Perceptions d’acceptabilité des tablettes en classe

Depuis quelques années, l’usage de la tablette tactile est particulièrement encouragé par les politiques éducatives. En France par exemple, le « plan Hollande » lancé en 2015 avait pour objectif un équipement massif des élèves. Leur petite taille, leur facilité d’utilisation, leur portabilité font en effet des tablettes un outil facilement utilisable en classe. Elles permettent une grande variété d’activités, de modalités d’enseignement et de supports d’apprentissage. La promotion de l’usage des tablettes s’appuie aussi sur l’idée qu’elles favoriseraient l’engagement et la motivation des élèves. Les études évaluant l’utilisation du numérique par les enfants et adolescents démontrent la démocratisation grandissante de cet outil dans les familles. Pour autant, l’analyse des usages montre aussi que les enfants et adolescents l’utilisent surtout pour des activités de loisirs (Santamarta et al., 2015). Peut-on conclure de ces données que les élèves perçoivent une plus-value à l’utilisation de la tablette à des fins pédagogiques ? Sous quelles conditions ?

D’après les modèles d’acceptabilité (le plus utilisé étant le Technology Acceptance Model, développé par Davis, 1989, et ses extensions), les attitudes générales d’un individu à l’égard d’un nouvel outil sont déterminées par différentes catégories de perceptions. Certaines portent sur les dimensions instrumentales de l’outil évalué (l’utilité qu’il présente et sa facilité d’utilisation), d’autres portent sur des dimensions hédoniques (par exemple, le plaisir d’utilisation) et motivationnelles (par exemple, le sentiment d’être capable d’utiliser l’outil). Il est important d’analyser ces perceptions puisqu’elles déterminent le choix d’utiliser ou non une nouvelle technologie. Cet article propose dans une première partie d’analyser les résultats de la littérature afin d’identifier les déterminants de l’acceptabilité des tablettes par les élèves. De plus, la question de l’usage de la tablette ne peut laisser de côté les perceptions des enseignants, qui restent décisionnaires des activités et des outils utilisés en classe. Cette question fera l’objet de la seconde partie de l’article.

Acceptabilité chez les élèves

Perceptions générales des élèves

Dans l’ensemble, les attitudes des élèves vis-à-vis de l’outil sont très positives, qu’il s’agisse des apprenants issus du primaire, du secondaire ou des étudiants – même si des études comparatives soulignent que les élèves plus jeunes sont souvent plus enthousiastes que les élèves des niveaux supérieurs (e.g. Soffer & Yaron, 2017). Les élèves trouvent généralement les tablettes faciles et agréables à utiliser (e.g. Ciampa, 2014). Ils estiment que leur usage en classe rend l’apprentissage plus facile, plus intéressant et plus agréable (e.g. Soykan, 2015). L’adhésion des élèves semble donc à première vue évidente, du moins lorsque l’on observe les données issues de questionnaires à questions fermées. Néanmoins, les études qui mobilisent des méthodologies plus qualitatives (basées sur des questions ouvertes, des entretiens…) font apparaître davantage de nuances : certes, les élèves sont positifs, mais pas sous toutes les conditions (Mulet, van de Leemput & Amadieu, 2019). De plus, les études plus longitudinales montrent que ces perceptions fluctuent au cours du temps.

