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Louise-Noëlle Malclès (1899-1977)

par Marie-France Blanquet,
[septembre 2009]

Mots clés : bibliographe, Malclès, Louise-Noëlle : 1899-1977

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Louise-Noëlle Malclès (1899-1977)
Louise-Noëlle Malclès (1899-1977)

La carrière de Louise-Noëlle Malclès se déroule autour de trois activités exercées simultanément : c’est une bibliothécaire, une enseignante et un auteur. Elle joue un rôle important dans la constitution et l’illustration d’une discipline, la bibliographie,  qu’elle considère comme « une véritable science auxiliaire de la recherche érudite ».
Elle-même est une érudite qui apporte par ses écrits (et ils sont nombreux : plus d’une centaine dédiée à la bibliographie), le savoir culturel que doit avoir un documentaliste pour comprendre le long chemin que les hommes ont suivi pour arriver à la documentation et à ses missions humanistes.

Les dates clés de sa vie

1899 : Naissance à Constantinople, le 20 septembre, de Louise-Noëlle. Son père est professeur de physique à la faculté des sciences de Clermont-Ferrand. Après ses études secondaires, elle suit une licence de sciences et prépare le Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire pour pouvoir intégrer une bibliothèque universitaire.
1928 : Elle entre, en janvier, à la bibliothèque de l’université de Lyon et, la même année, est nommée en octobre à la  bibliothèque de la  Sorbonne qu’elle ne quittera qu’en 1962.
1930 : Elle voyage en Allemagne pour étudier les catalogues collectifs mis en place par le Comité bibliographique allemand.
1931-1934 : Elle devient secrétaire générale de l’Association des bibliothécaires français. Elle est également présente à l’Union française des organismes de documentation et l’Association pour le développement de la lecture publique créée par Eric et Georgette de Grolier.
1933 : Elle s’oriente vers la bibliographie qu’elle enseigne bénévolement à la bibliothèque de la Sorbonne aux candidats à l’examen pour le Diplôme technique de bibliothécaire créé en remplacement du CAFB en 1932 mais pour lequel aucune formation technique n’existe.
Cette même année, elle est chargée de mission à la Deutsche Bücherei de Leipzig, puis à la Preussische Staatsbibliothek de Berlin pour étudier la bibliographie nationale et les catalogues collectifs.
1935 : Elle retourne en Allemagne en mission pour l’Association des bibliothécaires français.
1948 : Son enseignement sur la bibliographie est officialisé par la Direction des bibliothèques de France pour le Diplôme technique de bibliothécaire. Il sera remplacé en 1950 par le Diplôme supérieur de bibliothécaire.
1950 : Elle réalise une publication essentielle, la plus importante dans sa vie professionnelle, sur Les sources du travail bibliographique (1). Ce document publié par Droz à Genève comporte quatre volumes divisés en deux parties : bibliographies générales et bibliographies spécialisées.
Durant cette même année, en tant que rapporteur du Comité consultatif international de bibliographie de l’Unesco, elle visite de nombreuses bibliothèques nationales européennes : Rome, Lisbonne, Madrid, Bruxelles, Amsterdam et La Haye, en vue de préparer les études demandées par cette organisation internationale. Elle  rédige les deux premiers rapports sur les Services bibliographiques dans le monde.
1953 : Elle enseigne la bibliographie à La Sorbonne et arrive, par ses talents pédagogiques à intéresser des générations d’étudiants à la bibliographie.
1954 : Publication de Cours de bibliographie : à l’intention des étudiants de l’université et des candidats aux examens de bibliothécaire (2). La même année, elle publie le rapport demandé par l’Unesco sur Les services bibliographiques dans le monde  (3)
1956 : Les Presses Universitaires de France publient dans la collection des Que sais-je ? La bibliographie (4). Ce livre marque l’intérêt d’un nombre de professionnels toujours plus important pour cette matière et ce qu’elle représente. C’est aussi une synthèse de toute l’œuvre de cette  érudite, ouvrage que tous les documentalistes doivent  lire.
1957 : La bibliographie spécialisée au XIX siècle traduit l’intérêt particulier que L.N. Malclès porte à cette facette de la bibliographie : la bibliographie spécialisée étant pour elle  une véritable science (5).
1959 : Réflexions sur l’enseignement bibliographique à propos d’un livre récent marque son intérêt constant, tout au long de sa carrière, pour les problématiques liées à la formation de cette discipline, peu reconnue et jugée souvent rébarbative alors qu’elle est pleine d’enseignements (6).
1962- 1969 : Elle est nommée conservateur en chef à la direction du service d’information bibliographique créé par la Direction des bibliothèques de France
1963 : Publication d’une deuxième œuvre majeure : le Manuel de bibliographie (7)
1964-1966 : Elle assure l’enseignement de la bibliographie à l’Ecole nationale supérieure des bibliothèques et initie à la recherche documentaire, les étudiants de l’Institut national des techniques de la documentation.
1969 : Elle prend sa retraite à Avignon dans son midi natal.
Elle est décorée de la légion d’honneur.
1975 : Manuel de bibliographie : une de ses œuvres majeures paraît pour la troisième fois. L’édition est revue et mise à jour par Andrée Lhéritier à qui Malclès a confié cette lourde tâche. (Une quatrième édition verra le jour en 1986).
1977 : Elle meurt le 27 mars

