Plateformes pédagogiques : évaluation du point de vue enseignant
La crise sanitaire liée à la COVID-19 a incité les enseignants à s’adapter d’urgence pour mettre en place une continuité pédagogique en misant, notamment, sur l’usage de différentes plateformes pédagogiques en ligne. Ces plateformes assistent la conduite des enseignements à distance (Ecoutin, 2000) en proposant la consultation de contenus pédagogiques. Elles rassemblent des outils nécessaires à trois principaux acteurs : les enseignants, les apprenants, les administrateurs. L’offre de ces logiciels s’est multipliée en même temps que les études comparatives à leur sujet pour permettre aux particuliers ou aux entreprises de choisir la plateforme numérique de formation la plus pertinente pour un contexte donné (FFFOD, 2022).
La plupart de ces études présentent les « performances » de ces outils de formation en faisant ressortir leurs plus-values en matière, par exemple, de design, d’ergonomie, de facilités techniques et reporting sans distinction précise d’usage pédagogique. Nous pourrions être amenés à nous interroger sur ce en quoi ces plateformes numériques contribuent à soutenir les pratiques pédagogiques enseignantes dans la préparation de cours. Cet article se propose d’identifier, d’abord, différentes familles de fonctionnalités en les rapprochant des besoins ciblés par les travaux théoriques sur l’activité enseignante. Il s’appuie ensuite sur une analyse comparative de six plateformes distribuées sur le marché français et centrées sur la création et l’organisation de contenus (Moodle, Padlet, Pearltrees, PopLab, Tactileo et Wakelet). L’étude montre finalement l’intérêt de fonctionnalités conçues pour la liberté enseignante et les interactions avec les apprenants.
Enjeux des fonctionnalités des plateformes pédagogiques pour la planification enseignante
Des études réalisées sur des plateformes de formation en ligne (Ecoutin, 2000 ; Gebers et al., 2005) suggèrent que les plateformes numériques pédagogiques devraient permettre aux enseignants de créer des environnements d’apprentissage en fonction des objectifs d’apprentissage visés, en plus d’intégrer des actions de préparation, d’évaluation et d’administration qui sont des actions essentielles pour la réalisation de formations.
L’activité d’enseignement est un système d’actions stratégiques qui peut s’appréhender en trois périodes spécifiques : phase préactive – active – post-active. La phase préactive correspond au travail de planification de l’enseignement et consiste à organiser et coordonner les différents événements à venir (Dessus, 1994). Cette phase peut être marquée par de grandes différences selon les espaces temporels de la planification (annuelle, périodique, hebdomadaire, quotidienne, à long ou court terme) ou encore selon les unités de contenu (chapitre, séquence d’activités). La phase active représente l’action d’enseignement qui s’inscrit dans la relation du professionnel avec sa classe. Enfin, la phase post-active consiste en l’évaluation de l’enseignement et le bilan de ce dernier afin d’apporter d’éventuelles modifications au cours. Ces différents niveaux peuvent s’agréger et coexister en se déployant selon un processus rarement linéaire qui regroupe trois grands types d’activité relatifs au contenu, aux objectifs pédagogiques et aux stratégies d’enseignement.
Les recherches axées sur le teacher thinking (Sardo-Brown, 1990 ; Carlo et Muller, 2015) font valoir qu’au cours du processus de planification de l’enseignement, l’enseignant doit, plus globalement, gérer des « foyers de préoccupations » interreliés. Ces foyers de préoccupation correspondent à un ensemble de décisions qui se déploient au cours du processus de planification. Ces décisions peuvent être :
- d’ordre pédagogique : contenu, stratégies d’enseignement, objectifs, activités, background des élèves, organisation, matériel, etc. ;
- transitionnelles : gestion des enchaînements entre activités et séquences, variations rythmiques dans l’enseignement, etc. ;
- managériales : gestion du déroulement de l’activité, installation de conditions propices à l’enseignement, etc.
En prenant appui sur ces trois grands axes de préoccupations, nous appréhendons la planification enseignante comme un processus cyclique de tâches et de performances qui regroupe des activités liées au contenu, aux objectifs pédagogiques et aux stratégies d’enseignement. Nous avons alors ciblé trois grands types d’activités propres à la préparation d’un cours : collecte, édition, communication. À partir de ces activités types, notre étude comparative s’est intéressée à six plateformes pédagogiques distribuées sur le marché français, respectant les cadres de réglementations européennes en matière de protection des données et centrées sur la création et l’organisation de contenus potentiellement pédagogiques.
L’étude que nous réalisons a consisté à créer un même cours sur les six plateformes retenues. À la suite de cette conception, deux chercheurs ont réalisé l’analyse comparative des modalités de préparation de ce cours sur chacune de ces plateformes, suivant une grille commune tenant compte de :
- la structuration et la hiérarchisation de contenus ;
- les outils à disposition sur la plateforme ;
- les possibilités de publication-diffusion-interaction.
