Vous êtes ici :

De la controverse... : Marie-France Blanquet

par Marie-France Blanquet,
[mars 2012]

Mots clés : controverse , démarche pédagogique

  • Google+
  • Imprimer

L'école et la certitude

Les parents qui envoient leurs enfants à l'école ne mettent pas en doute que ces derniers vont y apprendre des savoirs diversifiés mais certains, puisque passés au tamis de la parole magistrale, elle-même passée au tamis du savoir savant exprimé par des experts, le plus souvent par la voie documentaire. Les manuels scolaires sont, de ce point de vue, les témoins de ces savoirs « vrais », surs et certains. La certitude est l'assurance pleine et entière de l'exactitude de quelque chose ; elle est la marque du savoir, en particulier du savoir scientifique que l'on enseigne à l'école.  

Problématique : L'école, l'incertitude et la controverse

Or depuis quelque temps, certains plaident pour que le savoir incertain entre dans cette école, essentiellement par la route de la controverse. Par définition, une controverse au sens étymologique du terme, ouvre sur l'idée de débat sur des savoirs non stabilisés dans leurs vérités et donc incertains. (Le terme vient du latin « controversia », formé lui-même de « contra », contre, et « versum », littéralement tourné contre, en quoi consiste la controverse) (voir infra).

On peut s'interroger sur les raisons qui poussent ces avocats de la controverse à l'introduire dans l'école. De quelle(s) controverse(s) parlent-ils ? Quels sont leurs objectifs ? Quels publics visent-ils ? Y a-t-il consensus dans le monde éducatif pour que la controverse y fasse son entrée, du moins une entrée autre que celle déjà existante ? Y a-t-il des oppositions, lesquelles et pourquoi ? Comment -et surtout pourquoi ?- un enseignement de la « science en train de se faire » peut-il s'articuler à un enseignement de savoirs établis ?

Pour comprendre ces raisons et attitudes, il importe tout d'abord de s'entendre avec soin sur le terme de controverse. Il est, par ailleurs intéressant de faire un détour à travers l'histoire pour mesurer des similitudes de situations rapprochant le passé du présent, et saisir la spécificité de la controverse telle que nous l'entendons aujourd'hui. Il s'agit également de dresser une typologie renvoyant à des situations différenciées concernant des publics eux-mêmes différenciés. Ces mises au point permettront de discerner deux principales situations de la controverse dans l'école d'aujourd'hui : son refus ou, au contraire son intégration. Dans les deux cas, il est important de comprendre les raisons du silence, d'une part, et, d'autre part, la nature et les conditions de l'intégration de la controverse dans le monde scolaire.

Première partie : généralités

Définition

Le Trésor de la langue française donne de ce terme la définition suivante : « Discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait ; p. méton. ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat ». (http://www.atilf.fr/Les-ressources/Ressources-informatisees/TLFi-Tresor-de-la-Langue-Francaise/). La controverse évoque donc l'idée d'un dialogue âpre, séparant des adversaires qui apportent, pour justifier leurs affirmations, des arguments contradictoires et donc inconciliables. Mais elle évoque également l'idée de dossier dans lequel s'accumulent les arguments pour devancer ou répondre à une ou à des affirmations contradictoires apportées dans la discussion.

Le dictionnaire Larousse en ligne donne, en ce sens, une définition engageant la notion de durée : « Discussion suivie sur une question motivée par des opinions ou des interprétations divergentes » et illustre celle-ci en évoquant la « controverse scientifique » (http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/controverse/18941).

Le site techno.science.net insiste, quant à lui, sur l'idée de nouveauté à l'origine du dialogue engagé entre ceux qui s'en tiennent aux acquis et ceux qui innovent en apportant une idée nouvelle qui remet en question ces acquis : « Une controverse est un débat de fond sur une idée nouvelle » (http://www.techno-science.net/?onglet=glossaire&definition=8978). Cette dernière définition introduit l'idée d'avancée intellectuelle qui remet en cause les savoirs assis et éteint toutes les certitudes acquises. Cela relance donc le débat jusqu'à que l'un des camps engagé dans la discussion triomphe en apportant la preuve par ses argumentations.

Ces définitions très larges expliquent les nombreux synonymes que l'on donne à ce terme (débat, dispute, polémique, désaccord, litige…) ainsi que les nombreuses situations que l'on peut décrire en utilisant ce mot.

Leur analyse permet de dresser un schéma de communication original mettant en présence simultanément deux émetteurs-récepteurs constitués des personnes regroupées autour de la thèse ou de l'antithèse qu'ils défendent, du déploiement à la clôture de la controverse engagée. Celle-ci exige que les acteurs s'en saisissent et s'engagent en engageant un débat. Un propos sans suite ne peut, en effet, être qualifié de controverse. Toute controverse exige cette présence simultanée de deux émetteurs qui sont en même temps les récepteurs qui assurent le feed-back. La disparition de l'un des groupes signe la fin de la controverse.

Ces groupes utilisent le langage écrit ou oral pour exposer des arguments, favorisant l'émergence de nouveaux énoncés, de nouveaux arguments donnés pour convaincre, à chaque nouvelle prise de parole. Ces émetteurs-récepteurs sont souvent représentés par un médiateur ou leader, porte-parole des idées défendues mais, en même temps, placé à la croisée des oppositions. Ce dernier, dans ce carrefour d'idées, joue le rôle de média, rapporteur du message du groupe auquel il appartient, chargé de donner vie à la controverse en répondant à ceux qui se tiennent sur le versant opposé. Une controverse suppose donc qu'une négociation soit engagée, même si aucun compromis n'est scellé.

La controverse ouvre, en effet, sur l'idée d'un difficile –voir impossible- accord, au contraire d'un débat ou d'une discussion où des compromis peuvent exister. En ce sens, le terme est très proche de celui de polémique ou de querelle, c'est-à-dire de conflit où chacun, enfermé dans son argumentation, semble bien décidé à camper sur ses positions, c'est-à-dire à rester sur le versant opposé à celui de l'autre partie affrontée. Le concept de controverse va avec celui de catégorique et de binaire. La logique floue n'y a pas sa place.  

Approche historique

La consultation de dictionnaires anciens (le terme naît au XIIIe siècle) permet de cerner le sens du terme à travers son histoire et d'en préciser, au fil des temps, la signification et les domaines dans lesquels le terme de controverse apparaît.

Ce terme est d'abord utilisé pour désigner une dispute en règle sur une question, une opinion religieuse ou philosophique. Les doctes engagent le dialogue sur des questions qui offrent matières à controverse, essentiellement dans le domaine métaphysique, par définition indémontrable. Ce sont des questions théologiques graves qui, comme le remarque Descartes, « troublent souvent l'Eglise et l'Etat ». Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l'Académie française, le nom controverse est employé à partir de 1636 à propos de questions religieuses, est défini ainsi : "débat, contestation". Il s'emploie, selon les académiciens, dans le cadre de la rhétorique antique et surtout à propos des conflits théologiques surgis en Europe après la Réforme : « il signifie plus ordinairement la dispute qui se fait sur les points de la foi, entre les catholiques et les hérétiques, principalement les calvinistes ». Les académiciens distinguent deux sortes de controverse : la rhétorique et la religieuse ». Dans L'Encyclopédie (1751-65), Diderot, qui a rédigé l'article controverse, tranche : c'est une "dispute par écrit ou de vive voix sur des matières de religion". Ce qui définit la controverse et la distingue de la dispute, c'est le contenu : la religion. ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) va dans le même sens en définissant ainsi le terme: « dispute en règle sur une question, une opinion religieuse ou philosophique" et "en un sens plus étroit, dispute qui se fait entre les catholiques et les protestants sur des points de foi ».