 

Le savoir de L.N. Malclès en mots-clés

  • BibliographieLa bibliographie occupe un secteur de la bibliologie ou science du livre et se propose de rechercher, signaler, décrire et classer les documents imprimés dans le but de constituer des répertoires propres à faciliter le travail intellectuel. « Car la bibliographie en tant que science ou en tant qu’auxiliaire de toutes les sciences, n’est pas plus une énumération de titres de livres judicieusement sélectionnés, classés et décrits, que l’histoire n’est une chronologie ou que la zoologie ou la botanique ne sont des nomenclatures d’animaux ou de plantes. Comme ces sciences, la bibliographie forme un tout dont les parties constitutives sont liées entre elles par des fibres communes. C’est l’armature de ce qu’il importe de dégager devant le débutant afin qu’il en discerne nettement les contours et accède à son unité sans même avoir à remarquer qu’il s’en est rendu maître ».
    Malclès fait appel à l’historien Charles-Victor Langlois pour la définir clairement et en expliciter les objectifs. « Comment faire pour que le public soit en mesure de s’informer rapidement et sûrement des ressources de toute espèce qu’offre l’énorme bibliothèque accumulée par les écrivains de tous les temps et de tous les pays, c’est-à-dire le patrimoine scientifique et littéraire de l’humanité ? Comment aménager ce patrimoine de manière que tous les intéressés en jouissent aussi complètement et confortablement que possible ? Tel est l’énoncé le plus général du problème bibliographique » (4). Le documentaliste pourrait s’approprier cette définition puisqu’il poursuit ce même objectif d’ouvrir des portes sur l’information pour tous les publics.
  • Bibliographies des bibliographies ou synthèse bibliographiqueElles peuvent être définies comme des sommes de tous les répertoires publiés depuis le XVe siècle. Gabriel Peignot publiant le  Répertoire bibliographique universel en offre un exemple.
    «  Après un temps d’arrêt, de 1930 à 1950, marqué par une intense activité des centres de documentation spécialisés, nouvellement créés, la bibliographie, efficacement soutenue par les organisations nationales et internationales, reprend ses droits ; dès lors, un intérêt subit se manifeste, dans presque tous les pays pour les synthèses bibliographiques »
    L.N. Malclès distingue trois types de synthèses bibliographiques :
    -L’ouvrage de caractère historique qui tend vers la complétude. Théodore Besterman en offre un exemple avec sa World bibliography of bibliographies publiée en 1940, puis en 1966
    -L’ouvrage de caractère pratique à l’usage des établissements culturels. Les sources du travail bibliographique en sont une illustration
    -Enfin, l’ouvrage d’enseignement écrit à l’intention des instituts bibliographiques ou écoles de bibliothécaire comme le Manuel de bibliographie paru, dans sa première édition, en 1963.
  • BibliothécaireDe nombreux bibliographes ou utilisateurs jugent que le premier devoir d’un bibliothécaire est d’avoir une lecture critique des ouvrages pour déterminer ceux qui sont inutiles et ceux dont la lecture est recommandée. Ainsi, le bibliothécaire  Adrien Baillet (1649-1706) découvre « qu’on irait beaucoup plus loin dans les arts et les sciences si on avait une connaissance certaine des livres qu’il faut lire et de ceux qu’il faudrait laisser ». C’est pourquoi il entreprend la publication des Jugements des scavans (sic) sur les principaux ouvrages des auteurs. Cette entreprise est l’ancêtre de nos actuelles recensions.
    Plus tard, H.P. Ameilhon, (1730-1811) organisateur de la bibliothèque de l’Arsenal écrit : « j’imagine que le premier besoin d’un homme qui veut faire usage d’une bibliothèque est de connaître les livres, de savoir lesquels appartiennent à la matière qu’il se propose d’étudier… La bibliographie ou connaissance des livres doit donc se trouver à l’entrée et, pour ainsi dire, au vestibule d’une bibliothèque ». Mais, constate ce bibliothécaire," il y a deux connaissances des livres. La première connaît  et décrit l’objet (« les dehors et la forme des livres »). La seconde consiste à savoir quels sont les livres les plus propres à instruire. Malheureusement ces deux connaissances sont rarement réunies chez le bibliothécaire. La solution, selon lui, passe par la bibliographie qui doit décrire les livres, certes, mais indiquer aussi ceux qui se révèlent les plus instructifs.