Des résultats à nuancer

 Si les élèves sont généralement très enthousiastes à l’idée d’utiliser des tablettes en classe, des auteurs mettent en garde contre un potentiel effet de nouveauté (Montrieux et al., 2014). En cas d’expériences négatives, les perceptions peuvent se dégrader au fur et à mesure du temps, en particulier les perceptions motivationnelles (e.g. Mulet et al., 2019). Ces expériences négatives peuvent être provoquées par la rencontre de difficultés techniques, en particulier si elles ne sont pas résolues rapidement (Naismith & Corlett, 2006). La compatibilité entre l’outil et les tâches proposées est aussi importante : par exemple, les tâches de rédaction sur tablette sont perçues comme particulièrement difficiles. Dans une étude menée auprès de 403 élèves américains de niveau collège, Ling (2016) constate que moins d’un tiers (31 %) des élèves préfèrent écrire sur tablette plutôt que sur ordinateur ou sur papier. Ce taux tombe à 10 % lorsque les élèves n’ont pas accès à un clavier externe. De plus, bien que les livres scolaires numériques présentent l’avantage d’alléger les cartables, les tâches de lecture prolongées peuvent provoquer un inconfort physique (e.g. Soykan, 2015). Les élèves préfèrent utiliser une tablette individuellement et se la voir attribuer personnellement (Lin, Wong & Shao, 2012) : l’accès régulier à la technologie (notamment hors contexte scolaire) et le fait de pouvoir s’approprier l’outil sont des facteurs d’acceptabilité importants. Enfin, les élèves soulignent que les tablettes doivent être utilisées avec des objectifs pédagogiques clairs (Rossing, Miller, Cecil & Stamper, 2012).

Si les perceptions motivationnelles liées à l’outil sont susceptibles de se dégrader, qu’en est-il de la motivation à apprendre ? Les études qui évaluent l’impact de la tablette en comparant des situations pédagogiques strictement identiques sont rares et ne permettent pas de conclure qu’un usage régulier de la tablette améliore le plaisir perçu, le sentiment de compétence ou la valeur perçue de l’enseignement (Fabian & MacLean, 2014). Souvent même, les élèves soulignent au contraire les risques de distraction que suppose l’usage de la tablette.

Acceptabilité chez les enseignants

Perceptions des enseignants

Les enseignants sont plutôt positifs lorsqu’on les interroge sur l’intérêt d’intégrer les tablettes en classe, mais une analyse plus fine de la littérature fait apparaître de grandes disparités entre les enseignants. Dans une étude pilote réalisée en Allemagne, Ifenthaler & Schweinbenz (2013) ont conduit des entretiens auprès de 18 enseignants de middle school(l’équivalent du collège). Malgré des perceptions favorables, seule une minorité s’est déclarée convaincue de l’utilité des tablettes pour améliorer les apprentissages des élèves : en fait, les enseignants déclarent ne pas vraiment savoir comment les utiliser à des fins pédagogiques. L’intérêt de l’outil reposerait surtout selon eux sur le plaisir d’utilisation et sur son potentiel motivant pour les élèves. Ce résultat apparaît aussi dans une enquête française menée auprès de 644 enseignants (voir ci-après). Pourtant, les études relatives aux perceptions des élèves présentées plus haut montrent que cette plus-value motivationnelle est peu durable et susceptible de disparaître, une fois passé l’effet de nouveauté.

Déterminants des usages enseignants

Afin de mieux comprendre l’articulation entre les expériences vécues, les perceptions des enseignants et les usages ou intentions d’usage de la tablette tactile en classe, Amadieu (2019) a comparé les perceptions de quatre groupes d’enseignants du primaire et de secondaire :

  • ceux qui utilisent la tablette ;
  • ceux qui souhaiteraient l’utiliser mais ne le font pas encore ;
  • ceux qui l’ont déjà utilisée par le passé mais ont arrêté ;
  • ceux qui ne souhaitent pas l’utiliser.

Ces quatre groupes d’enseignants partagent l’idée que l’usage des tablettes en classe est facile à appréhender pour les élèves, et tous pensent avoir de bonnes compétences pour utiliser une tablette. En revanche, les enseignants qui ne souhaitent pas utiliser la tablette se sentent moins capables que les autres d’enseigner avec. Ils perçoivent moins l’utilité de l’outil, et ce à différents niveaux : au plan de l’efficacité pédagogique pour les élèves, du plaisir et de la motivation que l’outil induirait et de l’utilité pour leur propre pratique d’enseignement. Les enseignants qui ne souhaitent plus utiliser la tablette ont des perceptions bien plus positives : ils attribuent notamment une utilité forte à l’outil pour améliorer les performances et la motivation des élèves. Contrairement aux enseignants réfractaires, ils se sentent compétents pour enseigner avec des tablettes.  Cependant, ils pensent que l’outil est difficile à utiliser en classe et perçoivent peu d’utilité pour leur propre activité d’enseignement. Ces résultats suggèrent qu’au cours de leurs expériences, ces enseignants ont rencontré des difficultés qui auraient contribué à l’arrêt de l’utilisation de la tablette en classe, ce qui est conforté par les commentaires libres qui ont été rédigés : l’utilité pédagogique n’est pas mise en cause mais les difficultés techniques rencontrées sont clairement déplorées.

