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Interview de Jean-Yves Loude, écrivain-ethnologue

Par Christine Morin et Carole Tilbian,
[2005]

Mots clés : écrivain , littérature de jeunesse

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Jean-Yves Loude
Jean-Yves Loude

Passionné de voyages et d'écriture, Jean-Yves Loude exerce la double activité d'ethnologue et d'écrivain. Son goût pour les échanges et les rencontres l'amène à participer également à de nombreuses expériences d'écriture auprès de publics diversifiés.

Sollicité par les enseignants du Lycée agro-viticole de Bel Air, situé près de Belleville, au coeur du pays beaujolais - dont une partie de sa famille est originaire -, Jean-Yves Loude s'est engagé en 2003 et 2004 dans un vaste projet avec des élèves de Bac Pro Viticulture-Oenologie, qui a débouché sur la rédaction et la publication d'un roman policier, Le Vol du Nez.
L'équipe de Savoirscdi l'a rencontré, le mardi 7 décembre 2004, au lycée de Bel-Air, en compagnie de Geneviève Lacaule et Dominique Maître, respectivement documentaliste et professeur de français, et initiateurs du projet.

Jean-Yves Loude, qui êtes-vous et comment êtes-vous devenu écrivain ?

 Jean-Yves Loude :
On ne devient pas écrivain, il n’y a pas d’école d’écrivain. Ce sont les hasards de la vie qui font qu’on devient écrivain.Deux facteurs se sont conjugués. Je suis diplômé de l’Ecole Supérieure de Commerce de Lyon et j’ai été enrôlé, dès le début, dans l’aventure de Lyon Poche. Etre le premier rédacteur en chef de Lyon Poche m’a permis d’écrire. Je dis toujours aux élèves qu’écrire est une pratique, c’est comme jouer de la guitare ou jouer du piano, c’est un apprentissage, une exigence quasi quotidienne. Moi, j’ai eu la chance, par le journalisme culturel, d’écrire tous les jours, tous les jours, tous les jours, pendant six ans.
Ensuite, ma passion de la culture, ma pratique de l'écriture, se sont conjuguées avec celles du voyage. Je voyage depuis l’âge de 20 ans et j’ai toujours écrit mes voyages.
Un jour, j’ai choisi de quitter le journalisme pour devenir écrivain et témoigner de mes voyages lointains et, peu à peu, des cultures que j’avais la chance de côtoyer. J’ai voulu être le témoin d’êtres qui m’acceptaient, de cette richesse que j’abordais et que je ne pouvais pas garder pour moi tout seul. Alors, j’ai tout lâché pour aller vivre dans des sociétés très différentes des nôtres et je me suis fais happer par ce que l’on appelle l’ethnologie.

Vous vous présentez souvent comme "écrivain-ethnologue". Qu’est-ce qu’un "écrivain-ethnologue" ?

Jean-Yves Loude : Je suis ethnologue en vocation secondaire et un second parcours universitaire m’a conduit au Doctorat d’ethnologie, après 15 ans de terrain au Pakistan.
Je suis un des derniers exotes dont parlait Claude Lévi-Strauss. C’est vrai que Viviane, ma compagne, et moi-même, nous sommes parmi les derniers à avoir vécu "un vrai terrain"  comme on l’entendait autrefois, en apprenant la langue et en vivant avec les gens dans l’Himalaya. C’est très important pour toute la suite de mes projets : celui monté à Bel Air avec des élèves et ceux que je peux mener avec des adultes sur la mémoire des migrations.
Cette altérité que je vais chercher ailleurs, je la retrouve quand je rentre chez moi, puisque l’altérité se rapproche de nous, heureusement. Et cette société plurielle, il m’intéresse de la découvrir, de la décrire, de lui donner la parole parce que, souvent, elle ne l’a pas. C'est en cela que je suis à la fois écrivain et ethnologue.

Vous êtes écrivain pour les adultes, écrivain pour la jeunesse : il n’est pas courant de conjuguer les deux types d’écrits. Qu’est-ce qui vous conduit plus particulièrement à écrire des romans pour la jeunesse et des romans fantastiques ?

Jean-Yves Loude : Je suis écrivain, je ne fais que ce métier, écrire, je n’en fais pas d’autre. Ecrivain pour les adultes, écrivain pour la jeunesse... le fil conducteur reste le même : transmettre un savoir. Voilà ce qui est important pour moi. Transmettre un savoir, que ce soit aux adultes ou aux enfants ; la forme change mais c’est exactement le même métier. J’écris pour transmettre quelque chose que j’ai eu le bonheur d’apprendre moi-même. L’expérience faite à Bel Air, avec Le Vol du nez, est bien dans cette thématique.
Au départ, je n’avais pas l’intention d’écrire pour la jeunesse. J’écrivais des récits de voyages, des essais et des livres d’ethnologie. C’est grâce à un éditeur que je me suis mis à écrire pour la jeunesse. Par le roman, il pouvait être intéressant de donner à connaître aux enfants d’ici, la vie des enfants des sociétés lointaines que j’avais eu la chance de côtoyer. J’ai écrit une douzaine de romans pour la jeunesse.