    Bizarrement, Napoléon I exprime la même idée dans une lettre datée du 19 avril 1807. : « Si dans une grande capitale comme Paris, il y avait une école spéciale d’histoire et que l’on y fit d’abord un cours de bibliographie, un jeune homme, au lieu d’employer des mois à s’égarer dans des lectures insuffisantes ou dignes de peu de confiance, serait dirigé vers les meilleurs ouvrages et arriverait plus facilement et plus promptement à une meilleure instruction. »
    Les enseignants documentalistes qui défendent les enseignements portant sur la recherche documentaire trouvent là un étonnant avocat !
  • BibliothèqueMalclès aménage la bibliothèque de la Sorbonne. Elle y organise une salle de bibliographie proposant les principaux ouvrages de référence généraux et spécialisés. Malclès fait partie des bibliothécaires qui pensent que la salle de recherche bibliographique doit être séparée de la salle de lecture  et que tous les étudiants, quel que soit leur choix disciplinaire, doivent recevoir une initiation à la bibliographie. « Les salles de bibliographie ne doivent pas être confondues avec les salles de lecture ou de travail » (1). La salle de bibliographie est une salle dédiée à la recherche documentaire. Elle doit donc offrir à ses lecteurs la possibilité de consulter les répertoires bibliographiques de tous les types et ont un rôle d’orientation. Aussi les bibliothèques deviennent-elles : « des plaques tournantes au centre de l’organisation du travail intellectuel. Aujourd’hui, elles conservent, communiquent et prêtent mais de plus documentent et dirigent, et l’on peut attendre beaucoup de leur pouvoir en ce sens. » (1).
    Enseignante par vocation, elle enseigne la bibliographie et la salle de bibliographie devient «  un laboratoire de travaux pratiques »
  • Briet SuzanneL.N. Malclès rencontre durant ses études  « Madame Antilope ou madame Documentation ». S. Briet la décrit ainsi : « Le maître m’adressa un jour une de ses jeunes élèves, parce qu’elle avait la flamme bibliographique, elle aussi. Louis-Noëlle devint un maître à son tour. Nos efforts étaient parallèles. Elle était l’Enseignement sur la rive gauche. J’étais le Renseignement sur la rive droite » (8).
  • Catalogue collectifCette bibliothécaire les juge indispensables pour la coopération internationale ou nationale des centres de documentation pour la recherche documentaire. Les catalogues collectifs permettent aux bibliothèques d’identifier correctement les ouvrages acquis et autoriser le prêt inter-bibliothèque. Organisés par matières, ils permettent aux documentalistes de retrouver l’information. Ils jouent en priorité leur avenir dans les centres et services de documentation. Mais par centres et services, L.N Malclès désigne également les bibliothèques qui, à travers les outils bibliographiques mis à la disposition des utilisateurs, deviennent des "reference-services" tels qu’ils existent dans le monde anglo-saxon pour désigner la partie de la bibliothèque qui assure la mission de documentation.
  • Dictionnaire et encyclopédieCes ouvrages de référence trouvent leur essor au XVIIIe siècle. « Ce genre, situé assez bas dans la hiérarchie littéraire, doit rendre aisément accessibles les spéculations et les découvertes scientifiques les plus récentes ».  Tout ce qui touche à la langue prend également une importance accrue. L.N. Malclès écrit dans son Manuel de bibliographie, comment mais surtout pourquoi ce genre d’ouvrages explose : « D’abord le goût des voyages et des livres de voyage, qui peu à peu remplace les correspondances, renouvelle les idées et provoque les comparaisons entre les mœurs, les habitudes, les façons de penser. L’esprit de non-conformisme et de libre arbitre qui prend naissance en France, hostile à l’autorité et à la tradition, crée des courants d’opinions, en philosophie comme en politique, en morale comme en religion, en science surtout, laquelle est exaltée » (7). Bayle, Diderot, Furetière, Richelet, Voltaire… signent des œuvres déterminantes en ce sens.
  • Documentation« Documenter efficacement, c’est vouloir régler le rythme des informations sur celui des productions, c’est découvrir, grouper et analyser dans les délais les plus courts toute la matière vive des périodiques, dont les livres, en tant que synthèses achevées, sortiront plus tard. Ce but ne peut être atteint que par une spécialisation poussée : celle des organismes, celle des outillages, celle des techniques, celle des techniciens. Ainsi la manœuvre initiale s’est-elle haussée au rang du travail scientifique ayant sa doctrine et ses méthodes » (1)