Les questions controversées sont débattues par des érudits, c'est-à-dire par des spécialistes de la question abordée. Ces débats sur des points litigieux de la doctrine, des dogmes, les querelles théologiques ne concernent que des spécialistes et ouvrent sur un art : celui de discuter les questions religieuses, mais aussi sur de la documentation : traités où est élaboré et enseigné cet art.

Mais ces débats sont répercutés en chaire par les religieux qui prêchent la controverse et entraînent les populations à s'en emparer et à se les approprier. Ces controverses sont vives et intéressent profondément les populations religieuses impliquées. C'est ainsi que Catholiques et Protestants, par exemple, s'opposent sur la messe, l'eucharistie, le purgatoire… Mais peu à peu, cet intérêt s'éteint.

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française, ce qui apparaît nettement dans l'évolution de ce mot, c'est l'affaiblissement du sens religieux au profit de tous les autres domaines, en particulier scientifique, où peuvent naître des débats opposant deux camps bien distincts. L'histoire de l'homme est ainsi jalonnée de controverses scientifiques ou religieuses dont certaines sont restées célèbres.

Mais le terme « gagne du terrain » et la controverse désigne désormais une forme de la vie en société. C'est pourquoi les auteurs du Trésor de la langue française suppriment le terme de dispute pour le remplacer par celui de discussion. Le sens religieux et premier du terme devient un sens second et spécialisé. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens suivent ce mouvement en définissant la controverse comme un : « débat argumenté et suivi sur un fait, une opinion, une question ». Ils donnent pour exemple la controverse politique, économique, scientifique et l'illustrent par la phrase suivante : « cette œuvre a suscité de vives controverses". Les controverses désignent désormais les réalités de la société dans toutes ses facettes.

Il est intéressant de noter que la controverse qui nous intéresse ici – au sens moderne du terme - peut être mise en parallèle avec le schéma de communication de la controverse religieuse précédemment évoqué. On y trouve les principaux acteurs : émetteurs-récepteurs qui sont les spécialistes, actifs dans le débat (religieux, politiques, juristes ou savants). Ces acteurs sont souvent représentés par un leader (José Bové, par exemple pour les OGM ou Claude Allègre, pour le réchauffement planétaire). On y trouve également les médias : les Traités et les chaires sont remplacés aujourd'hui essentiellement par la presse et les journaux. On y trouve enfin les publics-témoins à qui l'on prêche cette controverse : populations concernées par les questions débattues car faisant partie des réalités de la société dans laquelle ils vivent. Car, désormais, la controverse est partout. Elle est présente dans le domaine politique, économique, juridique, médical… Elle concerne des questions pointues ou, au contraire, très larges. Elle est vivante et discutée âprement jour après jour en fonction de l'actualité ou, au contraire latente, prête à repartir face à un fait, un événement, une déclaration donnée.

Dans les années 1970, son étude est devenue une branche des sciences sociales et, en particulier, de la sociologie pragmatique. Celle-ci se propose d'analyser, à partir des controverses essentiellement scientifiques et techniques, comment les contenus qui les remplissent s'élaborent à travers des négociations et des affrontements parfois très durs. Il s'agit de comprendre les enjeux cognitifs de la controverse et de confectionner des outils d'analyse prenant en compte une pluralité de modes d'engagement des êtres humains dans le monde. On voit apparaître, particulièrement dans des écoles d'ingénieurs (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Sciences Po Paris, Ecole des Mines, Telecom ParisTech, par exemple) des cours sur la controverse, essentiellement sur la controverse scientifique. Leur but est : « d'apprendre à cartographier des sujets qui sont à la fois l'objet d'une expertise technique poussée et qui sont en même temps devenus des affaires souvent embrouillées, où se mêlent des questions juridiques, morales, économiques et sociales ». Description de controverses. Catalogue des cours. Mines-ParisTech | Cycle Ingénieur – Civil (http://controverses.ensmp.fr/wordpress/). Ces cours ne sont pas sans rappeler La « disputatio », technique du débat, en vigueur depuis le XIIIe siècle dans le monde universitaire, qui faisait valoir à la fois l'art du dialogue et l'art de l'argumentation. Elle était l'expression de l'indispensable échange des idées, voire de la confrontation des opinions, et traduisait l'essence éminemment sociale de la pensée.

L'institution scolaire doit-elle, partageant les objectifs ci-dessus explicités, suivre cette voie en généralisant dans toutes les classes, du moins dans les classes terminales, un enseignement sur la controverse ? Avec quels apports pédagogiques attendus ? Doit-elle apprendre aux élèves à savoir « Agir dans un monde incertain » ? (Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe. Agir dans un monde incertain 2001 : Essai sur la démocratie technique. Paris : Editions du Seuil, 2001).

Afin de répondre au mieux à cette interrogation, il convient d'abord de dresser une typologie des principaux cas de controverses et des publics concernés.

Typologie des controverses

Les controverses concernent toujours au moins deux groupes. Ces groupes peuvent être homogènes ou, au contraire, profondément hétérogènes.

Les groupes homogènes sont caractéristiques de la recherche scientifique ou spécialisée (droit, économie,…). Les personnes qui entrent dans le schéma de communication sont des spécialistes de la même discipline scientifique ou de disciplines différenciées. Ces spécialistes débattent sur des connaissances scientifiques non encore assurées et mettent à l'épreuve la solidité de leurs hypothèses, la fiabilité de leurs expériences et la rigueur de leur démonstration en les confrontant avec celles que défendent ceux qui se tiennent sur le versant opposé. Les deux groupes puisent dans le raisonnement leurs argumentations, animés par le même esprit : l'esprit scientifique. Ce sont des historiens contre des historiens, des savants contre des savants, des juristes contre juristes.... Ce sont des groupes pluridisciplinaires engagés dans des controverses contemporaines faisant intervenir des disciplines scientifiques différentes et qui opposent très souvent sciences sociales et sciences exactes ou appliquées. Mais tous sont engagés sur la recherche de connaissances nouvelles qui permettront de sortir de la controverse par la porte de la 'vérité', du moins de la preuve apportée au bien-fondé des arguments avancés par l'un des deux camps opposés. On peut donner pour exemple de ce type de controverse celle qui opposa les vulcanologues : Claude Allègre et Haroun Tazieff. Sur les mêmes observations géologiques, le premier prédit une éruption importante du volcan de la Soufrière, quand le second affirma le contraire. Les affirmations étaient graves pour les décideurs qui devaient prendre l'initiative d'évacuer ou pas la population menacée. Car la controverse ne concerne pas que le savoir ou la connaissance. Elle concerne principalement l'action et les engagements des décideurs dans une voie plutôt que dans un autre. Et il est impossible d'attendre !

La science, au sens large du terme, désigne tout système de connaissances qui tente de modéliser la réalité objective. Dans nos sociétés, le terme désigne un système d'acquisition de connaissances basé sur la méthode scientifique ainsi que le corpus des connaissances obtenues par le biais de cette recherche. Un savoir savant ne peut ouvrir sur une controverse que quand il est instable, en train d'être découvert au contraire d'un savoir savant stabilisé, universellement accepté et partagé par les scientifiques. C'est donc bien la science en construction qu'il s'agit d'introduire dans l'école, science où la ‘vérité' pour les groupes qui sont confrontés, se tient en aval.

