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Numérique et inclusion

Gaële Régnault et son équipe
Des applications pour les élèves porteurs de troubles du spectre de l’autisme maintenant au service des apprentissages pour tous
Entretien avec Gaële Régnault, fondatrice de LearnEnjoy, éditeur d’applications pédagogiques et organisme de formation depuis 2012.
Octobre 2020 – 7 minutes
Aux origines, il y a 8 ans, LearnEnjoy intervenait en établissements scolaires pour favoriser l’inclusion des élèves avec troubles du spectre de l’autisme ; aujourd’hui, ses applications sont utilisées pour les apprentissages de tous les élèves, de la maternelle à la 3e.
Comment vous est venue l’idée de la plateforme ? Quelles sont les difficultés que vous vouliez résoudre ?
Je suis maman, notamment d’un garçon aujourd’hui âgé de 15 ans avec une forme sévère d’autisme. J’ai donc été très tôt sensibilisée au fait que l’école n’était pas outillée pour accueillir ces enfants à besoins éducatifs très particuliers dont le comportement peut être assez éloigné de celui d’un élève tel qu’on se le représente (posture assise, capacité attentionnelle). Face à la pénurie de manuels scolaires adaptés, avec l’équipe pédagogique, j’ai voulu fabriquer des outils. La cocréation nous a permis de dépasser bien des limites et, à la suite d’un premier succès, j’ai décidé de m’entourer pour fabriquer les applications LearnEnjoy.
En tant que fondatrice, mon rôle a été de déclencher cette initiative et de coordonner des talents au sein de l’équipe :
- des pédagogues qui maîtrisent les programmes scolaires et les techniques d’enseignement ;
- des professionnels de l’éducation spécialisée (ASH) et de la psychologie du développement de l’enfant typique et atypique ;
- des ingénieurs spécialisés dans le développement informatique et des technologies mobiles pour livrer des applications sur tablettes tactiles, modalité intéressante pour lever des barrières d’ergonomie et soutient les apprentissages ;
- des ingénieurs en intelligence artificielle qui vont permettre une personnalisation très fine de la proposition pédagogique faite à chaque élève.
Pour répondre aux besoins des élèves avec des troubles du spectre de l’autisme, chacune de nos applications intègre des micromarches ; et afin de faciliter leur déploiement, elles sont utilisables sans internet. Et nous avons constaté, dès 2013, combien ces deux modalités optimisent l’apprentissage chez tous les élèves.
Quelle est la principale caractéristique de vos applications ? En quoi s’est-elle avérée essentielle durant la crise sanitaire ?
Les applications LearnEnjoy se distinguent parce qu’elles facilitent l’évaluation en continu des élèves.
Le tactile permet de capter les résultats au fil de l’eau – ou les essais-erreurs avant d’aboutir à ce résultat – et de comprendre la démarche intellectuelle que va poursuivre l’élève. De plus, les programmes d’intelligence artificielle optimisent les exercices proposés. Ainsi l’enseignant peut piloter sa pédagogie pour le groupe classe, des sous-groupes ou un élève en particulier, que ce soit à l’école ou à distance. Il reste maître de ce que l’élève réalisera mais dispose de propositions très fines pour l’accompagner, en prenant appui sur les micromarches et sur l’expérience d’autres élèves anonymes dans la base mais aux profils similaires.
Pour les élèves en difficulté scolaire, et surtout durant le confinement, cette granularité extrêmement fine des contenus et cette progressivité se sont avérés essentiels au pilotage pédagogique à distance, constituant un moyen pour l’élève d’apprendre en tous lieux, d’être valorisé et de réussir.
Comment matérialiser l’intelligence artificielle au service de l’éducation ? Quel accompagnement mettez-vous en place pour unedifférenciation pédagogique ?
Je vous donne deux exemples concrets de ce que l’on appelle le « machine learning » au service de la différenciation pédagogique.
- D’une part, MathPower, réalisée avec le soutien du ministère de l’Éducation nationale ( label Édu-up ) : c’est une suite d’applications d’évaluation diagnostique de mathématiques qui permet d’évaluer les élèves, du CP à la 5e, sur leurs connaissances et compétences en maths, via un questionnaire adaptatif auquel chacun va répondre. Chaque élève suit une « route » avec des questions qui varient au fur et à mesure de ses réponses jusqu’à couvrir les éléments essentiels du programme. Par exemple, pour le CE2, ce sont environ 40 questions (sur 600 possibles) qui vont s’ajuster par rapport aux réponses de l’élève, le tout dans un esprit bienveillant. Pour couvrir le programme de 6e, l’élève répond à une centaine de questions environ parmi les 2 200 possibles ; dans les deux cas, s’il se trompe, il aura une question similaire posée à nouveau. En fonction de la réponse, les exercices proposés s’adaptent : ils se complexifient au fil des réussites ou, inversement, se simplifient en cas d’erreurs. À l’issue du test MathPower, une interface donne immédiatement à l’enseignant une idée globale du niveau de la classe par point pédagogique ou compétence, et également un positionnement fin de chaque élève sur l’intégralité des points pédagogiques et compétences du programme. L’intelligence artificielle va permettre de montrer le maximum des possibilités de l’élève dans la couverture du programme. Et c’est ensuite à l’enseignant de définir une proposition pédagogique en connaissant les points forts sur lesquels s’appuyer et en visualisant les difficultés à surmonter en général et pour chacun.

