Les réseaux sociaux numériques (RSN) pour s’informer : une approche citoyenne

Les réseaux sociaux numériques (RSN) sont au cœur du système de fonctionnement du web 2.0 ou web social. Ils concentrent les pratiques informationnelles des jeunes, entre communication entre pairs et pratiques d’information. Les RSN deviennent, en effet, pour les adolescents et élèves des ressources informationnelles prépondérantes. Dans le cadre d’une éducation à l’information et aux médias, pourquoi et comment proposer un apprentissage informationnel en adéquation avec cette réalité sociétale ?

L'Éducation aux Médias et à l’Information (EMI), dispositif transversal  mis en œuvre dans le cadre de la rénovation du collège, constitue un enjeu central pour l'Éducation : l’intégration dans la société de l’information implique l’acquisition d’une culture de l'information et à l’exercice de la citoyenneté dans la société de l'information (http://eduscol.education.fr/cid72525/l-emi-et-la-strategie-du-numerique.html). Des questions se posent à la lumière des pratiques informationnelles actuelles sur les RSN. Les réseaux sociaux constituent en effet une partie centrale du web 2.0, impliquant des pratiques qui  s’articulent autour de la communication, de la sociabilité, de l’interaction et de la participation. La diffusion et la circulation de l’information deviennent prépondérantes sur les réseaux sociaux numériques qui représentent ainsi des sources d’information importantes pour les jeunes. Ces pratiques informationnelles informelles sont-elles compatibles avec les prescriptions documentaires scolaires ? Comment apprendre aux élèves à s’informer sur les RSN ?

Un environnement informationnel complexe

L’information fait partie de notre environnement sociétal et sa communication passe par le système médiatique. Pierre Levy introduit la notion de « computation sociale » se rapprochant d’une intelligence collective sur le web afin d’expliquer cette volonté de partager des images, des vidéos, du son avec des utilisateurs du monde entier (Lévy, 2009).
La surcharge informationnelle actuelle modifie les repères, les pratiques informationnelles et le rapport humain à l’information. Nous sommes tous acteurs de cet espace informationnel.
Karine Aillerie constate que « le web constitue [...] un environnement informationnel complexe, convoquant des compétences nouvelles ou renouvelées » (Aillerie, 2012). La configuration sociotechnique du web engendre une articulation complexe de techniques et de rapports sociaux. La diffusion et la communication de l’information sont devenues des principes de fonctionnement du web social.

Les réseaux sociaux numériques : définition

Les RSN se trouvent au cœur du web 2.0 et peuvent être définis suivant deux entrées : Danah Boyd et Nicole Ellison définissent le réseau social numérique avec une logique technique comme « un service web permettant aux individus de construire un profil public ou non créé par une combinaison de contenu et, d’autre part, d’articuler ce profil avec d’autres » (Boyd & Ellison, 2007). Alexandre Coutant et Thomas Stenger (2009) proposent une approche complémentaire orientée « usages » privilégiant la circulation de l’information. [Les réseaux sociaux numériques] « constituent des services web qui :

  1. permettent aux individus de construire un profil public ou semi-public au sein d'un système,
  2. permettent de gérer une liste des utilisateurs avec lesquels ils partagent un lien,
  3. permettent de voir et naviguer sur leur liste de liens et sur ceux établis par les autres au sein du système,
  4. fondent leur attractivité essentiellement sur les trois premiers points et non sur une activité particulière. » (Coutant & Stenger, 2009.)

Les pratiques informationnelles des jeunes sur les réseaux sociaux numériques : entre pratiques informelles et pratiques prescrites

Les pratiques informationnelles désignent « la manière dont l’ensemble des dispositifs, des sources, des outils, des compétences cognitives sont effectivement mobilisés dans les différentes situations de production, de recherche, de traitement de l’information » (Chaudiron, 2010). On distingue d’un côté les pratiques formelles, « les pratiques prescrites par l’école, modélisées selon des critères d’efficacité collective, de rendement informationnel mais aussi de légitimité culturelle » et de l’autre, les pratiques informelles « pratiques sociales ordinaires, non prescrites ou régulées par une autorité, non structurées de manière explicite, mais efficaces dans la satisfaction qu’elles procurent au quotidien » (Béguin-Verbrugge, 2006).
Les RSN sont plébiscités par les adolescents qu’il s’agisse de communiquer avec les pairs ou de rechercher de l’information, dans un contexte de pratiques informelles. Dans la sphère scolaire, les RSN demeurent en dehors des usages institutionnels même si la frontière s’avère poreuse (Aillerie, 2008). Des tensions existent entre les savoirs académiques scolaires et les usages intuitifs des pratiques informationnelles profanes (Dauphin, 2012).

Les RSN pour s’informer

Deux études scientifiques se sont intéressées à la place des RSN dans les pratiques informationnelles informelles des jeunes, les positionnant comme des sources d’information.
Une étude scientifique, menée dans deux établissements du secondaire aux États-Unis, un dans le Minnesota et un dans le Michigan, auprès de 24 élèves de lycée (terminale) souligne la confiance que les adolescents ont en Facebook en tant que source d’information fiable lors de recherches d’information (YoungJoo Jeong, Ellison, Hogan & Greenhow, 2016).
Une enquête qualitative, en ligne, sous forme d’un questionnaire court de 10 questions traduites en anglais, en français et en danois auprès de 463 élèves du secondaire souligne, également, la place des RSN comme source d’information (Aillerie & McNicol, 2016). Les réseaux sociaux représentent une source d’information importante et concerne l’information quotidienne ou l’information recherchée pour le travail scolaire. Qu’il s’agisse de Facebook, de Snapchat ou de Youtube, les réseaux sociaux apparaissent comme des ressources référentes pour les adolescents, non seulement pour la sociabilisation mais aussi pour la recherche d’information.