Les groupes hétérogènes renvoient sur un schéma de communication dans lequel les deux parties qui s'opposent n'adossent pas la controverse concernée sur des connaissances de même nature. La controverse est bien l'affaire de spécialistes mais ces derniers, selon le versant sur lequel ils se tiennent, basent leurs affirmations sur des connaissances de nature complètement différentes. Les premiers sont des savants à la recherche de connaissances physiques à découvrir ; les seconds sont des religieux ou philosophes appuyés sur des connaissances métaphysiques, points de départ immuables. Pour les uns, la ‘vérité' est en amont quand, pour les autres, elle se trouve en aval. La controverse concernée est portée par des hommes qui se tiennent sur deux versants peu conciliables car elle met en présence des arguments d'ordre physique et des arguments d'ordre métaphysique. Les parties qui s'affrontent ont chacune leur lecture du monde : l'une organisée autour du savoir rationnel et démontrable, l'autre, celui que donne la foi. Les confrontations de ces controverses croisées qui mettent en présence laïques et religieux ne peuvent-elles que déboucher sur des « dialogues de sourds » et stériles ? Jean Bricmont, par exemple, parle de « l'irréductible antagonisme » qui oppose science et religion. Pour d'autres, au contraire, ces controverses croisées peuvent être porteuses de fécondité et méritent donc d'être analysées. Tout le monde a encore en mémoire la controverse ouverte par les caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten, controverse mettant en relation ceux qui suivent l'interdit religieux de représenter le humain, et à plus forte raison et ceux qui défendent la liberté d'expression et la liberté de la presse. On se rappelle la violence des réactions dans le monde musulman.

Dans nos sociétés, savants et théologiens entament souvent un dialogue porté par des ouvrages riches sur leurs réflexions. Ils sont nombreux les chercheurs ou les théologiens qui ont pris ou prennent la plume pour livrer leurs pensées et dire le paysage perçu à partir du versant sur lequel ils se tiennent. Le catalogue collectif du Sudoc, interrogé rapidement propose un millier d'ouvrages comportant dans leurs titres ces deux mots clés de science et de religion. Dans l'un des derniers parus, Science et religion : les 10 questions essentielles, (Presses de la Renaissance, 2010), Keith Ward évoque la relation, souvent conflictuelle et à l'origine de nombreuses controverses existant entre divers points de vue religieux et les connaissances scientifiques. Ces relations portent sur les questions graves de la vie- ou pas- après la mort, de la construction du monde, l'existence de Dieu, celle de l'âme… Cependant, ces ouvrages savants restent l'affaire d'un nombre restreint d'acteurs et de lecteurs. Il n'en va pas de même pour les controverses qui intéressent aujourd'hui des publics de plus en plus larges.

Il eût été intéressant, peut-être de distinguer les controverses-débats et les controverses-actions pour souligner la prise en compte de l'urgence dans les situations de controverses quand elles concernent la santé, l'alimentation,… les croyances ou les engagements de personnes. Une controverse peut en rester aux mots, méritant ainsi la définition de débat ou de « dis-cussion ». Cependant, une controverse débouche le plus souvent, sur une prise de décision, une action qui engage ceux qui font le choix mais aussi ceux qui le subissent. Une des problématiques de notre époque, c'est que ceux qui le subissent sont trop souvent informés APRES de la controverse qui avait séparé, par exemple, les médecins sur les dangers d'un médicament, sur les dangers d'un isolant comme l'amiante… Un des objectifs de l'introduction de la controverse dans l'école est celui de prendre conscience du devoir que tout citoyen a de s'informer, de faire cette démarche active que l'école doit lui apprendre à avoir.

Publics concernés

Les évolutions techno-scientifiques font souvent l'objet de critiques qui prennent la forme de controverses à la frontière entre science et société. Ces controverses mêlent de multiples dimensions : scientifiques, politiques, économiques, civiles et médiatiques. C'est pourquoi les controverses dépassent très vite les frontières d'un groupe de spécialistes pour entrer sur la place publique pour intéresser des publics de plus en plus étendus et hétérogènes. Ces publics sont très souvent alertés par les média qui, régulièrement, répercutent les oppositions qui séparent ceux qui affirment et ceux qui infirment un fait, une opinion, un problème, un phénomène…Ces controverses qui arrivent sur la place publique concernent des groupes sociaux extrêmement diversifiés où chaque personne est porteuse de ses connaissances, de ses croyances, de ses stéréotypes… Or, dans nos sociétés contemporaines, les controverses qui sont ainsi dévoilées concernent le plus souvent les personnes dans leur vie quotidienne : l'alimentation, la sexualité, la santé, l'habitat…et dans leurs engagements ou croyances...

Cette implication personnelle est importante à noter puisqu'elle entraîne dans des prises de parties souvent faites a priori et sans réelles bases d'information. Notre siècle vit au quotidien dans la controverse, petite ou grande. Elle concerne tous les sujets : les lampes, les ondes, les OGM, les vaccins, le réchauffement de la planète… Elle concerne les productions littéraires, artistiques... La lecture des tomes sur Harry Potter est ainsi devenue, par exemple, un objet de controverse. Pour certains, elle est à encourager. Elle apprend beaucoup aux jeunes lecteurs et les incitent à lire. Mais disent les religieux de diverses Eglises : chrétiennes, islamique, judaïque…, elle a des effets néfastes sur ces mêmes enfants. Qui croire ?

L'homme de la rue se trouve donc à la croisée d'avis et de jugements très différents qui le concernent constamment ou de façon ponctuelle. Il est pris au centre de ces controverses qui concernent son alimentation, sa santé, les gestes de sa vie quotidienne. Les OGM, les additifs alimentaires, le lait, les alicaments… en sont des exemples frappants. Comment choisir alors, et qui croire dans ses prises de positions opposées et inconciliables ?
Face à cette multitude de situations que peut ou doit faire l'école ? L'école doit-elle ouvrir ses portes sur tous les types de controverse? Cette dernière a-t-elle une valeur cognitive ? Joue-t-elle un rôle déterminant dans l'éducation scientifique et l'éducation à la citoyenneté ?

Nous avons relevé deux attitudes ou réponses de l'école à ces questionnements. Dans la première école visitée, la controverse est totalement absente ou volontairement occultée. Dans la seconde, elle existe mais à différents titres examinés ci-après.

Deuxième partie : L'école du silence

Cette école se tait sur tous les types de controverses précédemment décrites mais pour des raisons bien différentes.

Taire la controverse scientifique

Sont d'abord avancées des raisons d'ordre institutionnel. Chaque institution dans nos sociétés a des missions bien précises. Celles de l'école sont de distribuer le savoir certain. Le but de l'enseignement est de donner aux élèves les bases assurées des sciences et des techniques dans tous les domaines fondamentaux. Il ne lui appartient pas d'ouvrir ses portes sur des connaissances non stabilisées. Ces dernières sont l'affaire de spécialistes, placés sur le « front de la science » ou science en train de se faire, dans des institutions précises comme, par exemple, le Centre national de la recherche scientifique. Enseigner du non-savoir n'est pas du ressort de l'école qui ne doit expliciter que du savoir validé et des connaissances assurées et prouvées. L'école doit rendre compte de l'état consensuel de la science qui est reflété dans les cours reçus en classe, dans les documents scolaires mis à la disposition des élèves, qui généralement s'accordent sur l'essentiel des problèmes.