    La spécialisation accrue des recherches, la quantité surabondante des écrits, les prix d’impression rendent, après 1914,  de plus en plus difficile la tâche de dépouillement et de sélection des revues. Cette difficulté est à l’origine de la création et du développement des centres de documentation qui connaissent aussitôt une fortune brillante. « Ils dépendent, pour le plus grand nombre, d’organisations scientifiques privées, procèdent d’un esprit réaliste et dynamique, sont bien outillés et disposent de ressources suffisantes pour menacer de déposséder la veille bibliographie démunie. Ils font la découverte de la documentation qui n’est autre que la bibliographie plus étendue dans son objet et plus rapide dans sa marche ; ils organisent sur place des services d’information, publient à des dates rapprochées des bulletins de documentation, se multiplient, s’affilient en unions nationales puis internationales et rivalisent d’activité » (4).
    L.N. Malclès reconnaît le rôle important que Paul Otlet joue dans l’émergence de cette nouvelle voie dans laquelle s’engagent les bibliographes, qui s’intitulent documentalistes. Elle rappelle que la première organisation créée par le père fondateur de la documentation est l’Institut international de bibliographie (appelé par la suite à devenir la Fédération internationale de l’information et de la documentation). Cependant, si : « entre 1930 et 1950, et presque dans tous les pays, les centres de documentation spécialisés portent un coup à la bibliographie engourdie par ses traditions et ses routines, ils la secouent de son apathie en s’attribuant une part des tâches qui semblent devoir lui incomber » (6)
  • EnseignementL.N. Malclès aime enseigner. Elle transmet ses connaissances avec beaucoup de passion, en particulier aux candidats au Diplôme technique de bibliothécaire qui, admis comme auditeurs libres à l’Ecole des chartes, reçoivent très peu d’enseignement. Ils se bousculent alors pour effectuer leur stage à la bibliothèque de la Sorbonne où officie Louis-Noëlle Malclès. Par ailleurs, elle se bat pour que les bibliothécaires reçoivent une vraie formation professionnelle basée sur des exercices pratiques et critique fortement l’enseignement passéiste de l’Ecole des chartes qui ne cultive que la mémoire de ses élèves.  L’absence de formation lui donne une motivation pour réaliser les Sources du travail bibliographique, ouvrage conçu comme une assistance de formation pour les candidats inscrits au DTB.
    « Louise-Noëlle Malclès ne fait pas seulement appel à la mémoire de ses élèves… mais suscite leur intérêt par des recherches motivantes et une bonne connaissance des instruments de travail… Les témoignages recueillis auprès de ses anciens élèves sont là pour dire : « qu’avec elle, la bibliographie c’était vraiment tout autre chose ». Elle marquera des générations d’étudiants puisqu’elle enseignera la bibliographie jusqu’en 1969, et participera aux réformes visant à rénover les bibliothèques universitaires. » (9).
    Jean Meyriat une des publications de Malclès en ces termes : « Un des principaux mérites, à nos yeux, du Cours de Mlle L.N. Malclès est la volonté affirmée et constamment apparente de son auteur de renforcer le lien entre la science et la technique bibliographique… La bibliographie elle-même, telle qu’elle la conçoit et la décrit, si elle n’est pas une science, est du moins scientifique dans ses méthodes, dans sa rigueur, dans les exigences imposées à ceux qui veulent la pratiquer… Ce Cours ne s’adresse d’ailleurs pas seulement à ceux pour qui la bibliographie sera une partie de leur métier, mais il est publié, indique son sous-titre, « à l’intention des étudiants de l’Université ». Voyons là une invitation à ce que tout étudiant reçoive, au début de ses études, une initiation bibliographique qui lui éviterait bien des faux-pas et des pertes de temps" (10). Par la suite, Jean Meyriat explicite les apports de ce Cours en désignant les répertoires bibliographiques généraux mais surtout les répertoires spécialisés dans les sciences humaines qui conviennent le mieux pour ses étudiants inscrits en Science Politique.