Conclusion

Les perceptions des enseignants et des élèves à l’égard des tablettes tactiles sont positives, mais des nuances sont à considérer en fonction des types d’expériences vécues. L’introduction de l’outil dans un établissement scolaire doit être accompagnée, autant d’un point de vue technique que pédagogique.

 

 

Julie Mulet, post-doctorante en psychologie cognitive, laboratoire CLLE, Université Toulouse - Jean-Jaurès

 

 

 

Recommandations

  • Pour les élèves, les degrés d’utilité pédagogique et de facilité d’usage perçus de la tablette dépendent des tâches proposées. L’utilisation de la tablette peut être proposée pour certaines activités mais évitées pour d’autres, comme les tâches de rédaction. L’usage de la tablette doit répondre à un objectif pédagogique clair et ne pas être uniquement un « prétexte » pour motiver les élèves.
  • Les élèves s’approprient mieux l’outil et l’acceptent davantage lorsqu’ils peuvent disposer d’une tablette individuelle et personnelle.
  • L’adhésion des élèves, autant que celle des enseignants, repose en grande partie sur la rapidité de résolution des problèmes techniques. C’est un point crucial à prendre en compte lorsqu’un établissement scolaire décide de proposer l’usage des tablettes.
  • Pour inciter les enseignants à utiliser des tablettes en classe, il convient de les former en mettant l’accent sur les applications pédagogiques existantes et leurs possibilités d’usage.

Bibliographie

Amadieu F. (2019), Rapport enquête sur les représentations des tablettes en classe chez les enseignants, Toulouse, France. https://letacop.files.wordpress.com/2019/09/rapport-enquecc82te-perceptions-des-tablettes-par-les-enseignants.pdf

Ciampa K. (2014), “Learning in a mobile age: An investigation of student motivation”, Journal of Computer Assisted Learning, 30(1), p. 82-96. https://doi.org/10.1111/jcal.12036

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Lin C. P., Wong L. H. & Shao Y. J. (2012), “Comparison of 1:1 And 1:M CSCL environment for collaborative concept mapping“, Journal of Computer Assisted Learning, 28(2), p. 99-113. https://doi.org/10.1111/j.1365-2729.2011.00421.x

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Mulet J., van de Leemput C. & Amadieu F. (2019), “A Critical Literature Review of Perceptions of Tablets for Learning in Primary and Secondary Schools”, Educational Psychology Review, 31(3), p. 631-662. https://doi.org/10.1007/s10648-019-09478-0

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Rossing J. P., Miller W. M., Cecil A. K. & Stamper S. E. (2012), “iLearning: The future of higher education? Student perceptions on learning with mobile tablets“, Journal of the Scholarship of Teaching and Learning, 12(2), p. 1-26. https://files.eric.ed.gov/fulltext/EJ978904.pdf

Santamarta J. C., Hernández-Gutiérrez L. E., Tomás R., Cano M., Rodríguez-Martín J. & Arraiza M. P. (2015), “Use Of Tablet Pcs In Higher Education : A New Strategy For Training Engineers In European Bachelors And Masters Programmes”, Procedia - Social and Behavioral Sciences, 191, p. 2 753-2 757. https://doi.org/10.1016/j.sbspro.2015.04.657

Soffer T. & Yaron E. (2017), “Perceived Learning and Students’ Perceptions Toward Using Tablets for Learning: The Mediating Role of Perceived Engagement Among High School Students”, Journal of Educational Computing Research, 55(7), p. 951-973. https://doi.org/10.1177/0735633117689892

Date de publication : Mai 2020