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Les deux sœurs

Extrait de Joël Pommerat : Cendrillon, CNDP, 2013, p29

Les sœurs fonctionnent comme un véritable duo comique ; elles sont d’ailleurs présentées comme un seul et même personnage bipartite dans la liste initiale des personnages : « Les sœurs : la grande et la petite. » Les physiques opposés (la grande maigre et la petite boulotte) des deux actrices choisies par Pommerat, ainsi que le choix de leur faire porter des robes toujours identiques, accentue encore cette dimension de duo burlesque, à la Laurel et Hardy. La parole de chacune n’est jamais particulièrement singularisée, de même que leur présence sur scène est quasiment toujours commune. Il leur arrive fréquemment de parler comme d’une seule voix (la didascalie indique alors « Les deux sœurs »), et plus généralement leurs répliques se complètent pour former un seul discours, soit sur le mode de la duplication ou de l’écho, soit sur celui du redoublement et du développement à deux voix d’un même propos (ainsi le passage sur la « galère » au début de la scène dans la buanderie, ou le discours qu’elles tiennent au roi à propos de Sandra lors de sa deuxième visite dans la maison en verre).

À première vue, elles semblent être reléguées au second plan, écrasées qu’elles sont par la figure de leur mère. Le déplacement dramaturgique opéré par Pommerat, accentuant le narcissisme et l’autoritarisme de la belle-mère et focalisant la représentation des scènes familiales sur celle-ci, puis, dans la deuxième partie de la pièce, faisant d’elle – et non plus des deux sœurs – la rivale de la très jeune fille, modifie leur statut par rapport aux données conventionnelles du conte. En présence de leur mère, les deux jeunes filles se voient toujours ramenées par celle-ci au rôle de faire-valoir, comme réduites à lui renvoyer l’image qu’elle souhaite qu’on lui renvoie :

« LA BELLE-MÈRE (à ses filles). […] Tenez, puisque vous êtes là.

(Elle se place à côté de la très jeune fille.)

Si je me mets là, à côté, là, imaginez que vous ne nous connaissez pas, vous nous croisez dans la rue, vous nous voyez arriver… Vous pensez… Quoi ? Qui fait plus jeune ?

SŒUR LA GRANDE. Ben toi c’est sûr ! »

Dans l’enfermement de la maison en verre (dont ces adolescentes typiques s’échappent par le biais de leurs téléphones portables, mais toujours pour raconter ce qui s’y passe), les sœurs semblent réduites à rentrer dans le jeu clos de reflets flatteurs de leur mère, assimilant et reproduisant son discours (il n’est qu’à voir comme, lors de son arrivée, elles trouvent que le père de Sandra est « vieux » et qu’il fait « cinquante ans » de plus qu’elle). Elles se retrouvent assignées (leurs robes, des remarques de leur mère comme « ça fait grandir [de rester debout] ! ») à une image d’enfants modèles, manière également pour leur mère de conforter sa propre jeunesse imaginaire en déniant leur croissance. Et lorsqu’il s’agira d’essayer des robes pour le bal, la mère arrachera des mains de la petite sœur la robe qu’elle s’était trouvée, rabrouera leurs manifestations de désir lorsqu’elles déshabilleront le mannequin dans lequel elles auront fantasmé le prince ; et elle leur laissera même entendre qu’elle aurait gâché sa vie à cause d’elles (« […] je sens depuis toute petite que je ne suis pas considérée à ma juste valeur. Je me suis mariée, j’ai eu des enfants… / les deux sœurs. Ben oui, nous. / la belle-mère. J’ai sacrifié ma vie à mon mariage et à mes enfants et je n’ai pas vécu. »). Toutefois, il ne faudrait pas que cet écrasement les réduise à des victimes passives. Car, en contrepoint de cette soumission à l’ordre de leur mère, dont elles semblent en échange retirer un confort d’enfants gâtées, leur infantilisation leur fait également manifester toute la cruauté qui peut être celle de l’enfance ou de l’adolescence – cruauté de cour d’école ou de collège, en quelque sorte. Celle-ci se manifestera contre les nouveaux arrivants, dépréciés dès leur première apparition (« sœur la grande (au téléphone). Allô oui, c’est moi, je t’appelle comme convenu, ça y est, i’ sont là ! Manque de pot, le type c’est le genre très moche. Sœur la petite. La gosse, on dirait qu’elle est débile. Sœur la grande (au téléphone). Il a pas l’air non plus d’avoir inventé le bocal à cornichon ! […] Ils ont l’air vraiment étranges, ça fait très peur ! ») : contre le père de la très jeune fille, dont elles ne cesseront de se moquer et qu’elles assaillent de leur mépris, et bien sûr contre Sandra elle-même.

Car elles sont les premières à tirer profit de l’humiliation de la très jeune fille, à la moquer et à la juger. La scène de la buanderie (première partie, scène 11) en est l’exemple par excellence, qui les voit aborder la très jeune fille avec des adresses ironiques (« Eh t’as pas l’heure ? » ; « T’es déjà levée ou t’es pas encore couchée ? »), la stigmatiser sur son odeur de cigarette à coups d’arguments moraux conventionnels (« On va le dire à ton père si tu fumes, il va pas être content de savoir que sa fille est devenue droguée »). Plus cruel encore, la grande sœur invente le faux coup de téléphone de sa mère morte, qui laisse Sandra sans réaction, sans voix, interloquée. La petite sœur, quant à elle, invente dans cette même scène le sobriquet « Cendrier », qui remplacera dès lors le prénom de la très jeune fille.