    L.N. Malclès est très consciente de la difficulté qu’il y a d’enseigner la bibliographie  sans empêcher les étudiants de sombrer dans un profond sommeil. «Mais quelles peuvent être les impressions du jeune licencié qui, à la fin de ses études universitaires, accomplit pour la première fois le voyage bibliographique ? Je dirais –et c’est ici l’expérience qui m’y oblige- que si je présentais à mes élèves cette suite de titres désaccordés, le contact entre eux et moi ne s’établirait pas, à voir les attitudes se figer, les regards se fermer, je me sentirais parler dans le vide".
    Pour enseigner « la bibliographie sans larmes »,  il faut éviter la tentation de l’érudition. «  Enseigner les bibliographies spécialisées ou les traiter an un manuel soulève des difficultés presque insurmontables par suite des connaissances encyclopédiques qu’implique ce double travail et du danger que court le professeur de faire de son enseignement verbal ou écrit, -sans parfois qu’il le veuille ou qu’il s’en rende compte, une course contre l’érudition. Or, pédagogie et érudition qui souvent s’allient avec succès peuvent aussi ne pas s’accorder. Un bon pédagogue peut ne pas être un parfait érudit dans chaque domaine sans faillir à sa tâche de bibliographe, alors qu’un parfait érudit peut n’être pas pédagogue. Si donc, l’enseignement ici consistait en témoignages d’érudition, il serait un pur non-sens, car il ne pourrait se traduire que par une accumulation de titres écrasant la mémoire, sans recours à l’intelligence » (6). Pour cela, il faut partir de l’actualité et tenir compte des intérêts de l’étudiant à travers le travail à rendre, à écrire, à exposer…
  • Femme en bibliothèqueMary Niles Maack qui a étudié le cas des premières femmes bibliothécaires en France montre combien la première génération de femmes dans ces organismes a été dynamique, créative. Elles ont atteint des postes de conservateur en chef. Elles ont exercé des responsabilités au sein d’associations professionnelles. Elles ont  toutes eu une profonde influence sur le développement des bibliothèques. C’est le cas de L.N Malclès qu’elle cite souvent en exemple dans son travail (11)
  • Histoire de la bibliographie« On  est encore mal éclairé, constate Malclès, dans le Que sais-je consacré à cette discipline, sur les raisons ou les circonstances qui ont provoqué ou entouré la création  de répertoires de livres qui se sont succédé au cours des siècles » (4).
    C’est pour découvrir ces raisons que cet auteur dresse un magistral historique de la bibliographie en six temps. Chaque époque reçoit un intitulé clair, condensé explicatif des raisons d’agir des bibliographes concernés
    Le premier temps concerne le XVIe siècle. C’est l’époque humanistique où les répertoires sont dressés par des savants (tels Rabelais ou Gesner)  Les humanistes promoteurs de la science bibliographique sont des bibliographes qui s’ignorent, remarque Malclès. Ils donnent à la bibliographie les traits qui la caractérisent en créant des répertoires spécialisés, nationaux et internationaux. Ces répertoires d’ailleurs ressemblent davantage à des répertoires biographiques qu’à nos bibliographies actuelles « où les auteurs sont sacrifiés entièrement à la description complète et technique des livres ». Les écrivains et leurs œuvres sont prioritaires. « L’idée de traiter un livre pour lui-même, d’en donner le titre exact avec collation rigoureuse ne vient pas encore à l’esprit ». Ce qui importe d’abord, c’est l’homme qui écrit le texte. Le livre en tant que support de la pensée et de l’impression ne vient qu’en second.
    La bibliographie au XVIIe siècle ouvre sur l’époque historique où l’activité bibliographique, dopée par le nouveau commerce du livre autorisé par l’invention de l’imprimerie, intéresse en priorité les historiens. Les « remueurs de documents » sont des érudits. Ces derniers sont encore des bibliographes qui s’ignorent. Ce sont des grands lecteurs. Les libraires, au contraire, comprennent l’importance des bibliographies et des bibliothèques.  Ils s’orientent vers la bibliographie pure, c’est-à-dire à faire de la recherche des livres une activité propre ou une fonction C’est à cette époque là que vit Naudé, déjà rencontré dans le Personnage du mois.