Sont évoqués également des raisons d'ordre épistémologique. C'est que défendent des philosophes sous le terme d'ésotérisme au sens aristotélicien du terme, en l'opposant au savoir exotérique qui désigne l'enseignement public et populaire. Les connaissances scientifiques de haut niveau, et surtout en train d'éclore, ne peuvent être comprises que par les disciples complètement instruits. Etre savant exige l'accumulation et l'appropriation d'un grand nombre de connaissances pour pouvoir argumenter sur un sujet donné et chercher de nouvelles connaissances. C'est ce que recouvre le concept de collège invisible, expression employée par le chimiste anglais Robert Boyle dans des lettres de 1646 et 1647 pour désigner une société de savants à laquelle il appartenait. Plus tard, ce terme est utilisé, en particulier par Derek J. de Solla Price, pour désigner ces sociétés de chercheurs qui font la science et qui communiquent directement, lors de rencontres, colloques, séminaires…

De tout temps, les savants, les penseurs se sont affrontés sur des argumentations différenciées. La controverse est le moteur même de la recherche scientifique. Tout le monde sait très bien que la vérité d'aujourd'hui représente l'erreur de demain et que la science se nourrit de ses erreurs. Mais c'est une affaire de spécialistes, d'experts, qui ne doit pas déborder du collège invisible dans laquelle elle prend corps. Il appartient à l'école d'enseigner le savoir et non le savoir en train de se faire. Il faut attendre la solution via un consensus des savants pour avoir un savoir stable et donc enseignable.

Par ailleurs, vouloir vulgariser la science et principalement la science en train de se faire est, pour certains, une aberration intellectuelle. La science ne doit, ne peut être vulgarisée. Comprendre les phénomènes scientifiques et techniques nécessite l'assimilation de toutes les données que de longues et seulement longues études peut donner. Il n'est qu'à lire les titres des thèses de recherche en physique, chimie, mécanique ou astronomie pour s'en convaincre. La science ne doit – ne peut- être communiquée qu'à des adeptes connus et choisis en fonction de leur intelligence et de leur savoir. L'attitude de certains chercheurs confirme cette ligne de pensée. Pour eux, les chercheurs qui s'occupent de vulgarisation n'ont pas ou plus le talent pour faire de la « vraie » science. « Les institutions scientifiques perpétuent ainsi l'image de la recherche fondamentale comme une activité relativement isolée, dans laquelle les chercheurs sont financés par le public, mais sans avoir de comptes à lui rendre. (Pablo Jensen. La vulgarisation, le chercheur et le citoyen (http://perso.ens-lyon.fr/pablo.jensen/PLS.pdf).

Les sciences tirent leur force d'un double mouvement. D'abord un confinement dans les laboratoires, où les chercheurs travaillent sur des objets simplifiés, loin de la complexité du monde réel. Ensuite, la confrontation des résultats obtenus aux objections des pairs, des autres experts du domaine. La fiabilité des résultats scientifiques dépend crucialement de cette deuxième étape, de nature collective, mais aujourd'hui limitée à la communauté savante. Les controverses qui révèlent les différents et les discussions entre chercheurs ne sortent pas des laboratoires et échappent totalement à la vulgarisation et donc à l'enseignement. Le monde scientifique fait ainsi figure de tour d'ivoire dans laquelle les chercheurs dissertent entre eux, dans un vocabulaire spécifique et même hermétique aux non-initiés. Et quand la controverse sort du laboratoire pour des raisons différenciées, le grand public ne comprend pas grand-chose à cette controverse scientifique soudain portée « au grand air ». Les frères Bogdanof ont ainsi défrayé la chronique mais la controverse portant sur leurs thèses est restée bien ésotérique pour ceux qui en ont pris connaissance.

Cependant, même pour les enseignants convaincus du bien fondé de la vulgarisation scientifique et du bien fondé d'initier les élèves aux savoirs incertains et aux controverses, des arguments d'ordre pédagogique les entraînent à se taire.

Enseigner les controverses prend du temps, d'abord pour faire comprendre aux élèves que la science peut ne pas savoir ; ce qui est déroutant. Par ailleurs, les enseignants doivent suivre un programme d'études, en général bien plein. Ces derniers peuvent craindre aussi que des sujets compliqués prennent trop de temps à couvrir et que le programme habituel en souffre. Il devient donc difficile, et même impossible d'enseigner correctement les controverses, c'est-à-dire, comme nous le verrons ultérieurement, prendre le temps de collecter, d'analyser en toute lucidité, les arguments pour et contre en présence dans toute controverse scientifique. De plus, toutes les analyses sur les controverses exigent un encadrement pédagogique riche et surtout multidisciplinaire ; ce n'est pas toujours facile à obtenir. Les enseignants peuvent être découragés, non tant à cause de la complexité que du manque de familiarité avec le sujet : ils sont mal à l'aise s'ils ne se considèrent pas comme des « experts » ou, du moins, bien au courant du sujet. Ils choisissent donc de passer sous silence la controverse scientifique.

Taire la controverse religieuse et scientifique

Ce silence répond à deux situations différentes. Dans la première, le silence est imposé par l'autorité politico-religieuse d'un pays. Dans le second, les enseignants se l'imposent au nom de la laïcité et de la diversité.

Le Procès de singe (ou procès Scope), en 1925, peut illustrer cette école du silence dans laquelle John Thomas Scope, professeur de l'école publique de Dayton est condamné au versement d'une amende pour avoir enseigné la théorie de l'évolution à ses élèves en bafouant la loi : le « Butler act », qui interdit aux enseignants de nier : « l'histoire de la création divine de l'homme, telle qu'elle est enseignée dans la Bible ».

La science contredit souvent dans ses découvertes des affirmations religieuses. Les religieux capitalisent alors toutes leurs forces pour empêcher la divulgation des résultats scientifiques auprès de leurs pratiquants ou s'en saisissent pour la démontrer fausse au nom de la religion. La religion chrétienne- mais elle n'est pas la seule- est riche en exemples sur ce point. Le créationnisme, le plus cité, est encore très vivant dans nos sociétés contemporaines. Les États-Unis nous le rappellent à l'occasion de l'élection présidentielle de 2012 ! Un Atlas de la Création créationniste rédigé par Harun Yahya et publié par l'éditeur turc Global Publishing en 2006 a été envoyé sans sollicitation par dizaines de milliers d'exemplaires à des écoles, des instituts et des chercheurs à travers l'Europe et les États-Unis en suscitant un certain émoi. Cet Atlas souligne bien que la controverse n'est pas close entre ceux qui posent la vérité religieuse immuable de la création du monde par Dieu et ceux qui s'accordent sur la théorie scientifique de l'évolution et donc une vérité susceptible de changer encore avec la découverte par les hommes de nouveaux savoirs et l'édification de nouvelles théories scientifiques.

L'Index librorum prohibitorum, index des livres interdits parce que leurs contenus étaient jugés immoraux ou contraires à la foi, est là pour rappeler combien l'Eglise catholique a dirigé le savoir scientifique en dénonçant sans cesse la nature des savoirs interdits, c'est-à-dire antidogmatiques. Cet index qui a interdit l'écoute des découvertes de Copernic et de Galilée, interdit également celle de la plupart des philosophes : Voltaire, Renan, Francis Bacon, Henri Bergson… et à plus forte raison, le sexologue hollandais Theodor Hendrik van de Velde, auteur du manuel sur la sexualité Le Mariage parfait ! Sexologues, philosophes ou savants sont ainsi des exemples d'auteurs interdits, censurés, sur cette liste qui prend fin en 1966 !

Explication religieuse et explication scientifique du monde sont rarement compatibles, comme nous l'avons vu et les historiens recensent de très nombreux temps où les hommes s'opposent, jusqu'à la guerre parce ce que dogmes religieux et explications scientifiques se contredisent. Taire ce type de controverse, pour des raisons politiques (obscurantistes), est toujours d'actualité. Le monde reste secoué par de violents conflits qui opposent des populations de religions différentes.