Il y a du documentaire dans vos romans. Considérez-vous que vous écrivez des fictions documentaires ? Vous vous impliquez fortement dans ces projets...

Jean-Yves Loude : Je me sers de la fiction pour transmettre un savoir. Je ne pense pas que Le Vol du nez soit un documentaire. Je préfère dire que c’est une fiction documentée, mais qui répond à des objectifs partagés. Ce que j’aime, c’est que le livre ne soit pas un livre de plus, mais qu'une histoire soit attachée à la création d’un livre. Le livre aurait tendance à devenir un produit de consommation courante, auquel on ne prête pas assez attention.
Or, dans le travail fait ici, on redonne du sens au livre. Ce n’est pas un produit de plus, c’est le fruit d’une volonté précise, d’un rêve, d’un objectif ; beaucoup de gens y participent, donnent leur savoir pour que le scénario se construise, que l’histoire se fasse ; beaucoup de gens sont associés aux résultats et à la continuation de cette histoire. Là aussi, la transmission de savoir est importante parce que c’est le rôle de ces livres là.

Pour moi, un livre est une aventure collective. Au Cap vert, quand on fait un travail collectif dans les champs, qu’on se rend service, qu’on travaille un jour pour l’un, le lendemain pour l’autre, on appelle ça une «joutamon», les mains jointes.
Un livre implique une énergie, un enthousiasme, un rêve, une projection, car rien n’est gagné d’avance ; c’est un pari qui prend du sens et qui donne et génère de la vie.

Quel était le pari avec Le Vol du nez ?

Jean-Yves Loude : Il y a beaucoup de paris dans notre projet, parce qu’on part d’élèves qui n’ont pas de goût pour la lecture et encore moins pour l’écriture, mais qui ont un savoir, celui qu’ils sont en train d’acquérir ici ; celui aussi qu’ils tiennent de leur origine familiale.

On parle beaucoup aujourd’hui de l’échange des savoirs, cette espèce de troc nouveau dans notre société qui est très beau en fait. C’est la base du projet que Dominique Maître et Geneviève Lacaule avaient imaginé : que fait-on d’une semaine entre un écrivain qui a sa pratique et son histoire et puis des élèves qui ont leur pratique, leurs réticences, leur réserve ? Que vont-ils faire ensemble ?

L’un va dire qui il est, ce qu’il fait : il vendange les mots, il les cultive toute une année puisqu’il y a une sorte de gestation d’un an aussi avant la récolte. Il faut largement un an pour qu’un livre sorte, même si on ne l’écrit pas en un an. Cela demande du temps et de la patience. Or, les élèves, ici, ont la mesure du temps. Ils savent très bien qu’il faut une année pour traiter, tailler, vocabulaire qu’on peut utiliser pour la vigne mais aussi pour le livre, pour l’écriture. On pouvait échanger ce savoir pour approcher l’écrit.
D'autant qu'aujourd’hui, le beaujolais et le vin en général ne se vendent plus de la même façon qu’autrefois. Il faut ajouter au vin des mots et un savoir. Ceux qui s’intéressent au vin aujourd’hui aiment l’échange et le contact, parler, mettre de la parole ; donc il parait important que des élèves, futurs viticulteurs ou vignerons, acquièrent aussi cette compétence ou ce plaisir des mots et prennent conscience que les mots accompagnent le vin.

Comment s’est construit, concrétisé le projet du livre ? Comment s’est élaborée la trame de l’histoire ?

Jean-Yves Loude : En ethnologie, il y a toujours un personnage important, c’est l’informateur. Quel que soit le terrain, il y a celui qui donne l’information, la matière à penser, à celui qui récolte. Les élèves sont des informateurs puisqu’ils sont issus d’un terrain, d’un territoire. Je voulais faire ressortir un terroir, un imaginaire. Les élèves ont d’abord écrit concrètement sur des fiches leurs souvenirs de jeunes vieux de 18 ans. A 18 ans, on a déjà des souvenirs, on peut parler de choses anciennes. Ensuite, on a organisé et vécu une semaine construite sur la découverte des sens. On voulait aboutir à un livre, un policier. On voulait que Le Vol du nez devienne réalité et qu’il ait des chances d’être édité. On peut partir d’un projet de livre, et écrire un texte qui restera un texte u’on photocopie, mais cela n’a pas le même intérêt pédagogique.