MathPower, une application réalisée par LearnEnjoy
- D’autre part, Preschool et School, également soutenus par le ministère de l’Éducation nationale dès 2013 ( label Édu-up ), sont des logiciels conçus initialement pour les élèves ayant des troubles du spectre de l’autisme (TSA) ou des troubles neuro-développementaux (TND), aujourd’hui utilisés par beaucoup d’élèves « ordinaires » ayant des difficultés d’apprentissage (dys, allophones…). Ils visent à favoriser l’accès aux apprentissages fondamentaux pour tous les enfants de 3 à 9 ans, sans exception.
Leur utilisation est facilitée par un questionnaire qui génère une « Liste d’activités personnalisée » vraiment utile pour les AESH tant il est compliqué de comprendre les points maîtrisés ou les lacunes de certains jeunes élèves au niveau de langage parfois très restreint. Cette « Liste d’activités personnalisée » (ou « parcours » que l’on peut paramétrer dans nos manuels numériques) est utilisable simplement comme un ensemble de fiches de travail pertinentes, pour l’élève, parmi plus de 20 000 disponibles ! L’enseignant gagne ainsi un temps considérable. Et toujours dans cet esprit de complémentarité, sans se substituer à lui, l’enseignant a ainsi une proposition pédagogique qui – du fait de l’intelligence artificielle et de ce que l’on a appris des succès d’élèves aux profils proches – est une proposition pédagogique efficace, plus juste pour ses élèves, réduisant ainsi le stress au travail et le stress de l’élève.
Un lien fort est créé avec la famille qui va pouvoir également accéder aux applications gratuitement, une fois le manuel scolaire numérique acheté pour l’année.
L’application numérique PreSchool couvre le cycle 1 et School embarque les programmes du CP décomposés en compétences, en toutes petites unités d’apprentissage.
Pour les élèves en difficulté scolaire, et surtout durant le confinement, cette granularité extrêmement fine des contenus et cette progressivité se sont avérés essentiels au pilotage pédagogique à distance, constituant un moyen pour l’élève d’apprendre en tous lieux, d’être valorisé et de réussir.
En quoi le « numérique responsable » permet-il de faire progresser l’élève dans ses apprentissages ? Comment le suivi de la progression des élèvesest-il rendu possibleau sein de ces applications ?
Tous les enfants ont une certaine attirance pour le numérique, c’est donc une fenêtre formidable pour attirer l’attention. Pour autant, nous devons être attentifs au choix des contenus et à la durée d’utilisation de ces supports si addictifs. Le « numérique responsable », c’est regarder en face cette appétence qu’ont les enfants et adolescents pour les écrans pour bien orienter leur temps d’exposition. La question que nous partageons tous : en pleine responsabilité, que mettre d’intéressant, motivant, instructif dans les écrans de nos élèves ? Dans nos recommandations, et sur les recherches dans nos protocoles, le temps de travail sur écran est situé entre 10 et 30 minutes par session, avec deux sessions maximum par jour. Nous préconisons des usages réguliers, répétés – car la pédagogie, c’est la répétition –, et encadrés, avec une durée limitée et des contenus choisis.
Et si l’élève dispose d’une tablette pour travailler, le matériel doit pouvoir être partagé entre coéducateurs pour être dans une démarche durable et écoresponsable.
Quel rôle avez-vous joué durant le confinement pour accompagner la continuité pédagogique ?
Avec la période de confinement, l’enseignement à distance est entré dans la norme. Aussi, nous avons fait le choix en équipe de mettre nos applications gratuitement à la disposition de toutes les écoles demandeuses pour apporter un support aux enseignants, aux AESH, parfois même aux familles. Nos applications ont connu un boom des usages : en moins de quatre semaines, ce sont plus de 10 000 demandes de comptes élèves qui ont été servies. Une très belle expérience : les familles ont accédé aux applications depuis chez elles, les professionnels de l’éducation ont pu poursuivre leurs enseignements en indiquant les activités à réaliser, en vérifiant leur bonne réalisation et en apportant des conseils très précis pour chacun. Un questionnaire facile à administrer par l’enseignant ou la famille a permis de réajuster automatiquement la « Liste d’activités personnalisée » de l’élève. Des modules de formation très courts, des « pas à pas » créés par des enseignants pour leurs collègues, mais surtout une hotline ont permis de transmettre les essentiels pour bien utiliser nos manuels scolaires et nos outils d’évaluation. Notre équipe en est sortie renforcée par un sentiment d’utilité au quotidien.
Cette mise à disposition a généré une solidarité extraordinaire. Un exemple : les établissements scolaires de Sartrouville ont trouvé un accord avec la ville pour mettre à disposition le matériel nécessaire et y installer nos applications au service de familles non équipées de tablettes, afin d’assurer ainsi la continuité pédagogique.
Le label Édu-up, un soutien à la production de ressources numériques pour l’École
Le ministère de l’Éducation nationale soutient la production de ressources numériques innovantes et adaptées grâce au dispositif Édu-up. Ressources pour aider les élèves en situation de handicap ou ressources innovantes disciplinaires et transversales, elles sont mises à disposition des enseignants et de leurs élèves le plus souvent en accès direct et gratuit ou bien après inscription libre et volontaire, dans le respect de la liberté pédagogique de chacun.