Publié le 09/11/2021

    [Interview] Appréhender les stéréotypes de genre avec Léa Jouan

    Léa Jouan, créatrice de C’est cliché, le jeu pédagogique abordant les stéréotypes de genre et l’égalité femmes-hommes pour les plus jeunes, nous dévoile les coulisses de son projet !

    Atelier Canopé : Pouvez-vous nous présenter votre parcours de designer ?

    Léa Jouan : Originaire de la région nantaise, j'ai toujours été intéressée par l’humain et l’usage à travers les objets, c’est dans cette démarche qu’après un bac STI Arts appliqués à Nantes, j'ai obtenu un diplôme supérieur d’arts appliqués à l’Ensaama, à Paris, avec pour spécialité le design de produits. Stimulée par l’impact du design social dans la société, j’ai ensuite rejoint le master Management du design et de l’innovation de L’école de design de Nantes, en apprentissage au service Innovation du Département de Loire-Atlantique. Après 3 ans de design de service public dans cette collectivité, je suis intervenue dans diverses structures en tant que consultante en UX design (Expérience Utilisateur). En parallèle de cette activité, j’ai créé mon entreprise spécialisée dans le design d’outils pédagogiques.

     

    A. C. : Vous avez eu l’idée de ce jeu pendant votre apprentissage, pourquoi le thème de l’égalité fille-garçon ?

    L. J. : Le choix de la thématique du projet de diplôme étant libre, j’avais cette volonté d’ancrer mon intervention dans un contexte actuel. À l’époque, en 2017, la parole autour de l’égalité femme-homme se déliait, notamment grâce à la vague « me too » et les politiques publiques d’égalité des droits et d’éducation étaient au cœur de mes préoccupations, de par ma pratique de designer intégrée au Département de Loire-Atlantique. Aussi, en tant que femme, les stéréotypes de genre ont un impact dans mon quotidien depuis l’enfance.

     

    © crédit photo : Paul Pascal
     

    A. C. : Quels sont les partenaires avec qui vous avez travaillé pour ce projet ? Que vous ont-ils permis d’améliorer dans le jeu ?

    L. J. : Pour m’immerger et bien saisir les enjeux liés aux stéréotypes de genre, je me suis entourée d’acteurs concernés par ce sujet pour croiser les regards et co-construire ensemble le projet : enseignants, familles, experts de la thématique du genre, professionnels de l’enfance, etc. Leur intervention a été primordiale pour valider mes hypothèses et expérimenter l’outil en conditions réelles. Grâce à cette phase d’itération, j’ai pris en compte leurs retours et leurs conseils en matière de pédagogie afin d’optimiser le jeu.

    De plus, le partenariat avec le Département de Loire-Atlantique et la MGEN, ainsi que la collaboration avec Réseau Canopé m’ont permis de donner un coup d’accélérateur et de la visibilité au projet, grâce à leur soutien précieux.

     

    A. C. : Pouvez-vous nous expliquer quelle méthodologie de travail vous avez pu mettre en place avec les enseignants pour construire le jeu ?

    L. J. : Aborder les stéréotypes de genre et, plus largement, l’égalité femme-homme dans le cadre scolaire du collège est au programme d’enseignement moral et civique. Les enseignants que j’ai rencontrés lors de ma phase d’immersion dans les écoles n’étaient pas forcément à l’aise avec ce sujet et avaient besoin d’un outil pour créer le débat autour des clichés. Ce jeu permet donc aux encadrants des collèges d’aborder les stéréotypes dans un cadre plus libre et ludique qu'un cours théorique. Après leur validation du contenu pédagogique d’un prototype et leurs retours à la suite d’une phase de test dans 50 collèges de Loire-Atlantique, j’ai adapté l’outil afin qu’il réponde au mieux à leurs besoins.

     

    A. C. : Quels sont les constats faits sur les jeunes pour en arriver à les sensibiliser ?

    L. J. : Les stéréotypes de genre ont un réel impact sur l'orientation scolaire des jeunes. Une étude de Réseau Canopé démontre, par exemple, que les filles sont moins enclines que les garçons à s’orienter vers les filières scientifiques où elles se sous-estiment, et que les garçons ont tendance à délaisser les métiers de la petite enfance.

    Une enquête auprès de 97 lycées a interrogé les adolescents et entre 15 et 30 % des élèves ont ainsi déclaré être d’accord avec des affirmations telles que « les cerveaux des hommes et des femmes sont différents » ou « les hommes sont naturellement plus doués en mathématiques que les femmes ». De plus, les filles ont davantage tendance à considérer qu’il est difficile de concilier une carrière longue et une vie de famille épanouie.