Ces trois grands axes d’observations font échos aux foyers de préoccupations au cœur du travail de planification enseignante (Sardo-Brown, 1990 ; Carlo et Muller, 2015). En adoptant le point de vue enseignant dans la phase préactive de l’enseignement, les deux chercheurs ont évalué la qualité de l’expérience, l’utilisabilité et l’ergonomie cognitive des fonctionnalités de chaque plateforme suivant trois critères : non satisfaisant, satisfaisant, très satisfaisant. Pour être au plus proche de la réalité de terrain, les compétences de conception pédagogique s’apparentent à celle d’un enseignant lambda (initié à la technologie, mais non expert) ayant dû faire face aux changements technologiques causés par la crise COVID-19.
Résultats sur la structuration et la hiérarchisation de contenus
Du point de vue de la structuration de cours, Moodle se présente comme la référence la plus complète en proposant des sections hebdomadaires ou thématiques. PopLab, de son côté, permet également de structurer le cours en dossiers et documents avec le soutien d’un « fil d’Ariane » qui permet de remonter l’arborescence d’un flux séquentiel.Les plateformes Wakelet, Padlet, se limitent à une gestion linéaire ou séquentielle de favoris, à savoir des pages web et des vidéos, sans proposition d’une réelle structure de cours. Pearltrees permet d’insérer des sections, pour séparer des sous-ensembles de ressources, mais ces sections ne sont pas suffisamment mises en valeur. Padlet permet également un minimum d’organisation des ressources, notamment selon une « toile », avec des connecteurs entre les ressources, dont le visuel rappelle une carte mentale. De son côté, Tactileo repose sur le modèle de granularité des ressources pédagogiques. Un parcours permet, en plus, de créer une progression pédagogique à partir d’une suite de modules de cours.
L’étude souligne donc un premier enjeu fondamental : afin de favoriser la phase active de l’activité d’enseignement, une plateforme pédagogique doit permettre aux enseignants de leur donner la possibilité de pouvoir y structurer et organiser clairement un cours (ressources et/ou activités) afin de diriger et d’accompagner l’élève dans son apprentissage. Ceci dans le but d’éviter que l’élève consulte les ressources de façon désordonnée à priori. En effet, un fil conducteur clair et intuitif est pertinent afin d’inciter l’élève à suivre le scénario pédagogique tel qu’il a été pensé par l’enseignant.
Résultats sur la mise à disposition d’outils
Les fonctionnalités de chargement et d’hébergement des ressources constituent un autre enjeu stratégique dans le travail de planification enseignante sur plateforme numérique, étant donné qu’elles touchent à ce qui doit être enseigné et appris, autrement dit, aux contenus didactiques de l’enseignement. PopLab donne la possibilité de copier une page web complète ou une portion de texte d’une page web, par l’intermédiaire de l’outil webclipper. La plateforme place le contenu copié dans un espace dédié et l’enseignant peut ensuite affecter ce contenu à un de ses documents. Tactileo offre une totale liberté dans l’insertion d’une ressource externe à partir d’un iframe. Le contenu collecté sur Pearltrees peut être directement affecté à une collection en effectuant un simple choix dans une liste.
Par ailleurs, les enseignants ont tendance à centraliser leurs ressources sur divers stockages distants (clouds) et il peut être plus simple de les partager dans son cours, plutôt que de les importer. Pearltrees et Wakelet permettent de s’identifier sur des réseaux sociaux et des plateformes de stockage en ligne afin de partager des ressources.
Enfin, sans applications intégrées (widget), l’enseignant doit avoir recours à différents logiciels, par exemple de montage audio ou vidéo, que l’enseignant doit savoir exploiter. Les aspects techniques sont donc particulièrement contraignants.Les plateformes quidisposent d’une API (Application Programming Interface) donnent la possibilité de copier des ressources web. C’est, par exemple, un atout majeur de Wakelet et Padlet qui permettent de créer des ressources audios, vidéos. Il s’agit d’un avantage considérable permettant à tout enseignant, sans maîtrise de l’outil informatique, d’enregistrer une courte vidéo ou une séquence audio.
Résultats pour la publication, la diffusion et l’interaction
Dans les interactions et échanges avec les apprenants, PopLab, Tactileo et Moodle offrent une « activité devoir » proprement dite. C’est un aspect essentiel dans la création d’un cours. Les autres plateformes ne proposent qu’une collaboration avec les élèves à la vue de tous.
Les plateformes PopLab, Pearltrees, Wakelet et Padlet permettent une diffusion du cours via une URL ou un QR code. La plateforme Moodle met en place un accès invité ou étudiant authentifié par l’établissement scolaire ou universitaire qui utilise la plateforme. L’accès à Tactileo nécessite un numéro d’établissement identifié par le rectorat. Sur PopLab, il est possible de gérer les membres ayant accès au cours à la suite d’un partage. Padlet permet aux élèves de travailler de façon collaborative et de réaliser une activité de type classe renversée. Wakelet donne la possibilité d’échanger via des outils de collaboration.
