Publié le 22/02/2022
[Interview] Entre sciences et éducation : les neurosciences
Découvrez l'interview de Marine Campedel, docteure en traitement du signal et des images, chercheuse dans le Groupe de recherche en neurosciences et éducation (Grene Monde, dirigé par Pascale Toscani).

Atelier Canopé : Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce que sont les neurosciences, du point de vue scientifique ?
Marine Campedel : Les neurosciences sont les sciences associées au système nerveux, dont le cerveau est un organe central. Beaucoup de personnes pensent que les neurosciences ne concernent que le cerveau et oublient que le système nerveux est installé dans le corps entier. Ensuite, les neurosciences sont au pluriel car elles conjuguent des disciplines variées : la biologie, la chimie, la physiologie, mais aussi l’informatique (pour la conception des images, par exemple), ou encore l’anthropologie (quand on s’intéresse à l’évolution de notre système nerveux au cours du temps), la philosophie (par exemple à travers la neuro-phénoménologie ou l’éthique), l’art (par la neuro-esthétique), la sociologie (quand celle-ci étudie les interactions humaines et les corrélats neuronaux de ces interactions), etc., les neurosciences sont donc un carrefour de sciences dures et humaines, qui s’intéressent à décrire notre système nerveux, son influence sur les personnes, l’environnement, l’organisation du monde et inversement, l’influence de ces derniers sur la forme du système nerveux.

Portrait de Marine Campedel, docteure en traitement du signal et des images, chercheuse dans le Groupe de recherche en neurosciences et éducation (Grene Monde, dirigé par Pascale Toscani).
A. C. : En quoi sont-elles un véritable apport dans l’éducation ?
M. C. : Je vois trois apports très clairs des neurosciences à l’éducation :
- Un regard renouvelé sur l’enfant, en évolution, et sur l’humain, toujours en mouvement. La bonne nouvelle de la plasticité cérébrale nous apprend que le cerveau mature jusqu’à la troisième décennie de la vie ; il va progressivement devenir adulte et ne peut donc pas se comporter comme un cerveau adulte. Puis il continue de se façonner au gré de nos expériences de vies, de nos pensées, pour nous permettre d’apprendre. Cette prise de conscience est importante pour les enseignants : nous sommes tous différents et tous éducables, toute la vie, et nous sommes tous interdépendants.
- Des informations renouvelées sur le fonctionnement cognitif humain. Les chercheurs en laboratoires fournissent des connaissances sur nos fonctions cognitives et exécutives, qu’il est intéressant de connaître pour mieux enseigner.
- Une attitude de chercheur, à la façon du petit bébé : s’étonner, se questionner, s’informer, émettre des hypothèses et les expérimenter pour jubiler à la fin du processus !
A. C. : Quels sont les ponts à utiliser entre ces deux éléments ? Comment les recherches et la pratique dans chacun des deux domaines peuvent se servir mutuellement ?
M. C. : La première chose à dire est que la pratique et la théorie ne s’opposent pas, elles se complètent et s’entremêlent. Par ailleurs, d’un côté, ce qui semble marcher en laboratoire ne fonctionne pas forcément sur le terrain et, à l’inverse, les remontées de terrains ne sont pas non plus toutes à consolider dans le cadre de recherches. À titre personnel, j’ai récemment eu l’occasion d’exercer en tant que professeur de collège, et j’ai pu m’apercevoir que, malgré mes convictions théoriques fortes, je n’ai pas pu anticiper certains éléments. Le premier d’entre eux, c’est l’incarnation du métier de professeur, qui est essentielle dans la pédagogie et la transmission.
Et cela appelle des questionnements plus généraux qui sont à la frontière entre la recherche et la pratique, par exemple :
- La place du corps dans l’apprentissage, avec l’exemple des classes flexibles.
- La place des émotions à l’école et le lien entre climat scolaire, apprentissage et compétences psychosociales.