     

    A. C. : À qui s’adresse ce jeu ?

    L. J. : Le jeu s’adresse aux collégiens, il est décliné en 2 niveaux : 6e-5e et 4e-3e. Il a été conçu pour être utilisé dans le cadre scolaire : journées dédiées au thème de l’égalité, vie de classe, ou cours d’enseignement moral et civique, par exemple. Il peut être animé par tout encadrant des collèges tel qu’enseignant, CPE, documentaliste ou bien par des intervenants extérieurs formés. Le rôle de l’animateur de la partie est très important pour garantir le bon déroulé des débats, dans le respect et la bienveillance, et s’assurer qu’aucun joueur ne se sente exclu. Un livret pédagogique est à télécharger sur le site de Réseau Canopé pour guider l’animateur du jeu dans sa posture de médiateur.

     

       

    © crédit photos : Paul Pascal
     

    A. C. : Le jeu se compose notamment de plusieurs défis que les jeunes doivent relever, comment et pourquoi avez-vous choisi les différents types de défis proposés ?

    L. J. : Ce jeu de plateau coopératif questionne les adolescents et les adolescentes sur les points communs et les différences entre les filles et les garçons. Il permet aux joueurs et joueuses de réfléchir ensemble et de créer le débat autour de la notion de stéréotype de genre. De cette façon, tous les défis sont pensés comme des prétextes au débat :

    • Les défis « Zoom » mettent en scène des images de la vie quotidienne : publicité, lieux publics, objets, etc., qui soulignent le marqueur du genre auquel nous sommes toutes et tous confrontés. Par des questions ouvertes, il s’agit d’analyser ces visuels et d’ouvrir le débat en questionnant leurs représentations afin de développer ensemble un regard critique.
    • Les défis « Si j’étais... » ont pour but de spontanément se mettre à la place du genre opposé, le temps d’une question. Par l’empathie, l’idée est de se rendre compte si le genre influe sur nos comportements, nos centres d’intérêt ou nos aspirations.
    • À travers les défis « Devine ! », les joueurs ou les joueuses doivent faire deviner en mimant, parlant ou dessinant des objets, actions, métiers pouvant être assimilés à un genre particulier.
    • Les défis « Action… Réaction ! » ont pour objectif de poser une situation donnée, impliquant une inégalité, aux joueurs ou joueuses et ils ou elles doivent expliquer leurs éventuelles réactions. L'intérêt est aussi de faire réaliser que les problématiques diffèrent selon les contextes et les situations en fonction du genre. 
    • Les défis « Quiz » sont principalement des questions de culture générale autour de l’égalité femme-homme dans plusieurs domaines : culture, métiers, science, vie quotidienne, etc.

    Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, le principal objectif du jeu est de permettre aux jeunes de s’exprimer dans la bienveillance et dans le respect de l’autre.

     

    © crédit photo : Paul Pascal
     

    A. C. : Vous avez beaucoup testé en situation réelle la prise en main du jeu par les enseignants et par les élèves, quels ont été les retours d'usage qui vous ont le plus marquée et aidée à améliorer le jeu ?

    L. J. : Par exemple, l’explication de la notion de stéréotype intervenait trop tôt dans le jeu et biaisait les réponses aux défis, j’ai donc adapté le contenu des cartes « Progression » en le rendant plus didactique et progressif. Ensuite, certains joueurs n'étaient pas forcément à l'aise avec le format d'improvisation devant les autres, les dialogues étaient très limités sur certaines situations. C’est pourquoi les défis « Silence… Action ! » sont devenus « Action... Réaction !  ». Ce défi est ainsi passé de collectif à individuel et d’improvisation à explication d'une réaction face à une situation donnée (« Comment réagirais-tu si… ? »). Enfin, la plupart des tests ont été effectués en sureffectif (plus de 10 joueurs) car il est compliqué pour les enseignants de diviser leur classe en petits groupes dans un contexte de classe ordinaire. C’est pour cela que j’ai ajouté une variante des règles du jeu pour jouer en classe entière et enrichi le contenu pédagogique à destination du maître du jeu.

     

    A. C. : Le jeu C’est cliché traite des stéréotypes de genre mais la mécanique du jeu pourrait se prêter à d’autres thèmes ?

    L. J. : Une version pour les écoles primaires est déjà quasiment prête. J’envisage aussi de créer des déclinaisons de cartes, sous la même mécanique du jeu, sur d’autres thématiques liées aux discriminations et abordées dans le programme d’EMC : racisme, handicap, etc.

     

    A. C. : Avez-vous d’autres projets en lien avec l’éducation ?

    L. J. : Je travaille actuellement sur la création d’un jeu sur-mesure pour les professionnels du Cidff (Centre d’information sur les droits des femmes et des familles) permettant de faire connaître aux femmes de tous horizons leurs droits dans divers contextes : travail, société, jeunesse, citoyenneté, etc.

     

    Retrouvez toutes les informations sur le jeu et découvrez le livret pédagogique ici : 

    Ce jeu de plateau coopératif permet de sensibiliser les élèves de collège aux stéréotypes de genre, en les amenant à se questionner sur les différences et les points communs entre les filles et les garçons, sur la notion de cliché, sur la différence et les discriminations en général et sur le respect de l'autre. 
    Prix : 50,00 €
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