L’accès à une grande variété d’outils d’exercices et la mise en place d’un fil de discussion interactif constituent des atouts pour la collaboration enseignants et apprenants. L’évaluation sous Tactileo est, par exemple, très complète avec plusieurs types de tests (QCM, textes à trous, etc.) La plateforme offre aussi une variété de suivi de résultats, comparable à Moodle. Ajoutons que Moodle s’inscrit dans une logique de collaboration entre enseignants éditeurs de cours. C’est également le cas de Pearltrees qui offre la possibilité de collaboration avec d’autres membres pour compléter une collection.
Conclusion
Notre étude comparative pointe finalement deux enjeux principaux dans l’utilisation de ces plateformes éducatives. Ce travail montre, d’une part, l’importance de la mise en place d’espaces communicationnels entre enseignants et élève au sein de ces outils. Le fait d’offrir un espace de type tchat permet, par exemple, la création d’un lien privilégié concernant, notamment, les objets didactiques tels que les devoirs remis et corrections. L’étude tend à souligner, d’autre part, que ces plateformes s’orientent vers une ou deux phases spécifiques de l’activité d’enseignement (collectage, édition, communication). Or, plus une plateforme pédagogique propose des fonctionnalités contraignantes, plus la liberté pédagogique de l’enseignant risque d’être bridée, comme le soutient déjà la littérature scientifique axée sur le caractère directif et procédural de plateformes éducatives (Betton et Pondaven, 2019 ; Champy, 2019). Cette étude, essentiellement axée sur les outils, pourra soutenir d’autres analyses axées sur le comportement des enseignants et apprenants utilisant ces différentes plateformes dans l’objectif de saisir plus finement les appropriations techniques, didactiques et pédagogiques qu’en font effectivement les utilisateurs.
Muriel Béasse*, Maria Denami**, Éric Christoffel*, chercheurs du LISEC - UR-2310 (Université de Strasbourg* et Université de Haute Alsace**)
Recommandations
Ce paragraphe a pour objectif de donner des recommandations à la fois aux concepteurs de plateformes pédagogiques et aux enseignants qui les utilisent.
En ce qui concerne la conception, une plateforme pédagogique orientée enseignants doit pouvoir :
- permettre à l’enseignant de structurer les contenus de ses cours selon les objectifs pédagogiques fixés et conformément aux référentiels de compétences, ainsi que selon les stratégies choisies pour remplir ces objectifs, à travers les outils de collecte, d’édition, de communication ;
- intégrer des outils favorisant les interactions enseignants-apprenants et stimulant la participation des apprenants ;
- permettre une intégration dans l’ENT, être conforme à la RGPD afin de s’inscrire dans le cadre de bonnes pratiques développées par les acteurs du milieu institutionnel éducatif.
Aux enseignants, nous conseillons de bien identifier les besoins les plus importants de la formation qu’ils délivrent et les activités pédagogiques qui contribuent à la réussite de l’apprentissage (leçon, travail en groupe, classe inversée). À partir de ces objectifs, il sera possible de choisir les modalités techniques les plus adaptées selon les catégories identifiées par l’étude.
Bibliographie
- Betton, E. et Pondaven, J. (2019). Éditorial. Les technologies numériques, une innovation pédagogique ? Éducation Permanente, 219, p. 5-17. https://doi.org/10.3917/edpe.219.0005
- Carlo, C. et Muller, C. (2015). La fabrique de l’action enseignante. Recherches en didactique des langues et des cultures, Les Cahiers de l’Acedle, 12-2. https://journals.openedition.org/rdlc/609?lang=en
- Champy, P. (2019). Vers une nouvelle guerre scolaire : quand les technocrates et les neuroscientifiques mettent la main sur l'Éducation nationale. La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.champ.2019.01
- Dessus, P. (1994). Modèles décisionnels et prédictifs dans la planification de séquences d’enseignement assistée par ordinateur. Grenoble : Université Pierre-Mendès-France, Lab. des sciences de l'éducation, thèse de doctorat disponible en ligne : https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-01822207/document
- Ecourtin, E. (2000). Étude comparative technique et pédagogique des plates-formes pour la formation ouverte et à distance. Étude de l'observatoire des ressources pour la formation (Oravep). https://edutice.archives-ouvertes.fr/edutice-00000194/document
- EdTechActu (2022). Guide des EdTech 2022. Les 200 EdTech à suivre. https://edtechactu.com/le-guide-des-edtechs-2022
- FFFOD (2022). LMS - Comment choisir sa plateforme LMS ? Forum des acteurs de la formation digitale :www.fffod.org/s-informer/article/guide-lms-decouvrez-le-panorama-des-solutions-en-2022
- Gebers E., Campana P., Ettori F., Papi R. et Majada M. (2005). Leçons tirées du couplage entre un LCMS et un LMS. STICEF (Sciences et Technologies de l'Information et de la Communication pour l'Éducation et la Formation), 12, Conceptions et usages des plates-formes de formation, p. 361-376. https://www.persee.fr/doc/stice_1952-8302_2005_num_12_1_921
- Sardo-Brown, D. (1990). Experienced Teachers’ Planning Practices: a US survey. Journal of education for teaching, 16 (1), p. 57-71. https://doi.org/10.1080/0260747900160104
Date de publication : Décembre 2023