- L’école apprenante à tous les niveaux, celui de l’élève bien sûr mais aussi ceux des professeurs, des équipes de direction, des académies, et les conditions mises en place pour y parvenir.
A. C. : Concrètement, que peut-on utiliser des neurosciences dans le développement de ses compétences pédagogiques ?
M. C. : Nous pouvons citer les travaux du LaPsyDé (dirigé par Grégoire Borst et Olivier Houdé) qui propose des protocoles expérimentaux à dérouler dans les classes, sur la base du volontariat, à travers la plateforme Lea. Le laboratoire LapsyDé effectue ses recherches en collaboration avec les écoles, explore les mécanismes du développement et de l’apprentissage en mêlant psychologie, pédagogie et imagerie cérébrale. La plateforme Léa est la main expérimentale du laboratoire permettant de consolider les recherches effectuées.
On peut également penser aux cogni’classes proposées par le site Apprendre et Former avec les Sciences Cognitives. Une cogni’classe est une classe du premier ou du second degré dans laquelle l’équipe ou l’enseignant met en œuvre une ou plusieurs modalités pédagogiques éclairées par les apports des sciences cognitives de l’apprentissage. Il s’agit plus particulièrement d’inviter une classe à problématiser ses difficultés, à choisir les outils pour y répondre et à réaliser l’évaluation de ces outils.
Pour aller sur des notions encore plus concrètes, on peut parler des projets ATOLE et ADOLE, issus de la collaboration de Jean-Philippe Lachaux (Inserm) avec des établissements scolaires. Ces projets mettent à disposition des classes des séquences pédagogiques pour faire connaître ce qu’est l’attention et comment l’entraîner.
Enfin je citerai les accompagnements, effectués notamment par des chercheurs Grene Monde, dans le cadre des recherches-actions : il s’agit d’amener les enseignants à se placer dans des postures de chercheurs sur un temps long pour faire face aux difficultés identifiées.
A. C. : Pour conclure, que peut-on attendre des découvertes qu’il reste à faire dans le domaine des neurosciences ?
M. C. : On ne sait presque rien et notre vision sur le système nerveux ne cesse d’évoluer. Les spécialistes actuels considèrent qu’on est seulement au début de nos découvertes sur le fonctionnement de notre cerveau. Elles sont parfois très longues à obtenir ou très rapides selon les contextes.
Par exemple, il nous a fallu sept siècles pour passer du paradigme de la phrénologie à celui du connectome. En clair, jusqu’au 19e siècle, les scientifiques étaient convaincus que chaque fonction mentale était reliée à une zone du cerveau. Et c’est « seulement » depuis deux siècles que l’on a découvert que toutes les zones du cerveau étaient connectées et que chaque fonction mentale sollicitait différentes zones communicantes entre elles. Qui peut dire ce que l’on aura découvert dans deux siècles, voire dans 50 ou 100 ans.
En effet, il est tout à fait possible que, dans quelques années, on pensera de manière différente le fonctionnement de nos fonctions cognitives. Et cela est logique, car on pense toujours notre fonctionnement en fonction d’un contexte technologique, philosophique, voire politique. Ceci m’amène à deux autres pensées :
- Il faudra rester vigilant vis-à-vis des avancées technologiques et de ce qu’elles pourraient induire sur le contrôle de nos fonctions cognitives.
- Toutes les évolutions futures seront finalement des questions d’ordre philosophique ou politique, de choix de société. Voudrons-nous, comme nous pouvons déjà le voir dans certaines sociétés, des fonctions cognitives augmentées pour chacun des individus ?
Ou préférerons-nous un système de communauté apprenante dans lequel nos apprentissages collectifs augmentent globalement nos capacités ?
Finalement, nous sommes des animaux sociaux et, dans un monde où l’inclusion est un enjeu important, l’humain, l’alter ego restent des énigmes à mieux connaître et à développer !