On a tenté notre chance avec Magnard puisque j’avais déjà édité un livre policier qui se passait dans la région et inventé un personnage, que les élèves avaient eu l’occasion de connaître. Il y a eu l’an dernier une opération culturelle et pédagogique soutenue par le Conseil régional Rhône-Alpes : au moins mille élèves du Beaujolais ont vu la pièce de théâtre, lu le livre. Un sillon était creusé.
Les élèves pouvaient se glisser dans le premier roman, déplacer en Beaujolais les héros, envisager une suite. On a décidé du genre : policier fantastique ; imposé quelques règles : pas de crapuleries, pas de coup bas, puisque c’est un roman pour la jeunesse. Et il y a suffisamment de romans policiers à meurtres, à sang, à violences ; on avait envie d’avoir une position amoureuse vis à vis de cette région qui est blessée. Ces jeunes sont vraiment des amoureux de leur métier et s’ils ne sont pas amoureux de la lecture, tous le sont de l’activité qu’ils ont choisie et de la région qu’ils défendent. C’était une situation vraiment précieuse, un dénominateur commun.

Qu'est-ce qui vous a semblé particulièrement "précieux" dans cette expérience ?

Jean-Yves Loude : La semaine de dégustation, sans doute, que Geneviève Lacaule avait préparée. Et la dégustation est très synonyme d’initiation. J’étais dans le rôle du naïf, les élèves étaient déjà des connaisseurs. Il y a vraiment eu un glissement progressif vers le savoir. Les élèves ont ajouté le miel et l’huile à leur pratique de la musculation des papilles. Il y a eu un parcours vraiment passionnant. Pour moi, c’était fabuleux de vivre ça. Le botaniste Michel Valentin est venu spécialement faire une causerie sur les plantes et les odeurs. On a froissé les feuilles et c’est lui qui nous a lancé sur la piste des analogies, donc sur la piste des mots parce que la langue est très pauvre pour tout ce qui est de la description des odeurs et des goûts. Là, on est entré dans les disciplines que sont le français, la lecture, l’acquisition des mots pour parler de ce qui est terriblement difficile à apprécier. Michel Valentin nous a ouvert le chemin de l’analogie. Dans le livre, vous trouverez un dialogue qui restitue assez fidèlement le moment qu’on a vécu, exprimé sous une forme théâtrale et dialoguée un peu loufoque.

On a vécu aussi un grand moment en rencontrant Jean-Marc Montegottero qui est un des meilleurs huiliers de France et un ancien élève de Bel Air. Il pouvait témoigner de sa réussite, une réussite qui ne s’est pas faite sur rien. Il a fait des stages, il a profité des circonstances, mais il a vraiment travaillé et a réussi par la volonté. Cette rencontre est aussi très importante.
Le père d’un des élèves nous a reçus dans son exploitation, à Chiroubles. Lui aussi a ouvert le discours en disant : « Aujourd’hui les gens ne viennent plus à nous, il faut que nous, nous allions à eux. Et il faut qu’on puisse dire les mots. »

Il y a eu aussi la rencontre avec cet ouvrier agricole noir qui vient de Djibouti et qui est une figure du Beaujolais. Dans le Beaujolais, il y a parfois une réticence à ce qui est différent, due plus à l’ignorance qu’à un rejet violent. On a profité de cette occasion pour que les élèves rencontrent l’autre et rejoignent ainsi un de mes thèmes favoris, celui de l’altérité. Cette rencontre s’est passée les premiers jours d’avril, dans le froid et la tourmente. Et ce fut un moment magnifique jusqu’à la dégustation du vin dans le laboratoire, où il faut recracher, goûter. C’était une belle révision pour eux, une belle découverte pour moi.

Concrètement, comment et par qui le récit a-t-il été écrit ?

