On a peine à le croire : Les Fourberies de Scapin n’ont pas été jouées à la
Comédie-Française depuis 1997. Cette auguste maison a vécu vingt ans sans
Scapin ! On connaît la fortune de cette pièce, jouée 1 500 fois à la Comédie Française,
dans laquelle il est tellement question d’argent et qui ne rapporta
pourtant pas grand-chose lors de sa création (545 livres et 10 sols). Après
une longue suite de comédiens illustres, au premier rang desquels Molière
lui-même, Benjamin Lavernhe endosse donc le rôle du célèbre fourbe sous la
direction de Denis Podalydès, dans une scénographie d’Éric Ruf et des costumes
de Christian Lacroix. Comme Denis Podalydès se plaît à le rappeler,
Les Fourberies font partie de ces œuvres trop connues que l’on a besoin de
redécouvrir.
Que révèle donc cette mise en scène ?
D’abord la vivacité et l’énergie prodigieuse de cette pièce dont on croirait
qu’elle est une œuvre de jeunesse alors qu’elle fut écrite deux ans avant la
mort de Molière. Ensuite la violence, la brutalité et le caractère explosif des
relations qui unissent les personnages, et en particulier le désir de vengeance
de celui qui a pris des coups et qui entend en donner. Enfin, la dimension d’autoportrait
d’un texte qui met en scène un homme qui sert ses maîtres tout en
les trompant ; d’un valet doublé d’un fourbe, d’un Scapin qui ressemble à s’y
méprendre à un Scaramouche. Dans ce Scapin qui échappe (scappare), Denis
Podalydès voit en somme l’autoportrait paradoxal d’un Molière à la fois valet du
roi et homme libre.
Sa mise en scène fait écho aux conditions de création de la pièce, en particulier
dans la scénographie volontairement exiguë imaginée par Éric Ruf : en
1671 le plateau du Palais-Royal était occupé par des travaux de modernisation,
Les Fourberies de Scapin furent donc conçues par Molière pour un espace restreint,
pour un plateau en partie empêché. Si elle se souvient de l’époque de
sa création, la mise en scène de Denis Podalydès est pourtant résolument une
création d’aujourd’hui qui a l’ambition d’accueillir tous les publics, en particulier
le jeune public qui demeure, on le sait, fasciné par Les Fourberies...