Cependant les controverses peuvent être passées sous silence dans l'école par le choix des enseignants pour deux principales raisons : leur nombre et la défense de la laïcité. Elles sont effectivement nombreuses les controverses qui traversent tous les domaines d'activité des hommes. Il devient impossible pour l'école de les prendre en charge. Il appartient aux médias de s'en faire l'écho et de permettre à chacun de faire, comme le dit l'expression populaire, « sa propre religion ». Car les controverses qui arrivent sur l'agora et qui pourraient entrer ainsi dans l'école se caractérisent, outre leur nombre, par le fait qu'elles n'intéressent, le plus souvent que la ou les personnes concernées dans leur profonde originalité. Le philosophe dit que l'homme est la mesure de toute chose. En le parodiant, on peut soutenir que l'homme est la mesure de ses controverses. Qui a un enfant autiste, s'intéresse aux arguments qui opposent les médecins sur cette question ; qui a une personne en phase de vie terminale s'intéresse aux arguments donnés par les pour et les contre sur l'euthanasie (juristes, philosophes, médecins…). Ces controverses portent sur des sujets graves comme ceux que nous venons d'évoquer. Elles portent sur des questions mineures – voir futile- ou parfois sur des détails ponctuels. Le débat sur le nom de chicon ou d'endive qui a agité un temps le monde des contributeurs sur Wikipédia en est un exemple amusant. Par contre, cette encyclopédie collective et collaborative est, d'une façon plus grave, porteuse d'une controverse parmi les enseignants qui la considèrent comme une source d'information non fiable ou, au contraire, fiable. La neutralité sur laquelle Wikipédia s'appuie est elle-même source de controverse. Le débat reste d'ailleurs largement ouvert dans les pages de cette encyclopédie. On voit bien sur ces exemples, que les controverses naissent pour tout et rien, s'enchaînent et deviennent familières dans le déroulement de la vie quotidienne, principalement dans des temps électoraux où fleurissent des controverses politiques, financières, juridiques, médicales… qui ont toutes en commun de concerner, de plus ou moins prés, la vie des gens dans leur diversité.

Dans l'école, certains cours sont plus concernés que d'autres par ces controverses sociales, en particulier celles qui reposent sur des convictions religieuses et s'opposent au savoir laïque. Par exemple, le cours sur les sciences de la vie et de la terre entraîne les enseignants à aborder des comportements de la vie quotidienne comme la sexualité (contraception, avortement…), ou la mort (réincarnation, néant…). On aborde donc des questions en relation avec les pratiques sexuelles ou des comportements des individus, sur lesquelles les religions ont leurs propres opinions et prescriptions connues par les élèves- et leurs familles-. Dans ce type de situation, les sujets abordés donnent l'explication de pratiques qui peuvent être condamnées par les religions. Et l'enseignant doit s'en tenir là. Il doit dispenser des connaissances scientifiques, laissant à chacun son libre arbitre. L'école se tait : comment faire autrement face à la multitude de religions susceptibles d'être pratiquées par les élèves ? « Dans une école laïque l'attitude, pour le professeur, consiste à faire avec précision la distinction entre cette éducation au choix, qui est dans sa mission et préserve le libre arbitre de chacun et l'enseignement des choix, qui, tentant de convaincre de choix réputés meilleurs que d'autres, sortirait, précisément, de la neutralité laïque…
« Les deux conceptions du monde sont à ce point distinctes qu'elles ne sont pas opposables et qu'il ne faut donc pas les opposer. Il faut convaincre les élèves de la vanité de cette opposition, et refuser d'entrer dans le débat entre elles. Si ces deux conceptions du monde s'excluent quant à leur mode de construction, c'est à chacun de décider si elles peuvent coexister dans un même esprit. Ce choix est de l'ordre de la liberté de conscience que, précisément, la laïcité se fixe pour but de garantir. Si le professeur peut attirer l'attention des élèves sur le fait que la connaissance de l'explication scientifique du monde peut coexister avec la croyance en une explication religieuse du monde, sans qu'il soit question d'établir une hiérarchie entre elles, il doit par contre être conscient de la différence de nature et l'affirmer. Rien de plus dramatique que le professeur qui, voulant calmer les esprits, dit à ses élèves qu'ils peuvent " croire " aussi bien à l'une ou l'autre des explications. Ce contre-sens est source de confusion, et fait passer le savoir scientifique pour une croyance parmi d'autres. Qu'il soit ou non légitime d'enseigner aux élèves la conception religieuse du monde aussi bien que la conception scientifique est une question qui pourrait être posée. Mais ce n'est pas, à l'évidence, au professeur de sciences d'y répondre. Et si l'on répondait par l'affirmative à cette question, il va de soi que ce n'est pas dans un cours de science que la conception religieuse du monde pourrait être enseignée, et que, de plus, le professeur de sciences ne saurait être compétent pour cela ». (La laïcité à l'usage des éducateurs : l'exemple des sciences de la vie et de la terre. http://www.laicite-educateurs.org/IMG/pdf/eduscol_evolution.pdf). Dans une école laïque, l'attitude du professeur revient donc, dans ces situations, à s'en tenir strictement à a définition de la discipline qu'il enseigne : chargé d'exposer, d'expliquer et d'argumenter la conception scientifique du monde, il se borne à remplir la tâche qu'on lui a confiée.

Par ailleurs, l'abri de la laïcité peut servir face aux menaces dont les enseignants font parfois l'objet. Face à une normalisation croissante et à l'appel à la « responsabilisation », les enseignants se sentent peu enclins à s'aventurer sur des « voies secondaires » de l'apprentissage où peuvent souvent mener les dossiers sociaux. « Nous vivons aussi à une époque de dégradation générale du protocole dans les débats civils. Les émissions-débats télévisées débordent de manifestations de comportements choquants que les enseignants hésitent, à juste titre, à voir se produire dans leurs classes. Nous sentons aussi que nous vivons à une époque particulièrement difficile où nos actions en tant qu'enseignants sont examinées à la loupe, souvent sans réelle connaissance de cause. Si nous enseignons un sujet particulier, nous sommes facilement accusés de prévention ou de motifs politiques ultérieurs. En d'autres termes, lorsque notre enseignement porte sur un point controversé, nous entrons dans la controverse ». (Pat Clarke. BC Teachers' Federation Enseignement en matière de sujets controversés : Une stratégie en quatre étapes pour réfléchir clairement sur des sujets controversés. Un projet FECB/ACDI – L'initiative Le Monde en classe 2005. http://bctf.ca/francais.aspx?id=4582&printPage=true).
Il importe donc d'interdire aux controverses d'entrer dans l'école contemporaine ou de se les interdire en tant qu'enseignant par peur de représailles. Les médias se font ainsi l'écho de menaces proférées vers des enseignants qui, dans leurs cours, ont jeté le doute sur un fait, une situation, une donnée… qui contredit les convictions religieuses de l'élève et/ou de sa famille. Evoquer certains thèmes peut être dangereux ce qui incite les enseignants à les passer sous silence.

Cependant, d'autres voix s'élèvent pour aller à l'encontre de cette école silencieuse en faisant remarquer, d'une part, que la controverse est déjà entrée dans l'école par la porte de plusieurs enseignements ou en plaidant, d'autre part, pour que la controverse fasse l'objet d'un enseignement spécifique. C'est dans cette école que nous entrons à présent.

Troisième partie : La controverse dans l'école

L'école de l'information : controverses éteintes : erreur et vérité  

Cette école ouvre sa porte - et depuis longtemps déjà - sur des controverses scientifiques ou religieuses et ce, à travers différents enseignements et différents programmes.

