémoire. Les usages de Versailles de l’Empire à nos jours.