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Le design thinking pour réinventer le CDI
Point de vue de Véronique Gardair, professeure-documentaliste et référente culture au lycée Jacques-Ruffié à Limoux dans l’Aude, formatrice dans l’académie de Montpellier.
Octobre 2020 – 11 minutes

Le design thinking est une méthode de résolution de problèmes transférable dans l’enseignement et au service des apprentissages. Elle s’appuie sur l’expérience des usagers élèves et enseignants. Cependant, au-delà d’une alternative pédagogique, le design thinking permet de repenser l’espace scolaire et en particulier le centre de documentation et d’information.
La lecture attentive et enthousiaste du récent article de Carine Aillerie « Design Thinking et éducation », publié dans Le Magazine, m’exhorte à exposer une troisième piste d’application de la méthode design thinking en éducation. Deux axes sont très clairement développés dans cet article : le design thinking, comme méthode d’enseignement et d’apprentissage qui inclut les élèves et le design thinking, démarche de conception pédagogique qui s’appuie sur l’expérience des usagers-enseignants.
Cependant, même si les expérimentations en bibliothèque ou celles d’Archiclasse et des Bâtisseurs des possibles sont citées, l’application concrète du design thinking au centre de documentation et d’information n’est pas abordée. Or, au-delà d’une simple alternative pédagogique, d’une méthode clé en main, d’une nouvelle mise en œuvre de la pédagogie active ou de l’apprentissage par l’enquête, le design thinking appliqué dans un espace pédagogique tel que le CDI questionne de manière profonde le métier de professeur-documentaliste.
Si les rapports remis en 2017 à la ministre de l’Éducation nationale pour « renouveler et revivifier les modes d’enseignement et les processus d’apprentissage » mentionnent peu le CDI, ils le citent systématiquement comme une piste pour une nouvelle forme scolaire ou une nouvelle forme d’apprentissage. Repenser le CDI à l’heure du numérique est une évidence : l’imprimé aujourd’hui côtoie le numérique dans les centres de Documentation et d’information. La circulaire qui définit les missions du professeur-documentaliste, cite une fois le mot « livre » et neuf fois le mot « numérique » et précise que des ressources riches et diversifiées tant numériques que physiques sont mises à disposition dans les CDI.
Pourquoi repenser le CDI ?
L’académicien Erik Orsenna et l’inspecteur général des affaires culturelles Noël Corbin au terme d’un « Tour de France des lieux de lecture publique » de trois mois concluent : « Les bibliothèques ne sont plus celles que vous croyez. Toujours patries du livre, […] le numérique est passé par là, avec sa toile et ses surfs. […] C’est ainsi que les bibliothèques sont devenues des troisièmes lieux. Premier lieu : son logis. Deuxième : le travail. Troisième : cet endroit divers, mixte et chaleureux où l’on trouve des livres, mais pas seulement. […] Penser les espaces d’une bibliothèque, aujourd’hui, c’est penser un lieu dédié aux collections alors que celles-ci vont se dématérialisant, c’est penser la modularité. C’est penser ce que sera demain. » Cette mutation en écho des bibliothèques et des CDI impose de réétudier les espaces et de repenser l’aménagement du lieu. Un des enseignements que tirent les deux voyageurs en mission au cœur des bibliothèques est que « ces équipements doivent être conçus en dialogue permanent avec les usagers, […] en transparence avec la population, associée à l’élaboration puis à la réalisation. […] Il s’agit d’une véritable cocréation ».
Les expériences innovantes de Biblio Remix, dispositif d’expérimentation autour des services en bibliothèque, attestent de cette politique participative : l’idée est de réunir des usagers aux points de vue complémentaires, du bibliothécaire au lecteur, de l’architecte au designer, du libraire au curieux, du bénévole au professionnel… Il est alors proposé de coconcevoir par groupe un aménagement global et une liste d’usages, et dessiner collectivement une esquisse de leur bibliothèque idéale. Un potager, une salle de musique, un café, une salle multimédia ou encore une salle de travail se retrouvent alors hybridés à la bibliothèque classique et proposent aux futurs usagers de nouveaux espaces et de nouvelles missions.
