Pourquoi enseigner l'esprit critique ?

Extraits de la conférence donnée dans le cadre du dispositif Esprit critique porté par l’Académie d’Aix-Marseille, partenaire de l’association Europe, Éducation, École (EEE) le 12 avril 2018.

La conférence sur l’esprit critique, donnée en 2018 par Abdennour Bidar et Rodrigue Coutouly, porte sur ses aspects historique, pédagogique et civique. Elle s’inscrit dans le dispositif de formation des enseignants aux enjeux de l’esprit critique dans l’académie d’Aix-Marseille, qui a abouti en 2019 à la publication de l’ouvrage Esprit critique. Outils et méthodes pour le second degré par Réseau Canopé.

Qu'est-ce que l'esprit critique ?

Abdennour Bidar, philosophe, inspecteur général de l’Éducation nationale Établissements et vie scolaire

Abdennour Bidar commence par cerner le concept d’esprit critique, en expliquant qu’il n’y a pas de critique sans autocritique ni questionnement fondamental. Les quatre questions que le philosophe Emmanuel Kant a clairement formulées à l’époque des Lumières sont toujours d’actualité parce qu’elles sont indissociables de la pensée elle-même : que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme, enfin ?

Faire preuve d’esprit critique, c’est d’abord réfléchir : faire retour sur soi pour examiner rationnellement ses propres pensées et l’étendue de ses facultés. C’est ensuite penser par soi-même, ce qui ne veut pas dire penser seul, mais à partir de principes que l’on choisit de se donner et qui garantissent l’autonomie et la liberté du sujet, ainsi que la communicabilité de ses pensées s’ils sont universels. Cet impératif éducatif, toujours d’actualité, est paradoxalement inactuel puisqu’il nous demande de prendre nos distances avec notre époque pour l’examiner. C’est la clef de la liberté et de la citoyenneté, car il n’y a ni délibération collective ni démocratie sans autonomie de jugement et discussion.

« Un nouveau rapport au savoir, une nouvelle posture professionnelle »

Rodrigue Coutouly, conseiller Établissements et vie scolaire / Abdennour Bidar, philosophe, inspecteur général de l’Éducation nationale Établissements et vie scolaire

Rodrigue Coutouly propose d’appliquer ce principe critique au métier d’enseignant. Les ordinateurs, internet et les téléphones portables ont changé notre rapport au savoir. Nos sociétés sont inondées d’informations et les professeurs voient leur autorité contestée par des élèves prêts à croire que des ressources qu’ils trouvent facilement sur le web les dispensent de construire méthodiquement des connaissances, qu’ils ne pourront pas acquérir sans les vérifier ou les mettre à l’épreuve. Poser la question de l’esprit critique dans ces conditions ne peut se résumer à leur rappeler qu’ils doivent choisir leurs sources avec discernement. Ce vœu restera sans effet si les enseignants ne modifient pas simultanément leurs pratiques et leurs postures professionnelles.

Développer l’esprit critique, c’est aussi inviter les professeurs à proposer des scénarios pédagogiques qui questionnent les sources de leur propre savoir ou qui interrogent leur autorité en leur donnant l’occasion de la réaffirmer par la discussion et le débat. Outre l’éducation aux médias (EMI) et l’enseignement moral et civique (EMC), toutes les disciplines sont concernées, car il serait absurde de séparer l’esprit critique de leur enseignement en le considérant comme une spécialité à part entière. Parce que toutes le mobilisent, chaque professeur peut l’enseigner en scénarisant la remise en question d’une idée, d’une autorité ou d’un préjugé dans sa propre discipline.

« Un idéal d’autonomie du sujet »

Abdennour Bidar, philosophe, inspecteur général de l’Éducation nationale Établissements et vie scolaire

Le développement de l’esprit critique n’est cependant pas une fin en soi. Abdennour Bidar rappelle qu’il a une finalité essentiellement civique et morale. C’est du moins ce qui justifie son inscription dans les programmes d’enseignement. L’École a pour mission d’éduquer la jeunesse et de faire d’un élève un citoyen responsable, capable de questionner les informations diffusées par les médias pour examiner leurs valeurs et former son propre jugement politique. L’esprit critique est non seulement la condition de l’autonomie de la pensée et de la liberté de conscience, mais aussi celle d’une authentique expression. Au-delà de l’exercice de la citoyenneté, cette capacité de penser par soi-même nous permet de conduire notre vie de façon plus lucide, consciente et choisie, face aux conditionnements sociaux et à nos multiples incertitudes, sinon aux apparences et aux illusions de l’existence. La pratique du doute – méthodique, universel et radical – dépasse nos interrogations sur la réalité du monde et l’efficience de nos actions. Elle s’applique plus profondément à l’enquête que nous menons sur nous-mêmes, à l’exploration de notre intériorité et à ce que nous croyons savoir de notre identité. Que sait-on ? Que faire ? Qu’espérer ? Et qui sommes-nous, nous qui vivons ensemble ? Ce questionnement est aussi bien le principe et la fin de l’esprit critique. On ne peut y échapper et il convient donc d’y préparer les futurs citoyens.

Pour aller plus loin : Attali Gérald, Bidar Abdennour, Caroti Denis, Coutouly Rodrigue (dir.), Esprit critique. Outils et méthodes pour le second degré, Réseau Canopé, 2019.