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Conrad Gesner, le père de la bibliographie (1516-1565)

par Olivier Le Deuff,
[novembre 2015]

Mots clés : bibliographie

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Conrad Gesner incarne la figure de l’érudit par excellence. Il s’est en effet intéressé à une variété de domaines puisqu’il fut qualifié à la fois de bibliographe, de compilateur, d’encyclopédiste, de naturaliste, de médecin, de linguiste et même de paléontologue ainsi que d’alpiniste. Impossible d’être exhaustif sur un tel personnage, par contre il est intéressant à plus d’un titre pour l’histoire des sciences de l’information et de la documentation. Plusieurs de ces travaux méritent ici un examen particulier afin qu’il retrouve la reconnaissance que les siècles ont fini par émousser.

[Dessin de Conrad Gesner par Conrad Meyer (1662)]

Dates clefs

  • Naissance le  26 mars 1516 à Zurich dans un milieu modeste, son père étant fourreur
  • Son père remarque sa précocité et c’est son oncle, Johannes Frick, spécialiste des plantes qui effectue son éducation. Il entre au Carolinum à Zürich 
  • Décès de son père en Opens external link in new window1531 lors de la bataille de Kapel.
  • Il suit une scolarité brillante qui impressionne ses professeurs qui veillent à ce qu’ils puissent poursuivre ses études notamment à Strasbourg et à Bourges pour apprendre l’hébreu et la médecine. (1532-1533). Il bénéficie alors des appuis de son ancien maître Opens external link in new windowOswald Myconius et et du réformateur et théologien Opens external link in new windowHenrich Bullinger.
  • 1536. Mariage avec Barbara Singysen. Ce mariage est qualifié d’imprudent, sans doute une passion de jeunesse et Gesner ne pourra guère s’appuyer sur sa femme par la suite.
  •  Retour en suisse en 1536. Bullinger qui l’a employé déjà auparavant lui offre à nouveau un salaire pour poursuivre ses études et ses recherches.
  • 1537-40 professeur de grec à Lausanne (1) mais son intérêt pour des études scientifiques et médicales demeure et il obtient une subvention de Zurich pour aller étudier à Montpellier.
  • 1541. Il obtient le grade de docteur.
  •  Il publie en 1545, Bibliotheca universalis sive catalogus omnium scriptorum locupletissimus in tribus linguis Latina, Graeca et Hebraica.
  • 1546. Professeur au séminaire Carolinum qui deviendra la future université de Zurich.
  •  1552. Devient médecin à Zurich
  • 1555. Ascension du Mont Pilate et premier ouvrage consacré à une montagne.
  • 1558. Soutient la réforme impulsée par Ulrich Zwingli et accueille des réfugiés venus d’Angleterre.
  • Décès le 13 décembre 1565 Zurich. Il meurt des suites de l’épidémie d’une forme de peste après avoir soigné plusieurs malades. Il laisse inachevée de manière inattendue son œuvre.

La bibliographie

Les catalogues n’existent pas encore, mais l’usage des bibliographies se développe. Elles sont parfois nommées d’ailleurs bibliothèques, notamment car leur production s’exerce bien souvent dans le cadre d’une bibliothèque particulière. Gesner est considéré comme le père de la bibliographie, car il devient le maître du genre en produisant un travail considérable dans la lignée de Calimaque, mais avec une plus grande exhaustivité et une plus grande rigueur en produisant un outil organisé qui est en fait le plus grand index des œuvres publiées et imprimées. Il est considéré à ce titre comme le père de la bibliographie pour ses travaux précurseurs et l’influence qu’il aura sur les réalisations qui lui succéderont. Le travail de Gesner vise une forme d’exhaustivité inégalée et sa bibliographie (bibliotheca universalis) rassemble sur plus de 1200 pages près de 10 000 ouvrages et des milliers d’auteurs.

Dans sa « bibliothèque », il inclut des détails de publication, des informations sur les auteurs ainsi que sur le contenu des ouvrages. Il opère alors un important travail d’analyse documentaire.

Gesner inclut des ouvrages potentiellement médiocres  ou des ouvrages qui peuvent avoir subi critiques et censures ainsi que des ouvrages écrits en langue « barbare », car il considère qu’ils peuvent parfois contenir de bons éléments. Il choisit d’adopter la position de Opens external link in new windowPline qui jugeait qu’il n’existait aucun ouvrage totalement mauvais. Les lecteurs les moins éduqués pourront selon Gesner trouver des conseils de lecture ailleurs que dans sa bibliographie universelle.