Mais c’est sans doute l’introduction de la démarche du design thinking en bibliothèque qui permit à la fois de coconcevoir de nouvelles bibliothèques en s’appuyant sur l’expérience de l’utilisateur et de produire des petits projets concrets qui permettent d’agir et de sortir d’un discours d’impuissance : « user experience » ou UX (expérience utilisateur) et « empowerment » (autonomisation) diraient les inventeurs du concept, c’est-à-dire la pratique de l’usager et l’émancipation. En mars 2017, le numéro 1 de la revue I2D (Information, Données et Documents) proposait un dossier très complet, « Le design thinking : l’utilisateur au cœur de l’innovation », qui donne les repères conceptuels, synthétise cette méthode innovante, créative et centrée sur l’humain, et relate quelques expériences en bibliothèque. Nicolas Beudon, conservateur des bibliothèques et désormais formateur et consultant, en est le coordonnateur. Il est l’expert inspirant de la démarche design thinking en bibliothèque qu’il a expérimentée à l’Institut français de Prague, à la médiathèque du Grand Verdun, à la Cité des sciences et avant tout à la médiathèque des 7 lieux de Bayeux dont il fut le conservateur.
Et voilà comment tout naturellement, les professeurs-documentalistes, sensibles à la nécessaire évolution des pratiques et des espaces scolaires, se tournent vers le designthinking, accompagnement efficace et adapté au changement et approche d’innovation publique qui a fait ses preuves.
Pourquoi le design thinking au CDI ?
Le professeur-documentaliste, comme monsieur Jourdain, fait du design thinking sans le savoir depuis toujours : empathique par nature, il est un des rares enseignants créateurs d’espaces pédagogiques et un des premiers à avoir expérimenté la co-animation.
Le design thinking porte un autre nom : « human centered design » ou « design centré sur l’humain ». L’empathie est l’alpha du design thinking : écouter les besoins de l’usager d’un espace est le point de départ de la démarche. Or, identifier les intentions qui poussent les élèves à venir au CDI est une préoccupation majeure des professeurs-documentalistes.
La circulaire du 28 mars 2017 définit les missions du professeur-documentaliste selon trois axes. Qu’il s’agisse de son rôle dans l’acquisition d’une culture de l’information et des médias ou de sa responsabilité dans l’organisation des ressources documentaires ou, enfin, de son action dans l’ouverture de l’établissement, les mots « médiateur-médiation » ou « relation » sont systématiquement cités. Le professeur-documentaliste « joue le rôle de médiateur » et la médiation ne peut se concevoir qu’avec l’attention portée aux usagers et à leurs pratiques. Le médiateur est celui qui « s’entremet », qui fait lien. D’après Hélène Mulot et Marion Carbillet, dans leur entretien avec Nicolas Beudon pour Doc pour docs (2017), « la médiation induit l’intérêt à l’autre » : « Dans le design thinking, on utilise de préférence des techniques dites “ethnographiques” basées sur l’observation et l’immersion pour aller au-delà de ce que les gens déclarent et mieux comprendre comment ils se comportent et comment ils pensent. Adapter son discours à la façon de penser de son interlocuteur, c’est d’une certaine façon la base de la pédagogie… » Enquêtes, diagnostics, questionnaires, boîtes à suggestions sont des outils auxquels les documentalistes ont toujours eu recours afin d’interroger l’usager et de se centrer sur son expérience. Le documentaliste est un médiateur informationnel, il accueille, il anime et il forme. Chacune de ces missions centrées sur l’humain le contraint à l’empathie.
Le professeur-documentaliste est également un designer : en parlant de son métier, il évoque nécessairement le lieu ; en pensant pédagogie, il pense espace ; en concevant une séance, il réfléchit aux places de chacun.
Le professeur-documentaliste est également un designer : en parlant de son métier, il évoque nécessairement le lieu ; en pensant pédagogie, il pense espace ; en concevant une séance, il réfléchit aux places de chacun. Le CDI n’est jamais une salle de classe même si des cours y ont lieu. Il échappe à l’organisation de cet espace ordonné où les élèves sont « rangés ». Mobilité et modularité sont intégrées dans la pédagogie au CDI. Ni bureau pour le professeur ni tableau fixé au mur pour dessiner de manière définitive un plan de classe avec l’emplacement de l’enseignant et celui des élèves face à lui.