Les réseaux sociaux numériques : objets d’apprentissage ? Vers une approche citoyenne

Reprenons les conclusions des études scientifiques citées précédemment : les RSN sont des outils prédominants dans les pratiques informationnelles et représentent pour les élèves des sources d’information potentielles.
L’école, à travers l’éducation aux médias et à l’information formant des futurs citoyens du numérique, peut les guider dans leurs pratiques informationnelles. Nous posons l’hypothèse qu’une éducation à l’information et aux médias pourrait proposer une entrée réflexive aux jeunes en proposant une approche métacognitive sur leurs pratiques afin de développer leur esprit critique.
Peu de pistes pédagogiques concrètes sont données par les chercheurs pour mettre en œuvre un apprentissage informationnel sur les RSN. Nous nous appuyons sur les solutions proposées par Danah Boyd (Boyd, 2016) qui, suite à des observations des pratiques informationnelles adolescentes informelles aux États-Unis, propose une approche citoyenne afin de sensibiliser les élèves à une littératie informationnelle : il s’agirait, par exemple, de comprendre les mécanismes de diffusion et de communication des médias sociaux ou de savoir décrypter le circuit de l’information numérique.
Les notions d’auteur, de document et de sources d’information sont bouleversées sur les RSN, le phénomène de viralité modifiant les repères documentaires. La validation de l’information demande des connaissances informationnelles spécifiques (Aillerie & McNicol, 2016). Une approche réflexive favoriserait le développement de l’esprit critique des adolescents vers un principe d’incertitude et de questionnement (Cordier, 2012).

Conclusion : Faire converger les pratiques informelles et les pratiques prescrites pour former de futurs citoyens du numérique

La pluralité des pratiques informationnelles questionne les apprentissages documentaires. Il revient à l’école d’accompagner les usages informels des adolescents et de poser les RSN comme des médias d’information pour maîtriser les compétences nécessaires à une pratique informationnelle citoyenne. Les enseignants-documentalistes, professionnels de l’information dans les établissements scolaires peuvent envisager dans le cadre d’une éducation aux médias et à l’information des séances pédagogiques autour des notions relatives aux RSN, à partir des pratiques informelles et des représentations des élèves. Il semble possible aussi de les intégrer comme objet et outil d’apprentissage dans un projet pluridisciplinaire pour mettre en application des pratiques participatives de communication d’un travail scolaire.

Adeline Entraygues, Doctorante en sciences de l’information et de la communication, Laboratoire de recherche : MICA, Ecole doctorale : Bordeaux Montaigne Humanités, Professeur – Documentaliste

Date de publication : 2017

 

Recommandations

  • Poser les réseaux sociaux numériques comme des vecteurs de diffusion de l’information et des sources d’information et comprendre le phénomène de viralité de l’information.
  • Accompagner les élèves dans une utilisation raisonnée des réseaux sociaux numériques et  les aider à conceptualiser leurs pratiques autour d'objets de réflexion (information, identité numérique, vie privée, vie publique, publication).
  • Proposer les RSN comme des objets d’apprentissage

Références bibliographiques

  • Aillerie K. (2008), Les pratiques de recherche d’information informelles des jeunes sur internet, consulté 30 septembre 2015, à l’adresse archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00344181/
  • Aillerie K. (2012), « Pratiques juvéniles d’information?: de l’incertitude à la sérendipité », Documentaliste. Sciences de l’Information, 49 (1), 62. doi.org/10.3917/docsi.491.0062
  • Aillerie K. & McNicol S. (2016a), “Are social networking sites information sources? Informational purposes of high-school students in using SNSs”, Journal of Librarianship and Information Science, 961000616631612.
  • Béguin-Verbrugge A (2006), «?Pourquoi faut-il étudier les pratiques informelles des apprenants en matière d’information et de documentation?? », Communication au colloque CIVIIC «?Histoire et savoirs?», Rouen.
  • Boyd D. (2016), C’est compliqué?: les vies numériques des adolescents, C&F éditions.
  • Boyd D. & Ellison M. (2007), “Social network sites: Definition, history, and scholarship”, Journal of Computer-Mediated Communication,13 (1), consulté à l’adresse www.socialcapitalgateway.org/content/paper/boyd-d-m-ellison-n-b-2007-social-network-sites-definition-history-and-scholarship-jour
  • Cordier A. (2012), « Et si on enseignait l’incertitude pour construire une culture de l’information ? », Colloque Spécialisé en Sciences de l'Information COSSI, Poitiers.
  • Coutant A. & Stenger T. (2009), « Les configurations sociotechniques sur le Web et leurs usages: le cas des réseaux sociaux numériques », 7e Colloque du chapitre français de l’ISKO, Intelligence collective et organisation des connaissances (p. 27–34).
  • Dauphin F. (2012), « Culture et pratiques numériques juvéniles?: Quels usages pour quelles compétences?? », Questions Vives. Recherches en éducation (vol. 7, n°17), p. 37-52. doi.org/10.4000/questionsvives.988
  • YoungJoo Jeong G., Ellison N. B., Hogan B. & Greenhow C. M. (2016), First-Generation Students and College: The Role of Facebook Networks as Information Sources (p. 885-897), ACM Press. doi.org/10.1145/2818048.2820074