Prémisses du catalogage et de la mutualisation

Le travail de Gesner est une avancée catalographique importante, car sa bibliotheca universalis constitue justement un catalogue universel dans la mesure où chaque possesseur de sa bibliographie peut en user pour classer sa propre bibliothèque. Gesner précise à cet effet qu’il est possible d’annoter la bibliographie avec son propre système de notes et de cotes dans les espaces blancs. Cette pratique sera utilisée pour des bibliothèques personnelles, mais aussi de plus grande importance. Philip Edward Fugger (1546–1618), le fils Georg Fugger (célèbre marchand allemand) cataloguera ainsi sa propre bibliothèque. Par la suite, cette pratique sera utilisée pour des bibliothèques personnelles, mais aussi pour des bibliothèques de plus grande importance. On sait d'ailleurs que l’édition de 1674 du catalogue de la bibliothèque bodléienne  (la plus prestigieuse bibliothèque d’Oxford qui doit son nom à son bibliothécaire Thomas Bodley) sera utilisée pour servir de catalogues manuscrits de la bibliothèque mazarine dans laquelle officiera Opens external link in new windowGabriel Naudé.

Gesner souhaitait accompagner sa bibliographie d’un volume contenant un index thématique des ouvrages : Pandectae (1548°). Mais cette entreprise ne fut pas pleinement réalisée. Seulement, l’ouvrage de Gesner allait constituer pour les siècles suivants le modèle et l’exemple à suivre en matière de bibliographie en alliant à la fois la précision mais également la concision pour indexer un maximum de documents (2). Plusieurs travaux prendront donc appui sur le recensement de Gesner comme celui de son ami et biographe Josias Simler en 1583. D’autres projets de bibliographies en langue vernaculaire suivront notamment avec Libraria (1550) d’Anton Francesco Doni qui y recense 159 auteurs italiens.

La bibliotheca universalis sera  finalement mise à l’index (index librorum prohibitorum), car l’ouvrage apparaît trop original, issu d’une éducation protestante et paraît finalement contester l’autorité du pape. Finalement, le Opens external link in new windowdouble visage de l’indexation se trouve ici représenté avec d’un côté Gesner qui œuvre pour l’accès à la connaissance, et de l’autre la traque de l’erreur représentée par l’Église catholique et son index. Deux logiques qui s’exercent à la même époque. Le pire est que l’ouvrage de Gesner est d’ailleurs utilisé pour repérer les livres à interdire (3) !

Un grand indexeur 

Le travail de Gesner repose sur des logiques d’indexation notamment alphabétiques et thématiques. Il envisage ainsi de réaliser des index uniques contenant à la fois des noms propres et des sujets comme dans l’édition de 1559 de Stobaeus (un florilège réédité à partir des œuvres du compilateur et doxographe Joannes Stobæus). Gesner est l’indexeur le plus rigoureux en veillant à une qualité de rangement alphabétique et en rassemblant toutes les références correspondantes à un sujet alors que beaucoup d’index n’offrent pas une telle qualité au XVIe siècle.

Une nouvelle forme de consultation

Gesner crée en fait un nouveau sens du mot consultation (4) . L’habitude n’est pas encore répandue de simplement consulter un ouvrage plutôt que de procéder par une lecture du début jusqu’à la fin, si bien qu’il est fréquent que Gesner explique par un mode d’emploi comment utiliser l’ouvrage lorsqu’il y figure un classement de type alphabétique comme ce sera le cas pour sa célèbre histoire des animaux en cinq volumes :

« L’utilité du lexique ne vient pas du fait de le lire du début jusqu’à la fin, ce qui serait plus pénible qu’efficace, mais de le consulter de temps en temps » (« ut consulat ea per intervella »). Gesner opère donc un élargissement du sens classique du mot consultation. 

Du coup, la consultation dédiée d'abord aux oracles passe dans le rapport au livre et à la recherche d'information. L’objectif est donc de sortir de la logique de la lecture exhaustive, pour pouvoir répondre à un besoin d’information à un moment spécifique. 