Ainsi, le professeur-documentaliste, puisqu’il intègre dans ses missions une démarche usagers et invite dans sa pédagogie à un décloisonnement et une collaboration, expérimente intuitivement la démarche empathique et collective du design thinking.
Et qu’apporte le design thinking au métier de documentaliste ?
Apprendre à confier les clés du CDI et à déléguer est sans doute un des premiers enseignements induits par la démarche. Le design thinking impose de s’associer pour mieux s’approprier le lieu et le comprendre : favoriser l’émergence d’idées de l’usager-élève et ensuite étudier comment les mettre en œuvre ; choisir les critères de l’évaluation d’une « bonne idée pour le CDI » et construire avec lui les règles de fonctionnement qui découlent implicitement de cette définition des bonnes et des mauvaises idées. Interroger l’usager, l’inviter à proposer, l’accompagner à concevoir, l’aider à trier les « idées faisables », c’est lui donner pendant un temps les clés du CDI et définir avec lui le rôle de chaque idée.
Oser et sortir de sa zone de confort sont probablement des postures qu’impose la méthode. Le professeur-documentaliste est responsable du lieu et connaît ses missions auxquelles s’ajoute « accueillir dans un cadre convivial et chaleureux » que le vade-mecum de 2012 place dans les premières fonctions de l’espace CDI mis au service de l’élève. Si ce même vade-mecum le pousse à « engager une démarche collective et concertée », la démarche du design thinking va plus loin : notre connaissance des missions ne sert qu’à poser un cadre après que les usagers ont pu librement imaginer et rêver leur CDI idéal. Le documentaliste reprend la main dans le temps de la convergence, à l’issue de la démarche, pour aider les élèves à trier les solutions. En revanche, pendant les étapes de recherche d’idées, il se fait discret, responsable certes de l’animation des séances de créativité et de ses règles, mais encourageant à la fantaisie et à l’imagination dans les projets de conception et évitant censure et critique. C’est un exercice difficile mais salutaire qui nécessite de prendre de la distance vis-à-vis du lieu et du recul à l’égard des utilisateurs. Avec le design thinking, « tout le monde est sachant » puisque l’utilisateur sait l’usage qu’il fait du lieu et c’est là que réside son expertise. C’est la mise en commun de ces expertises qui produit des idées intéressantes que le professeur-documentaliste, avec sa seule connaissance, n’aurait pu avoir. La délégation et l’autonomie des utilisateurs qu’implique le design thinking sont peu expérimentées à ce point et nous sommes plus souvent dans une démarche de contrôle.
Le cadeau inattendu du design thinking, c’est la sérendipité de la démarche : elle nous fait découvrir des pistes fortuites et des hasards heureux. C’est la sagacité de faire des découvertes à partir de circonstances imprévues, de saisir des opportunités qui nous viennent alors qu’on ne les attendait pas ou que l’on cherchait autre chose. Ces voies imprévues sont légitimes puisque nées de l’usage.