    L’époque scientifique commence au XVIII mais se termine en 1789 car la révolution va changer de nombreuses données. « Ce siècle s’efforce de rattacher les faits découverts à des idées générales et de comprendre le développement de la civilisation et ses lois ; il cherche dans l’histoire des arguments en faveur des doctrines démocratiques naissantes et la désigne comme le but de toutes les sciences ». Dictionnaires, encyclopédies et presse périodique connaissent un grand mouvement d’extension qui répond à la soif de connaissances manifestée par le public. Les savants s’intéressent à la bibliographie spécialisée. Ainsi, Linné illustre la bibliographie en publiant : Bibliotheca botanica. Mais, constate Malclès, la bibliographie n’a toujours pas été définie.
    L’époque bibliophilique (1789-1810) représente une étape déterminante. « Vingt années vont suffire pour que la bibliographie, par un bond presque subit, fasse éclater les cadres où elle se trouve jusqu’alors maintenue ». Mais ce brusque engouement a ses revers puisqu’il a pour effet de défigurer la bibliographie et de la fourvoyer pour plus d’un siècle en la confondant avec la bibliologie toute entière.
    A cette époque, la France assiste à un important transfert de propriété livresque puisque tous les documents appartenant à la noblesse ou aux religieux deviennent propriété de l’état. Cela entraîne à comprendre l’intérêt de la bibliothèque mais surtout du bibliothécaire dans l’accès aux livres.
    Charles Nodier, Gabriel Peignot … vivent à ces dates là.
    La bibliographie de 1810 à 1914 vit l’époque artisanale. La bibliographie prend une importance énorme et apparaît comme un procédé de diffusion sans égal. La bibliographie courante arrive sur le devant de la scène et devient aussi importante que la bibliographie rétrospective qui a triomphé pendant trois siècles. La « bibliographie en chambre » disparaît au profit de la coopération et du travail en équipe.
    Charles-Jacques Brunet ( 1780-1867), que nous rencontrerons bientôt sur ce site,  donne à la bibliographie générale internationale ses lettres de noblesse quand Joseph-Marie Quérard, autre figure importante de nos professions, s’occupe des bibliographies générales nationales. Retenons pour l’instant qu’il  écrit son autobiographie sous le titre : Un martyr de la bibliographie !
    Ainsi, au XIXème siècle, la bibliographie atteint sa majorité et obtient son émancipation. Elle a défini ses buts, découvert ses règles et forgé ses moyens. Elle passe alors à l’ère technique. Les bibliographies spécialisées rétrospectives connaissent un fort déclin au profit des bibliographies spécialisées courantes effectuées par des documentalistes au sein d’importante organisation.
  • LibraireMalclès s’applique tout au long de ses écrits à souligner le rôle important joué par les libraires dans la fondation des bases de la bibliographie. Ils comprennent très vite que le livre imprimé est un moteur de vie économique, sociale, politique et culturel. Ils se préoccupent très vite également (dès le XVIe siècle) de dresser une bibliographie nationale, reflet de l’activité typographique de chaque pays. Ils éditent des catalogues à l’occasion des foires de livres de Francfort (1564) et de Leipzig (1594).
    C’est à l’un d’entre eux, l’anglais André Maunsell que l’on doit une petite révolution bibliographique puisque ce libraire bibliographe déclare vouloir « classer les livres par les noms des auteurs et non plus aux prénoms », donner la totalité des titres des ouvrages recensés, donner la date, donner le format, donner le nom de l’éditeur… (1595).
    Par ailleurs, les libraires font du livre ancien un objet d’art autant que de connaissance et en créant la bibliophilie, donne à la bibliographie une solide assise. Ils ont la passion des livres et deviennent de véritables experts.
    L’un d’entre eux, Charles-Jacques Brunet (1780-1867) publie en 1810 le Manuel du libraire et de l’amateur de livres célèbre pour sa classification baptisée « le système des libraires ». Cette classification est suivie pendant tout le XIXe siècle par les vendeurs experts.
  • PériodiqueMalcès en rappelle l’histoire en disant l’importance et la faveur dont jouissent les premiers périodiques scientifiques et littéraires tels que le Journal des scavans (sic) (1665), les Nouvelles de la République des Lettres (1684).  Puis arrive la Gazette de  France, premier journal français fondé par Théophraste Renaudot en 1631. Voltaire parle dans la Préface à l’Ecossaise de cent soixante-treize journaux paraissant alors en Europe. Qu’écrirait-il aujourd’hui où l’Ulrich’s Periodical Directory en recense plus de 300.000 ?