Le couper-coller, la  stratégie du post-it et le modèle de la fiche

L’œuvre de Gesner repose sur une optimisation du travail intellectuel avec le développement d’outils et de méthodes.  Gesner pratique fréquemment le copier-coller pour réaliser ses fiches. Dans l’idéal, Gesner envisage le fait qu’il faudrait disposer de deux copies pour pouvoir faire des découpages lorsque le besoin se fait ressentir à la fois sur le recto et le verso. La conservation de l’ouvrage ne semble guère préoccuper Gesner comme si finalement le livre n’était qu’un objet à améliorer et bien moins intéressant que la fiche. Cette logique de la fiche est basée sur des possibilités de repositionnement des passages qui sont collés et qui doivent pouvoir être décollés aisément. On est dans une forme très proche de celle que nous connaissons avec le post-it. Le collage définitif n’est employé que pour la version manuscrite qui servira à l’impression finale. Gesner a parfois travaillé avec des personnes à son service ; il leur signalait le passage à recopier ou à coller.

Gesner use abondamment de la fiche du fait de sa souplesse d’utilisation. On retrouvera cette logique chez Paul Otlet qui considèrait d’ailleurs la fiche comme le modèle d’avenir, car plus pratique et plus facile à mettre à jour que les monographies. Chez Gesner, les fiches peuvent être aisément déplassées et reclassées puis finalement coller en suivant un ordre précis lorsque l’œuvre finale est prête à être envoyée à l’imprimerie. Cette dominante de la fiche reste toujours un bon exemple de base en matière de travail intellectuel ce qu’on retrouve chez Guitton (5), mais encore actuellement dans nos  déclinaisons digitales comme avec le logiciel Evernote. Ceux qui usent des fiches comme Gesner  leur accordent une forte valeur car la consigne est de veiller à leur préservation en cas d’incendie.

Cette ingénierie du travail intellectuel présente chez Gesner le conduit à inventer le crayon en incluant une mine de graphite dans du bois. Il décrit cet usage dans son traité des fossiles publié  en 1565.

Le compilateur infatigable


Les compilateurs sont souvent assez jeunes, probablement du fait de la pratique des lieux communs, ces cahiers utilisés par les étudiants pour collecter diverses prises de notes. Gesner commence donc très jeune cette pratique. Il n’a que 39 ans lorsqu’il publie sa bibliographie, alors que cela pourrait ressembler au travail de toute une vie. Dans son travail de compilation, Gesner va croiser différentes sources d’informations :

-          Celles issues de ses propres travaux, voyages, pérégrinations notamment pour composer son travail d’histoire naturelle

-          Celles issues de ses nombreux échanges avec ses divers confrères et correspondants partout en Europe et qu’il remercie dans ses productions imprimées. 

Le travail du compilateur s’avère souvent exténuant, ce que déclare d’ailleurs Érasme à son imprimeur. Gesner compare ses trois années sans relâche pour réaliser la bibliotheca universalis au fait d’escalader une montagne. Cette entreprise pour faire avancer les connaissances impose par conséquent d’importants sacrifices.

Entre dictionnaire et commentaire

S’inspirant d’un premier travail d’Ambrosio Calepino, Gesner réalise un dictionnaire de noms propres : Onomasticon propriorum nominum (1551). Il y rassemble à la fois des noms issus de la littérature antique, mais aussi des hommes, des femmes, des montagnes, des lieux géographiques réels comme fictionnels. L’objectif est de pouvoir constituer un document de références notamment pour les commentateurs qui écrivent des scolies afin de ne pas répéter toujours les mêmes commentaires. Du coup, Gesner évoque un commentaire commun en reliant l’acte de commenter et d’annoter et le fait d’utiliser un dictionnaire de noms propres.

Un naturaliste

Gesner vend son travail à  son collaborateur Carl Wolff à la fin de sa vie, mais c’est une façon de s’assurer que son œuvre perdurera et qu’il y aura des publications à la suite notamment en ce qui concerne son projet d’histoire naturelle des plantes (6) . Mais ça ne sera pas le cas, car Carl Wolff revendra les travaux avec l’autorisation des héritiers de Gesner et ne publiera rien. Joachim Camerius, l’acquéreur réutilisera les notes et illustrations pour ses propres travaux sans en mentionner l’origine. Toutefois, son histoire des plantes (Historia plantarum) sera finalement publiée en 1753.

Gesner est considéré comme un des premiers naturalistes, et fut surnommé le Pline helvétique. Il commet toutefois plusieurs erreurs notamment en intégrant des animaux fabuleux et autres créatures qui n’ont jamais existé comme la manticore (un animal avec un corps de lion et une tête humaine) ou le monocerote (une licorne) dans son histoire des animaux. Le désir de compilation l’emporte parfois sur une analyse raisonnable, mais cela s’explique également par le choix exercé par Gesner de ne pas juger sans preuve et de laisser une bonne part d’appréciation et donc dans l’évaluation de l’information à ses lecteurs.