Tous les élèves, à un moment de leur scolarité apprennent ou ont appris sur les bancs de leurs écoles des controverses qui ont agité dans leur temps, le monde du savoir scientifique ou métaphysique. Ces controverses célèbres font souvent partie du patrimoine culturel à l'échelle mondiale ou, plus modestement, nationale. Elles sont évoquées dans différents cours. Elles dépassent d'ailleurs souvent le cadre de l'école pour faire l'objet de documentaires, de films, de pièces de théâtre, de documents divers… De plus, leur récit peut être basé sur une déformation de la vérité, du moins de ce qu'il s'est réellement passé. Ainsi, Jean-Claude Carrière mettant en scène, en 1992, la controverse de Valladolid avoue : « La vérité que je cherche dans le récit n'est pas historique, mais dramatique. ». Il présente dans cette pièce des religieux qui s'interrogent sur l'existence de l'âme chez les Indiens. Or l'humanité des Indiens et l'existence de leurs âme n'a jamais été à l'ordre du jour du débat qui opposa pendant des mois le dominicain Bartolomé de Las Casas et le théologien Juan Ginés de Sepúlveda.

La science occidentale, nous l'avons vu, s'est formée dans le giron de la religion. Il est donc normal que dans des cours de sciences, d'histoire, de philosophie, de littérature… soient évoquées les grandes ou petites controverses qui ont divisé l'institution scientifique et l'institution religieuse ou, à l'intérieur de ces institutions, religieux ou savants entre eux. Ainsi, tous les élèves entendent un jour ou l'autre parler de la controverse qui séparent Galilée et l'Eglise catholique, synthétisée dans la célèbre phrase : « et pourtant, elle tourne ! ».

La science, se nourrit de ses erreurs. La plupart des élèves connaissent l'existence du conflit qui sépara les partisans de la génération spontanée ou abiogenèse contre ceux qui, avec Pasteur, défendent l'idée que « la vie ne provient que de la vie », c'est-à-dire la biogenèse. Les cours d'histoire parlent des guerres de religion. Sont évoquées dans certains cours de sciences ou de littérature, les problématiques liées à la paternité de telle ou telle invention (Poincaré et Einstein, par exemple) ou de telle ou telle œuvre (Shakespeare était-il Shakespeare ?).

On le voit, les différents types de controverses précédemment décrites, entrent dans l'école par le chemin de l'enseignement. Cependant, l'information apportée par l'école sur ces controverses relève le plus souvent de l'histoire ou de la narration. On connaît l'histoire. On n'en connaît pas l'environnement proche ou lointain, et en particulier les argumentations apportées par les camps opposés (Qui se rappelle du rôle joué par Félix-Archimède Pouchet contre Pasteur ou de celui d'Urbain VII dans la vie de Galilée ?). L'enseignement évoque la controverse mais ne l'étudie pas en tant que telle. Elle est citée mais non analysée et les arguments qui opposaient les deux camps, sont oubliés. La controverse est rapportée mais sans réelle intention d'engager une réflexion sur la controverse en elle-même, sa spécificité ou sa valeur épistémologique. Elle reste au niveau de l'anecdote ou de l'érudition : savoir savant sur les arguments avancés par les parties en présence, sur les outils utilisés ou les expérimentations menées, aujourd'hui totalement obsolètes, pour prouver et démontrer la vérité de la thèse défendue.

Ainsi décrite, la controverse, essentiellement, la controverse scientifique provoque souvent l'étonnement : comment les Anciens ont-ils pu croire en la génération spontanée, comment ont-ils pu penser que la terre était plate ? Ces étonnements convergent vers une sorte de sentiment de supériorité temporel que traduit le constat souvent posé pour dire le progrès : « On est au XXIe siècle ! » ? C'est aussi l'expression d'une sorte de naïveté sur le pouvoir de la science et son application dans nos vies quotidiennes. Cela se traduit par des expressions populaires, admiratives du progrès : « maintenant, on arrive à faire… ».

Pour le philosophe, la controverse disparaît pour faire place à une réflexion sur l'erreur et la vérité. Le terme de controverse n'entre pas dans le vocabulaire des philosophes quand sont bien présents ceux d'erreur et de vérité. Ceux qui ont tord se trouvent désormais sur le versant de l'erreur, considérée comme un faux mouvement, une fausse direction prise par l'esprit dans la suite de ses opérations. Les autres se trouvent sur le versant de la vérité construite également par l'esprit. Cependant, dans ce chapitre philosophique, la controverse n'est pas réellement nommée, du moins pris dans un ensemble réflexif sur la controverse en soi et son apport épistémologique et pédagogique quand elle entre dans l'école.

Il n'en est pas de même dans l'école de la formation dans laquelle nous entrons à présent.

L'école de la formation : polémiques scientifiques chaudes ou vivantes

Pour les sociologues des sciences, l'étude d'une controverse scientifique permet d'ouvrir la " boîte noire " que tend à devenir tout contenu scientifique une fois construit et accepté. Elle permet de comprendre comment la science et la technologie sont mobilisées et comment l'objet de leur controverse « organise le monde ».

L'évolution rapide des savoirs accompagnée de sa spécialisation n'a fait qu'accroître les situations d'incertitude où l'acteur a accès à de moins en moins de ressources efficientes - notamment en termes de connaissance - au moment où il doit agir. Les chercheurs travaillent de plus en plus fréquemment sur des savoirs non assurés et sur lesquels ils ne s'entendent pas entre eux. La complexification des processus de décision notamment en raison de l'incertitude générée par l'état des savoirs constitue un fait marquant que rencontrent de plus en plus de cadres, des responsables industriels, politiques, économiques…

Les exemples récents ne manquent pas pour illustrer les difficultés rencontrées par les acteurs, qu'ils soient privés ou publics : les OGM, les cellules souches, la grippe aviaire, les déchets nucléaires, …. Autant de problèmes qui mêlent des savoirs scientifiques extrêmement poussés et souvent éclatés, des enjeux éthiques, des enjeux politico-administratifs complexes. Car science et technique dans leurs constantes progressions ne cessent de se complexifier et d'introduire dans leurs avancées ou fonctionnements des intentions totalement étrangères à l'esprit scientifique : intentions marchandes, politiques…. L'actualité bruisse de ces situations où, au nom de l'argent ou du pouvoir, a été affirmée, contre un camp opposé, telle ou telle « fausse vérité scientifique » avec pour conséquence, la perte de confiance des personnes face à leurs savants, pseudo-savants ou décideurs.

Les situations que rencontrent ces acteurs se caractérisent ainsi à la fois par leur complexité et leur spécificité. Dès lors, une des questions que l'on peut se poser est celle de savoir comment former les futurs responsables pour les préparer au mieux à affronter ces situations complexes et spécifiques. Comment permettre à des élèves d'acquérir une capacité de réaction dans ce type de situation ? Cette capacité de réaction passe par l'acquisition de méthodes de raisonnement, de stratégies cognitives qui assurent à l'élève une adaptabilité plus grande.

C'est pourquoi, certaines grandes écoles ont ouvert, depuis quelques décennies, un enseignement sur la controverse à destination de futurs ingénieurs qui s'engagent dans des métiers dont l'environnement est particulièrement mouvant. Cet enseignement a pour objectif d'introduire les élèves à l'univers incertain des sciences et des techniques. Il s'agit d'acquérir des savoirs mais aussi d'apprendre à savoir être, savoir agir et réagir et surtout à savoir devenir. La science et les scientifiques sont utilisés pour mieux comprendre les enjeux de l'incertitude puisque eux-mêmes sont plongés dans cette incertitude. Il s'agit également de découvrir le monde de la recherche et ses implications dans les autres mondes : politiques, financiers, juridiques… Pour cela, les enseignants initient à des outils méthodologiques et techniques permettant aux élèves d'analyser des situations compliquées qui mêlent risque technologique, incertitude scientifique, conflits de valeur morale ou politique. Le but est de leur permettre de déchiffrer un monde complexe et rempli de confusion, d'analyser un sujet, d'étudier le bien-fondé d'un argument et de se former une opinion sur la base d'une analyse critique. Il s'agit d'une démarche essentiellement inductive, centrée sur l'élève où le rôle de l'enseignant consiste essentiellement à superviser ou à servir de personne-ressource.