    Malclès insiste sur l’importance du dépouillement systématique des périodiques par des professionnels de l’information. Ceci pour permettre à l’utilisateur final d’avoir un accès facilité à l’information dont il a besoin, ne pouvant tout seul dépouiller tous les périodiques portant sur son domaine. Cependant, cette idée rencontre les résistances de certains à qui Malclès adresse ces quelques lignes. « Certains érudits ont vanté les charmes de la découverte progressive et se sont flattés de ne tenir leur érudition, ni des bibliographies, ni des catalogues, mais de leurs qualités subtiles personnelles, telles que la curiosité d’esprit ou l’intuition, autrement dit le flair, ou la capacité de mémoire, ou la ténacité ou la patience. Le spécialiste de quelque science morte, qui a ses entrées dans les établissements les moins accessibles, peut encore s’offrir le luxe de découvrir de proche en proche, par lui-même. Mais le  travailleur ordinaire, dont l’activité s’exerce sur les terrains les plus neufs et les plus mouvants, et dont le zèle ou l’avidité de lecture est constamment freiné par les difficultés d’accès aux livres, ne le peut. De même, le chercheur ou le technicien, ne saurait sacrifier aux dépouillements livresques un temps précieux pour la recherche pure, temps qui lui suffirait d’ailleurs pas à déblayer chaque domaine ou portion de son domaine obstrué à tout instant par un foisonnement de travaux » (1)
    Ceux qui aujourd’hui défendent l’idée que le  réseau internet peut permettre de se passer des documentalistes et qui parlent de sérendipité sans maîtriser totalement le sens de ce concept, devraient lire ces lignes qui sont d’une pleine actualité.
  • Service bibliographique dans le mondeConservateur à la bibliothèque de la Sorbonne, elle établit, à la demande de l’Unesco, deux rapports sur les problèmes de bibliographie dans le monde et sur les problèmes connexes (1951 -1952 ; 1952-1953). Ces derniers sont publiés en un seul volume en 1955 dans la collection  des « Manuels bibliographiques de l’Unesco ».
    Ces vastes enquêtes visent à faire le point sur les caractéristiques générales des services bibliographiques et sur leur évolution sur des périodes précises. Cela consiste à faire le tour du monde, via un questionnaire, pour découvrir comment chaque pays gère ses services bibliographiques. Cela permet de découvrir l’existence ou pas d’une commission nationale de bibliographie. En France, elle a été créée en 1951 avec deux préoccupations prioritaires : les normes et l’enseignement.
    Le deuxième point porte sur la coopération entre bibliothèques. L.N. Malclès souligne la difficulté pour coordonner et orienter les travaux bibliographiques dans tous les pays. En France, la Direction des bibliothèques et de la lecture publique met en place en 1953 un Inventaire permanent des périodiques étrangers (IPPEC). Le Catalogue collectif des ouvrages étrangers (CCOE) créé en 1952 est structuré de manière à servir de source de renseignements pour orienter les chercheurs et accélérer les modalités du prêt interbibliothèques
    Une troisième facette concerne les bibliographies nationales rétrospectives ou courantes.
    Un quatrième point porte sur la gestion des catégories particulières de documents : thèses, rapports, congrès…
    Les autres points portent sur le dépôt légal, le dépouillement systématique des périodiques (inexistant en France à l’heure où Malclès enquête). Par contre, les bibliographies spécialisées courantes, nombreuses en France sont régulièrement recensées et publiées dans le Bulletin des Bibliothèques de France.
    L’enseignement de la bibliographie fait l’objet d’une préoccupation particulière. La France crée, en 1963, l’Ecole nationale supérieure de bibliothécaires
    Enfin les archives et les dépôts d’archives constituent la dernière préoccupation de cette immense enquête
  • Typologie des répertoires bibliographiquesOn classe ces répertoires en trois principales catégories
    -Les répertoires généraux universels ou internationaux
    -Les répertoires nationaux
    -Les répertoires spécialisés
    A cette classification de base s’ajoute tout un ensemble de paramètre qui permettent de distinguer des répertoires sélectifs, signalétiques, critiques, analytiques, rétrospectifs ou courants.
    Leurs contenus peuvent être organisés de façon alphabétique, chronologique ou systématique.
    Ils constituent les instruments de travail de base pour le professionnel de l’information.

