La lettre du pôle #2
Transmission des Valeurs de la République : quels enjeux pour la formation des enseignants ?
ÉDITORIAL
Benoit Falaize, inspecteur général de l’éducation, du sport et de la recherche
Transmettre les valeurs. Voilà bien un sujet qui s’est imposé dans l’institution scolaire depuis plus d’une décennie. Dans l’histoire de l’école, c’est la civilité qui était transmise, la politesse, le savoir-être et l’hygiène. Les valeurs allaient de soi. Elles se transmettaient « naturellement ». Apparemment du moins. L’école de la République semblait porter, de façon évidente, les valeurs et les normes sociales. Les élèves entraient sous un porche (parfois le même que celui de la mairie) où la devise était écrite, proclamée.
Or, depuis les années 1980, et plus encore depuis le début des années 2000, un doute s’est immiscé. Et si nous avions échoué ? Et si l’école n’avait pas fait le travail que, « naturellement », nous pensions qu’elle faisait. Pourtant, les signes étaient là : le racisme, malgré les cours d’éducation civique, continuait à se propager. L’antisémitisme, loin d’être éradiqué par les effets de mémoire de la Seconde Guerre, se diffusait encore. L’homophobie et le non-respect des affiliations personnelles, des choix intimes, s’affichaient flagrants.
La crise que la démocratie s’est avouée à elle-même dans les années 2000-2010 a provoqué une mobilisation importante de l’institution : la Refondation de l’école et un enseignement laïque de la morale par l’EMC, des référents laïcité et valeurs de la République dans les académies, une prise en charge de la laïcité par des livrets, puis un vadémécum sur la laïcité régulièrement actualisé, une campagne massive contre l’homophobie en milieu scolaire, un vadémécum Agir contre le racisme et l’antisémitisme publié… la liste des initiatives prises est longue.
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Mais il y a plusieurs leçons que l’expérience et les pratiques scolaires nous ont permis de comprendre tout au long de ces dernières années qui n’ont pas épargné l’école. La première d’entre elles veut que l’apprentissage de la démocratie et du respect de chacun se fasse loin de l’incantation, aussi louable soit elle. C’est par l’incarnation, l’expérimentation des valeurs et des principes que cet apprentissage a des chances d’aboutir. Il s’agit sans cesse et toujours de redonner sens aux principes de la République, et de faire que ces principes soient aussi vivants dans l’école qu’au dehors. Il s’agit d’éprouver et de faire éprouver aux élèves, chaque jour, chaque année scolaire, la valeur de ce que nous nommons les valeurs, et qui souvent sont des principes constitutionnels.
La seconde leçon vient d’une réflexion approfondie sur la nature de la démocratie. La démocratie n’est pas un consensus mou ni un unanimisme que l’on croit pérenne, sans histoire, sans aspérité. La démocratie, c’est aussi le conflit, les échanges argumentés, les désaccords. Il n’y a pas d’apprentissage sans contestation, comme cette lettre le rappelle opportunément. C’est cette philosophie du partage qui doit toutes et tous nous guider dans la transmission de l’idéal républicain scolaire. Et c’est le socle constitutionnel qui garantit les écarts aux valeurs et aux principes : la solidarité, l’égale dignité pour toutes et tous, le respect des croyances et de la liberté religieuse, philosophique, spirituelle.
Cela suppose néanmoins plusieurs leviers. Et tout d’abord, celui qui vise à trouver les moyens de former les personnels aux évolutions de la société et à ses enjeux les plus urgents. Au risque, sinon, de ne faire que courir après les événements et les débats de société, laissant l’école à la traîne des enjeux majeurs de notre temps. Visons une école réactive, ouverte aux différentes lectures du monde, et qui aurait anticipé, autant que possible, dans les postures professionnelles, les urgences du temps.
La formation à la transmission des valeurs humanistes et des principes républicains, la formation sur ce qui nous fonde, nous, école de la République, relève d’un deuxième levier. Osons affronter la diversité pour faire du commun. Considérons tous les élèves comme des interlocuteurs valables, capables de réflexion. Et formons aux gestes professionnels qui relève du « tact » qu’évoque souvent Eirick Prairat. Celui qui fait de la transmission le moyen de faire adhérer, plutôt que celui qui fait répéter, ânonner, exprimer sans conviction, ce que nous, adultes, attendons des élèves. Du même coup, réinstallons dans nos classes l’enthousiasme pédagogique. On ne transmet rien sans y croire, ni même sans y croire avec force.
Ce qu’il est convenu d’englober sous l’expression « valeurs de la République » doit pouvoir être transmis, bien sûr, aux élèves. Ou du moins, devons-nous nous assurer chaque jour de faire partager ces valeurs. Mais les adultes ne doivent pas en être exempts. Pour cela, la formation des agents de l’Éducation nationale doit pouvoir être le moment d’une mise au point de ce que sont l’école et ses principes, ainsi qu’être le temps d’une véritable réflexion sur les postures professionnelles et les gestes éducatifs. Il faut pouvoir réaffirmer et rendre visible le postulat de l’éducabilité de tous les élèves, et donner à voir, chaque fois que cela est possible, les réussites éducatives partout où l’on croyait les territoires scolaires définitivement perdus. Et garder sans cesse, pour soi-même et collectivement, cette invitation à ne jamais baisser les bras que propose Victor Hugo dans Les Misérables : « Il faut, pour la marche en avant du genre humain, qu'il y ait sur les sommets en permanence de fières leçons de courage. Les témérités éblouissent l'histoire et sont une des grandes clartés de l'homme. L'aurore ose quand elle se lève. Tenter, braver, persister, persévérer, s'être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ».
Zoom sur
Un dispositif de formation original consacré à un axe des valeurs de la République
« L’homophobie, prévenir et agir à l’école », ou comment mettre la recherche au service des situations vécues par les élèves et les acteurs de terrain.
Podcast
Le Pôlecast : regards croisés sur des expériences de terrain
Pour aborder la notion complexe de valeurs de la République et de l’esprit critique et contribuer à votre développement professionnel, découvrez dans ce podcast les regards croisés d’un chercheur, d’une chargée de mission, d’un enseignant et d’un conseiller principal d’éducation.

Veille - Sélection de ressources
Cette sélection documentaire vise à rendre compte de la recherche internationale relative à la formation à la transmission des valeurs de la République.
Consulter le fil thématique de la veille éducative dédié à la recherche en éducation.
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Mars 2022