Ces cours sont en même temps, des exercices d'observation, de documentation et d'analyse. L'enseignement comprend des cours théoriques complétés par une ou plusieurs études de cas réalisées par les étudiants, le plus souvent constitués en petits groupes et sur une controverse choisie par eux.

Etape documentaire

La première étape est documentaire et comprend deux volets qui concernent le choix de la controverse sur laquelle ils veulent travailler et, par la suite, la collecte des informations la concernant. La recherche de thème passe par la nécessité pour eux de construire une veille sur des controverses qui sont d'actualité. Loin du sujet déjà fixé à l'avance, il leur faut partir à la recherche d'information en élaborant leur propre dispositif de surveillance de leur environnement. L'apprentissage d'une telle démarche constitue un premier jalon de la formation. « Il s'agit de trouver une situation où les incertitudes usuelles du social, de la politique, de la morale se trouvent compliquées et non plus simplifiées par l'apport de connaissances scientifiques ou techniques assurées ». (Philippe Zittoun. Comment identifier et choisir une controverse ? Atelier Pact-let, 06/04/09. http://www.atelierpolitique.fr/assets/Uploads/Comment-identifier-et-choisir-une-controverse.pdf ?).

La seconde démarche repose sur la connaissance et la mise en œuvre de techniques documentaires : Les étudiants élaborent un dossier dans lequel sont classés tous les textes trouvés relatifs à la controverse choisie. Le but de la documentation rassemblée est de couvrir de la façon la plus exhaustive et pertinente possible les points de vue des différents acteurs impliqués dans la controverse. Cette documentation est ensuite analysée, synthétisée et parfois décryptée.

Cette étape de recherche documentaire est bénéfique pour découvrir les sources d'information générale et scientifique, les évaluer. Le rôle des médias dans des questions controversées et la manière dont ils peuvent contribuer à la manipulation d'arguments devient une préoccupation grandissante à l'heure actuelle. Il est très important pour les élèves d'avoir une idée de la participation des médias dans ces sujets. Savoir déchiffrer les médias est devenu un moyen de survie avec l'augmentation de leur influence. La question est : « Comment les médias reflètent-ils et, en même temps, créent-ils la réalité ? » Dans quelle mesure sur un sujet controversé donné, le média crée-t-il l'événement ou manipule-t-il les arguments, et comment ?

L'étape de collecte d'information permet également de comprendre comment fonctionne la littérature scientifique, en particulier la littérature grise, la nécessité de trier les sources découvertes et leur exploitation. L'intérêt de l'étape documentaire est de permettre aux étudiants de découvrir le paysage informationnel et les outils qui recensent les gisements d'information. L'apprentissage des instruments de recherche documentaire constitue un élément essentiel (catalogues, annuaires d'entreprises, bases de données bibliographiques…). Il s'agit d'apprendre à l'élève à recenser l'ensemble des sources disponibles sur le sujet qu'il doit traiter. Dans cette étape, les services de documentation et les documentalistes ou professionnels de l'information ont un rôle important à jouer. Ils connaissent les sources primaires et secondaires, blanches ou grises. Mais ils maîtrisent également les différents techniques de la recherche documentaire qu'il s'agit de faire apprendre aux étudiants (recherche simple, recherche avancée…). Cette étape met en lumière l'importance de la littérature grise qui permet l'approche des scientifiques en action, des chercheurs en plein travail...

Savoir chercher de l'information nécessite aussi une formation sur l'importance du langage et, en particulier sur indexation. Tout sujet comporte un ou plusieurs mots-clés qu'il faut, non seulement savoir choisir mais également définir. L'indexation ou extraction des mots clés permet aux étudiants de comprendre la polysémie du langage naturel et la nécessité de délimiter soigneusement le sens des termes utilisés pour effectuer une recherche sans un maximum de bruit, en particulier sur internet. Mais il s'agit également de savoir restituer les informations obtenues à travers les sources collectées. Cela veut dire, entre autre, savoir établir une note de synthèse, savoir élaborer une bibliographie normalisée ? témoignage de la richesse des sources exploitées et citées (respect du droit d'auteur). Le savoir faire documentaire constitue donc une étape essentielle dans l'enseignement de toute controverse. « Si sorti de cette phase, l'élève est sensibilisé à devoir aller dans toute situation, d'autant plus lorsque celle-ci est particulièrement complexe, à recenser les sources disponibles et à ne pas se contenter des sources auxquels il a facilement accès, alors on peut dire qu'un pas important a été franchi en rupture le plus souvent avec les méthodes d'enseignement traditionnel où le savoir est accessible à travers des manuels ou des polycopiés. ». C'est l'idée que défendent depuis longtemps les professeurs documentalistes !

Un autre temps de l'enseignement documentaire a pour objectif de permettre aux étudiants de comprendre le sens du terme problématique. Les étudiants, en s'appropriant les informations collectées doivent savoir soulever une ou plusieurs problématiques argumentées sans la ou les confondre avec le thème ou sujet de leur choix. Ils doivent également émettre des hypothèses, pour enfin proposer des solutions d'action, en ayant anticipé les difficultés et les enjeux que chacune apporte. Travailler sur la méthode, poser les hypothèses, construire une problématique est aussi important que d'envisager les solutions. « Ce travail de questionnement et de déconstruction qui oblige à retourner questionner les sources quand ce n'est en chercher de nouvelles forme une posture qu'il s'agit de transmettre aux élèves » (Philippe Zittoun. Une expérience pédagogique à partir des controverses scientifiques. ENTPE, Vaulx-en-Velin, 2005).

Examen des argumentations

La deuxième étape de l'étude de cas est d'entraîner les étudiants dans l'examen des argumentations apportées par les acteurs au cœur de la controverse. Ces argumentations sont d'ordre scientifique mais aussi d'ordre moral, politique, social… La controverse est intéressante, en effet, parce qu'elle oblige à l'analyse en profondeur des argumentations apportées par l'un et l'autre camp pour défendre son avis. Et ces argumentations peuvent faire l'objet de manipulation, en particulier à travers les médias.

Pour déterminer la manipulation d'un argument, les élèves doivent tout d'abord déterminer qui est en jeu et quels sont leurs intérêts particuliers dans ce dossier spécifique. Quelle est la rationalisation de leur position ? Quelles sont leurs raisons pour soutenir le point de vue qu'ils proposent ? Quand ils étudient ces questions, les élèves commencent à devenir conscients de la manière dont on peut choisir une certaine information, utiliser tel ou tel concept ou mot plutôt qu'un autre, souligner ou ignorer certains points, selon l'effet sur les prises de position sur une question. Le degré auquel les parties en cause sont mues par leur intérêt personnel et utilisent l'information à la seule fin de promouvoir cet intérêt, permet de mieux cerner la légitimité d'une prise de position. D'un autre côté, une position bien soutenue ou appuyée sur de fortes raisons, peut, au contraire, ajouter de la crédibilité à un argument. La manipulation d'arguments se réalise habituellement par des stratégies telles que la création de boucs émissaires, de fausses analogies ou des exemples extrêmes, entre autres. Les élèves peuvent avoir une indication de la validité d'un argument en étudiant le degré auquel les médias ou les avocats d'un point de vue font usage de ces stratégies. La détection de ces tactiques aide les élèves à évaluer un argument et à porter un jugement sur la question.