Conclusion

« L’élan d’innovation apporté par cette génération de femmes [bibliothécaires] de l’entre-deux-guerres, tant dans le domaine de la lecture publique que dans celui de la documentation est loin d’être négligeable ». Louise-Noëlle Malclès est l’une de ces femmes qui a su créer, innover et enseigner. Elle est, comme l’écrit Sylvie Fayet-Scribe, une de ses femmes qui ont fait la documentation : actrices, narratrices et témoins » (8). Il serait dommage de l’oublier.

(1) MALCLES, Louise-Noëlle. Les sources du travail bibliographique. Tome 1 : bibliographies Générales. Genève : E. Droz, 1950 ; tome 2 Bibliographies spécialisées, 1952 ; tome 3 Bibliographies spécialisées en sciences exactes et techniques, 1958. (à noter : aucun éditeur français ne veut prendre le risque d’éditer cet ouvrage. (C’est pourquoi il paraît en  Suisse)
(2) MALCLES, Louise-Noëlle. Cours de bibliographie à l’intention des étudiants de l’Université et des candidats aux examens de bibliothécaire. Genève : E. Droz, 1954
(3) MALCLES, Louise-Noëlle. Les services bibliographiques dans le monde : premier et second rapports annuels : 1951-1952, 1952-1953. Paris : Unesco, 1955 (à noter, d’autres rapports rédigés par d’autres auteurs qui s’inspirent du travail et de la méthode d’enquête de L.N. Malclès, seront publiés par la suite
4) MALCLES, Louise-Noëlle. La bibliographie. Paris : PUF, 1956
(5) MALCLES, Louise-Noëlle. La bibliographie spécialisée au XIX siècle. BBF, 1957, tome 2, no 05
(6) MALCLES, Louise-Noëlle. Réflexions sur l’enseignement bibliographique : A propos d’un livre récent. BBF, 1959, no 09, p.395-405
(7) MALCLES, Louise-Noëlle. Manuel de bibliographie. Paris : PUF, 1963
(8) BRIET, Suzanne.  Entre Aisne et Meuse et au-delà. Les Cahiers d’étude ardennais, no 22
(9) FAYET-SCRIBE, Sylvie. Histoire de la documentation en France : culture, science et technologie de l’information : 1895-193. Paris : CNRS-Editions, 200
(10) MEYRIAT, Jean. Bibliographie et Science Politique. Revue française de science politique, 1956, volume 06, no 02
(11) MAACK, Mary Niles.Women librarians in France : the First Generation. The
Journal of Library History, 1983, no 04, p.44

Pour aller plus loin

Pour aller plus loin :
GIROU DE BUZAREINGUES, Claire. In Memoriam, Louise-Noëlle Malclès, 1899-1977. Bulletin d’information de l’Association des diplômés de l’Ecole des bibliothécaires-documentalistes, octobre 1977, no 12
OOSTERGETEL, Hetty. Louise Noêlle Malclès en bio-bibliographie. Bibliografche bijdragen, 1987, no 70

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