Le monocerote dans son histoire des animaux

Un humaniste digital ?

Gesner apparaît comme un érudit touche à tout et dont le travail consiste à améliorer la connaissance en s’appuyant sur les travaux issus du passé, mais également ceux qui sont réalisés à son époque. 

Humaniste assurément de par l’ampleur de ses réalisations et par sa capacité à échanger avec divers collaborateurs : il a entretenu une énorme correspondance avec des centaines d’humanistes, mais aussi des professionnels de toutes sortes comme des jardiniers, des éleveurs, des pêcheurs et des mineurs. Il constitue un réseau social (7) bien avant nos réseaux type facebook et son réseau d’amis est matérialisé dans un document spécifique. En effet, il fait signer par 227 personnes son liber amicorum, tradition humaniste qui consiste à faire signer un livre au gré de ses voyages les personnes importantes rencontrées. Gesner précise des détails biographiques sur chacun d’entre eux et aime les remercier dans ses ouvrages quand ils lui ont envoyé des documents.

Humaniste également digital en tant qu’expert de l’indexation afin d’offrir de plus grandes possibilités de manipulation de l’information notamment en développant la notion de consultation, marquant ainsi une volonté de rupture avec la pratique de lecture linéaire. Impossible d’ignorer l’apport de Gesner à cette longue histoire des humanités digitales (8). 

A noter, la revue Gesnerus consacrée l’histoire de la médecine et des sciences naturelles est un hommage à son travail. Gesner a également figuré sur les billets de cinquante francs suisses. 

Quelques-unes de ses œuvres 

1541 Enchiridion historiae  plantarum

1542 Catalogus plantarum

1545 Bibliotheca universalis. L’édition de son ami  J. Simler 1574 est disponible ici : Opens external link in new windowhttp://www.e-rara.ch/zuz/content/titleinfo/5079505

1548 Pandectarum sive partitionum universalium libri xxi

Sa célèbre histoire des animaux en quatre volumes Opens external link in new windowHistoriae animalium

-1551 Quadrupedes vivipares

-1554 Quadrupedes ovipares

-1555 Avium natura

-1558 Piscium & aquatilium animantium natura

1555 Un travail linguistique et de comparaison. Mithridates de differentis linguis 

Son histoire des plantes qui finira par être publiée bien après sa mort. Opens external link in new windowHistoria Plantarum (ed. 1750)

Notes de bas de page

1. Eugène Olivier: Les années Lausannoises (1537–1540) de Conrad Gesner. In: Schweizerische Zeitschrift für Geschichte. Band 1, 1951 (Digitalisat).

2. Fiammetta Sabba: La „Bibliotheca universalis“ di Conrad Gesner. Monumento della cultura Europea. Bulzoni, Roma, 2012. (Il bibliotecario: 25)

3. Bujanda, J. M. de, Davignon, R., Stanek, E., &  U. de S. C. d’études de la Renaissance. (1990). Index de Rome: 1557, 1559, 1564?: les premiers index romains et l’index du Concile de Trente. Librairie Droz.

4. Blair, A. (2011). Too Much to Know - Managing Scholarly Information before the Modern Age. New Haven, Yale University Press.

 5. Guitton, J. (1951). Le travail intellectuel, conseils à ceux qui étudient et à ceux qui écrivent (Aubier). Aubier/ Editions Montaigne.

 6. Van de Velde A. J. J. Le Liber I " Historiae Animalium" de 1551 de Conrad Gesner. In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, tome 5, n°3, 1952. pp. 265-269.

Disp sur :Opens external link in new windowwww.persee.fr/doc/rhs_0048-7996_1952_num_5_3_2948

 7. Deslile, Candice. « Une correspondance scientifique à la Renaissance : Les Lettres Médicinales de Conrad Gesner », in Réseaux de correspondance à l’âge classique (XVIe-XVIIe siècle), Pierre-Yves Beaurepaire, Jens Häseler et Antony McKenna, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2006, p. 33-44.

 8. Olivier Le Deuff (2015). Les humanités digitales précèdent-elles le numérique ? Jalons pour une histoire longue des humanités digitales in Saleh, I., et ali (dir.). H2PTM’15, ISTE Editions. p.421-432 Disp sur : Opens external link in new windowhttp://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_01220978

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