Il est honnête de conclure par les limites de cette démarche qui pourrait laisser penser qu’être créatif et proposer des idées, si possible émaillées d’anglicismes, permet systématiquement de résoudre des défis et de trouver des solutions concrètes adaptées. Quelques « learning expeditions », une salle de brainstorming remplie de poufs et de Post-it colorés, et le problème est réduit à quelques questions simples qui laissent les participants croire au pouvoir de leurs intuitions pour les résoudre. Le drapeau de la créativité est brandi comme un gage d’efficacité. Les étapes qui constituent la démarche de design thinking – l’inspiration, l’idéation et l’itération – sont des garants de sa pertinence : l’inspiration qui oblige à « aller voir ailleurs » comment d’autres ont réglé le problème, observer les situations d’usage quotidien sans omettre les « irritables », identifier le ou les problèmes que l’on cherche à résoudre en posant une question claire. Puis, vient l’idéation qui vise à explorer et à créer de nouveaux possibles : elle s’appuie sur « la pensée divergente » qui consiste à ouvrir les champs et à multiplier les idées afin d’augmenter la chance de trouver LA solution. Le postulat est donc que mettre en commun le maximum d’idées est la garantie de trouver la meilleure solution. Or, bien souvent, celle qui apparaît comme la « meilleure » est celle qui fait consensus : la solution choisie est généralement celle qui convient au plus grand nombre, celle qui est jugée la plus neutre, la plus impersonnelle, mais est-ce la meilleure ? Et enfin, vient la dernière étape, celle qui confronte le désirable au faisable, au durable et au viable, l’étape de la frustration. Les résultats tangibles mettent du temps à se concrétiser et parfois les élèves ont quitté l’établissement. De plus, toutes les idées émises dans la phase divergente ne sont pas nécessairement exploitables et, parfois, rien de tout ce qui a été proposé ne peut concrètement être mis en œuvre. Voilà pourquoi il est très important de cibler un problème vécu au CDI sans avoir l’ambition de réagencer la totalité des espaces. Rester modeste dans le projet en garantit la réussite en un temps court.
Enfin, le design thinking n’est pas une démarche universelle. Il faut donc, après avoir identifié un problème à résoudre au CDI, définir les usagers qui en ont l’expérience puis disparaître un temps en ne gardant que le rôle d’animateur enthousiaste. Car le design thinking, c’est aussi et surtout un état d’esprit, plus qu’une méthode, état d’esprit fondé sur l’empathie et la confiance et reposant sur un engagement, celui du professeur-documentaliste et de ses partenaires dans l’établissement. Le design thinking, c’est une approche où la créativité émerge de l’intelligence collective et permet d’ouvrir de nouvelles perspectives, d’aborder les problèmes d’une façon renouvelée et de concevoir des réponses originales aux problèmes posés.
Découvrez 15 séquences pédagogiques au travers des trois grandes étapes du design thinking : l’inspiration, l’idéation et l’itération, dans l’ouvrage Le Design thinking au CDI. Des expériences pour repenser les espaces scolaires, Réseau Canopé, 2020, 88 p.
Pour aller plus loin
Becchetti-Bizot Catherine, « Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique, Vers de nouvelles manières d’apprendre et d’enseigner », rapport à Monsieur le ministre de l’Éducation nationale, mai 2017.
Centre de ressources documentaires de l’Inset d’Angers, « Innover avec le design thinking », Centre national de la fonction publique territoriale, février 2020.
Corbin Noël et Orsenna Erik, « Voyage au pays des bibliothèques, lire aujourd’hui, lire demain », rapport à Madame la ministre de la Culture, n° 2017-35, février 2018
Fabre Isabelle, Gardiès Cécile, « Dispositifs info-communicationnels spécialisés et ambition cognitive : exemple de l’enseignement agricole », in Viviane Couzinet, Dispositifs infocommunicationnels. Questions de médiations documentaires, Paris, Hermès Science Publications, 2009, p. 71-105.
Gardair Véronique, « Le documentaliste un “design-thinker” qui s’ignore », mars 2018.
« Le design thinking : l’utilisateur au cœur de l’innovation », I2D – Information, Données et Documents, n° 1, vol. 54, mars 2017, p. 30-69.
Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, « Les missions des professeurs documentalistes », BO n° 13 du 30 mars 2017.
Mulot Hélène et Carbillet Marion, « Interrogeons le concept de design thinking : quels intérêts pour les CDI ? Entretien avec Nicolas Beudon », Doc pour docs, 2017.
Ouvrages et articles édités par Réseau Canopé
Aillerie Carine, « Le design thinking : pour une intégration des TICe dans la scénarisation pédagogique », article « Que dit la recherche ? » [En ligne], septembre 2015.
Aillerie Carine, « Design thinking et éducation », article « Le Magazine » [En ligne], juin 2020.
Faillet Vincent, Remodeler sa salle de classe et sa pédagogie, ouvrage, 148 p., 2019.
Gardair Véronique (coord.), Le Design thinking au CDI, ouvrage, 88 p., 2020.