D'une façon générale, les élèves découvrent, à partir de l'étude d'un cas, ce que Bruno Latour cherche à démontrer de façon générale : une science vraie et figée n'existe pas. La science dépend toujours de la société dans lequel elle se construit qu'il s'agisse du scientifique comme acteur ou des acteurs sociaux formant commande, qu'il s'agisse d'une entreprise ou de l'Etat.

« Penser par soi-même »

Les démarches effectuées dans les grandes écoles peuvent servir de modèle pour baser les enseignements à destination des plus jeunes sur l'action et non plus seulement sur l'écoute de l'enseignant. La documentation a ici un rôle déterminant à jouer en permettant, entre autre, une éducation aux médias souvent accusés de fausser les argumentations avancées pour défendre tel ou tel savoir. Elle joue également un grand rôle dans l'acquisition de l'esprit critique par l'élève et pour la construction de son autonomie puisqu'elle est basée sur la philosophie du « learning by doing ». L'élève doit acquérir dès l'école les compétences désormais essentielles aux activités quotidiennes dans une société de plus en plus dépendante de l'utilisation des connaissances. Or les méthodes pédagogiques basées sur la démarche d'investigation se révèlent efficaces. Il s'agit donc de renverser la pédagogie utilisée pour enseigner les savoirs certains et incertains à l'école en la faisant passer de méthodes essentiellement déductives à des méthodes basées sur l'investigation. Cependant, le succès d'un tel enseignement prenant appui sur les controverses vécues par les élèves au sein de la société ne peut exister qu'à travers l'engagement de tous les acteurs éducatifs, quelque soient leurs domaines disciplinaires.

Apprendre l'incertitude de la science, comprendre sa complexité et son implication dans toutes les facettes de fonctionnement d'une société permet aux étudiants d'apprendre à réfléchir par eux-mêmes, à acquérir leur autonomie. Les enjeux de scientifiques, deviennent citoyens en chargeant les personnes de leurs devoirs : il s'agit de s'informer et d'appendre à s'informer afin que chacun ait en main les arguments du débat et sache décrypter, par delà des raisonnements objectivés, les arguments litigieux pouvant conduire à des prises de position contraires aux valeurs que défendent les démocraties, ou à s'engager sur des voies pseudo-scientifiques, signes de leur perte de liberté. On peut donner le rôle des sectes, pour exemple. Cependant de nombreuses controverses dans nos sociétés, dépassent le cadre des sciences et des savoirs pour entrer dans celui des valeurs. C'est pourquoi beaucoup aujourd'hui plaident pour que l'école devienne l'école de l'humanité, dans laquelle les controverses sous toutes leurs formes trouvent leur place. Nous y entrons à présent.

Conclusion : L'école de l'Homme

Cette école prenant modèle sur les enseignements ouverts dans les grandes écoles doit s'ouvrir à la controverse scientifique, avec des objectifs plus généraux. Elle doit aussi s'ouvrir aux controverses nées des actions ou des idées obéissant non plus seulement à des savoirs mais à des croyances et aux actions nées de ces croyances.

De plus en plus, l'opinion se répand qu'une bonne formation à notre époque est une éducation planétaire, qui a pour principal objet d'aider les élèves à comprendre les rapports et les interdépendances, à sensibiliser les élèves à l'état de la planète, et à former des individus bien préparés qui se conduiront comme citoyens efficaces et responsables dans un monde complexe. Certes, l'école est l'institution chargée de transmettre des connaissances et, par le biais des enseignants, de s'assurer de leur appropriation par les élèves. Cependant, l'école n'est pas une institution fermée. Elle vit dans un monde donné et doit lui ouvrir ses portes. Cela veut dire ouvrir les portes sur l'homme qui sait mais aussi et surtout l'homme qui vit. Son but est désormais d'aider les hommes à prendre conscience des conditions concrètes de leur existence et des profondes différences qui les caractérisent et parfois les séparent. L'étude des controverses peut être un moyen parmi d'autres, pour y parvenir. Mais les controverses dont il s'agit d'ici ne sont plus seulement les controverses scientifiques ou spécialisées nées des désaccords dans les savoirs. Ce sont aussi des controverses religieuses, métaphysiques ou fondées sur des valeurs, c'est-à-dire nées des convictions et des croyances acquises par l'éducation. Ces controverses changent ici d'échelle. Ce sont des controverses inter-culturelles, voire inter-civilisationnelles. Car dans toutes les sociétés, il existe des règles d'action collective qui gouvernent leur conduite. Ces règles se concrétisent dans des coutumes et des pratiques diverses. C'est ce que l'on peut appeler les mœurs d'une société donnée. Sont controversées les modes d'action de ceux qui vont à l'encontre des nôtres. Et plus une société devient hétérogène, plus les controverses morales ou liées aux mœurs, peuvent intervenir. Il devient donc urgent de s'interroger sur les différences qui séparent des groupes sociaux appelés à vivre ensemble et ne répondant pas aux mêmes normes de la vie sociale.

Pour cela, l'école doit s'ouvrir encore plus sur une pédagogie de l'hétérogénéité. Car les conséquences sont grandes quand elle se ferme aux controverses scientifiques ou aux controverses sociales.

Se fermer à la science et à la controverse scientifique, c'est clôturer l'école dans l'ésotérisme, pris ici au sens péjoratif du terme. C'est priver les élèves d'une dimension essentielle de notre vie en société : la dimension scientifique et technique. C'est séparer l'élite de la non élite en rendant toutes rencontres et dialogue impossibles. Mais c'est aussi ouvrir grandes les portes sur la possibilité de la désinformation ou de la manipulation de l'information avec toutes les conséquences dues à ce type de pollution.

Se fermer à la controverse sociale et morale, c'est clôturer l'école dans l'obscurantisme, la censure et l'intolérance. C'est aussi fermer la porte sur des dimensions essentielles de la vie sociale : la vie ensemble. Et comme précédemment, c'est aussi ouvrir grandes les portes sur toutes les formes de manipulation et de désinformation.

C'est pourquoi l'Ecole doit faire sa place à la controverse scientifique mais aussi aux controverses morales ou religieuses en s'ouvrant sur le multiculturalisme, véritable chance pour la pédagogie. Nous avons, au début de cette étude, insisté sur le sens premier religieux du terme de controverse. Aujourd'hui, les religions jouent un rôle important au sein des sociétés. Elles peuvent être source de débat et de controverse. C'est pourquoi, l'école doit leur ouvrir ses portes. Un débat sur l'avortement, par exemple, fait intervenir des savants (biologie, médecine, histoire…). Mais elle fait également intervenir des moralistes, des théologiens, des religieux qui diront l'interdit ou le permis au nom d'un dieu et non d'un savoir. C'est pourquoi « L'enseignement du fait religieux dans l'école laïque » est essentiel, même si cela soulève de nombreuses controverses ! (Debray. Paris : La Documentation française, 2002). Lors de la réunion mondiale d'experts à Oslo, en septembre 2004, sur ‘ l'enseignement pour la tolérance, le respect et la reconnaissance relatifs à la religion ou la conviction, l'Unesco a proposé un enseignement pour faire acquérir à ceux qui le suivent des « capacités qui leur permettront de faire face dans un esprit constructif à toutes sortes de différences entre les hommes, de controverses politiques et de conflits sociaux ». (http://www.unesco.org/education/pdf/34_57_f.pdf ).

S'ouvrir à la controverse, malgré toutes les difficultés précédemment évoquées, devraient permettre aux élèves, à travers les discussions et débats ouverts par ces controverses de faire le long et difficile chemin qui mène à la découverte de la personne humaine et de comprendre le mot clé de respect qui lui est attaché.

Recherche avancée