Jean-Yves Loude : Le travail d'écriture a vraiment commencé après la semaine que nous avions partagée ; on s’est quittés avec une idée de la direction. Je me suis retrouvé seul pour produire et soumettre un scénario. Un travail de lecture critique a été conduit en classe par Dominique Maître et Geneviève Lacaule. Qu’est-ce qui va ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce qui gêne ? Qu’est-ce qui fait grimacer ? etc…

Quand on a été d’accord sur la direction, il y a eu l’écriture. Les élèves ont écrit des fiches, des fiches techniques qu’ils m’ont envoyées pour nourrir les descriptions, les passages techniques du livre. Tout a servi. Le scénario était achevé en juin et j’ai écrit le roman pendant l’été. A la rentrée, au sortir des vendanges, les élèves avaient le texte complet et engageaient un nouveau travail de lecture critique. Le texte est donc revenu vers eux. En fait, on ne s’est jamais beaucoup quittés à cette époque-là. Il y a eu des allers-retours, des va-et-vient et il était important d’être dans les temps. Le manuscrit a été envoyé en octobre 2003 à l’éditeur.
Le projet ne s’arrête pas là ; il y a une troisième mi-temps, celle de la diffusion, du partage, de l’échange. Avec le prolongement qui est donné au projet pour l'année scolaire 2004-2005. De nouveaux élèves qui ne sont pas des professionnels vont s’emparer de ce texte. Un livre est fait avec un groupe d’élèves qui participent à sa création, à son écriture et ensuite ce livre sert à d’autres élèves qui vont le lire et partir de cette lecture pour créer à leur tour...

Comment s’est fait la rencontre entre vous tous ?

Geneviève Lacaule : Jean-Yves Loude est venu un jour faire une animation lecture avec des 4e technologiques. On a échangé sur Capvignes qui, à cette époque, était un projet en gestation. Jean-Yves Loude a manifesté le désir d’écrire sur le Beaujolais. Cette idée est restée dans un petit coin de ma mémoire et, le moment venu, j’ai réactivé le projet.

Jean-Yves Loude : J’avais toujours écrit des livres sur des pays lointains, mais jamais sur la région. C’est une question d’ethnologie : le regard lointain, le regard distancié, le regard proche. J’ai une branche de ma famille originaire de Beaujeu et j’ai la chance d’habiter une ancienne maison de vigne sur les coteaux, au-dessus de Beaujeu. C’est une expérience formidable d’avoir eu l’opportunité d’écrire un roman sur le Beaujolais.

Avez-vous vécu d’autres expériences de travail avec des classes ?

Jean-Yves Loude : J’en ai eu d’autres à cause de ou grâce à ma double casquette d’écrivain et d’ethnologue. J’ai souvent travaillé avec des classes d’origine culturelle variée. Je suis sollicité parce que je connais de nombreuses cultures. La première aventure a été de partir avec une classe de SES, des élèves en grosses difficultés scolaires. Trois semaines en bus à travers le désert pour escalader une montagne au Sahara. L’expédition «Antinéa» fut un gros succès parce qu’il n’y a pas eu de problème. Les enfants sont revenus, il y a eu un film et puis un livre et le premier prix de l’action pédagogique en France en 1989. A partir de là, j'ai été sollicité.

Pouvez-vous nous parler de vos relations avec l’éditeur ?

Jean-Yves Loude : Elles ont été excellentes pour deux raisons. Chez Magnard, le directeur de collection, Jacques Chaboud, est un excellent lien entre les auteurs et la maison d’édition. Jacques Chaboud est lyonnais et manifeste un grand amour pour le Beaujolais. Cela arrangeait bien des choses. Si un projet comme celui du Vol du nez marche, c’est aussi qu’il y a des circonstances favorables et des humains qui permettent les projets. Le Signe de Saturne, mon précédent roman, a eu du succès. Jacques Chaboud a été attentif à lui donner une suite avec une aventure en Beaujolais. Dès le départ, il a trouvé le défi intéressant.

Il n’est pas évident de retenir, dans un roman pour la jeunesse, le thème du vin, sujet presque tabou dans notre société. Jacques Chaboud a été séduit par l’idée, ce qui a orienté nos choix vers les saveurs, le secret des saveurs, les cinq sens. Les cinq sens disparaissent et cela fait la trame de l’intrigue. On voulait faire un livre de réflexion sur ce sujet actuel. Moi, je suis très content que cette aventure arrive maintenant quand, justement, il y a tant de problèmes autour du vin et de sa consommation. On est dans une société où les gamins boivent jusqu’à 18 ans du coca-cola, qui n’est pas une très bonne boisson pour la santé. Parce qu’ils ont eu leur bac, ils sont autorisés à passer immédiatement à la boisson alcoolisée sans avoir fait cette approche qualitative, qui fait que toute leur vie ils approcheront les choses avec équilibre. Face aux publicités mortifères contre le vin, je pense que la meilleure réponse, c’est Le Vol du nez. Faut-il interdire ? Faut-il censurer ? Faut-il matraquer le vin ? Non, je pense qu’il vaut mieux éduquer et montrer aux très jeunes que le vin, c’est quelque chose de très noble, de très beau, qui repose sur une culture millénaire et qu’on peut l’approcher doucement, sans excès, dès 18 ans arrivé.

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