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Conjugaisons au futur : entretien avec J. M. Ligny sur la Science-fiction

Par Yves Picard et Marie-Hélène Pillon,
CRDP de Bretagne [décembre 2001]

Mots clés : littérature de jeunesse , science-fiction : genre , écrivain

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Jean Marc Ligny (2001)
Jean Marc Ligny (2001)

Robots et martiens ne courent pas les étagères de l’école, peu de classes explorent Pluton ou Ganymède au travers d’un roman. Genre littéraire souvent considéré comme mineur, la science-fiction reste peu étudiée à l’école. Livres de garçons, critiques ou apologies simplistes du progrès technique, évasion facile dans les étoiles ou pauvreté linguistique, autant d’arguments qui, croit-on, justifient que la science-fiction reste une lecture de la cour de récréation.
Jean-Marc Ligny, auteur de science-fiction et de fantastique, intervient depuis des années en classe pour témoigner de la SF telle qu’elle s’écrit aujourd’hui. Il ancre l’originalité du genre à la fois dans l’imaginaire et dans un regard bien actuel de nos sociétés. Voilà qui donne envie d’en lire davantage.
Savoirs-CDI a voulu prendre un cours de rattrapage avec lui sur une littérature qui, dans un futur proche, nous surprendra encore.

Qu'est-ce que la science fiction ?

Le Petit Robert définit la science-fiction comme un « genre littéraire qui fait intervenir le scientifiquement possible dans l’imaginaire romanesque ». Asimov quant à lui affirme que ceux qui écrivent de la science-fiction ne sont pas capables de s’entendre sur sa définition. Quelle est votre propre définition de la science-fiction ?

Jean-Marc Ligny :  C’est vrai qu’il y a presque autant de définitions de la science-fiction qu’il peut y avoir d’auteurs, chacun a sa vision de la science-fiction et des raisons qui l'incitent à en écrire.
La définition du Petit Robert est assez correcte, bien que très générale. Il faut y inclure absolument toutes les sciences, les extrapolations techniques bien sûr, mais aussi le développement des sociétés, de l’humanité en général. Ma définition de la SF, ce serait plutôt un regard sur le présent à travers le prisme du futur.

Votre femme a écrit à propos des auteurs de science-fiction : « Ils ont une approche différente du commun des mortels, le futur vient vers eux. Pour ces auteurs, tout phénomène présent est motif à projection. »

Jean-Marc Ligny :  C’est un peu vrai. Je pense qu’en tant qu’auteur de science-fiction, on doit avoir une analyse permanente de la société, parce que c’est dans le présent qu’on traque les germes du futur. On est plus des explorateurs du présent que du futur, parce qu’on va imaginer le futur à partir des éléments qu’on trouve dans le présent : qu’est-ce qui va faire sens, qu’est-ce qui va faire date dans l’histoire humaine en général et dans des sociétés en particulier ? C’est la question qu’on se pose a priori. Même si on écrit une histoire galactique qui se passe dans les étoiles dans cinq siècles, on est obligé d’imaginer une évolution de l’humanité qui tienne compte des facteurs présents. Je connais peu de romans de science-fiction, à part peut-être la fantasy qui est un genre un peu particulier, qui soit totalement déconnecté du présent. Tous décrivent peu ou prou une situation, une analyse de notre société et de certains de ses travers. À partir d'éléments qui vont être grossis, l’auteur va imaginer un futur.
J’insiste sur le mot imaginer, parce que ce n’est aucunement de la prophétie. Un auteur de science-fiction ne cherche pas à faire croire que le futur qu’il décrit est le seul possible ou le seul valable. Il s’est emparé des éléments du réel pour bâtir un futur imaginaire qu’il s’efforce de rendre plausible. Mais ça, c’est le ressort de tout le romanesque, en fait.

La science-fiction provoque des réactions très contrastées, de l’admiration fervente au rejet total. Est-ce que vous avez une explication à cela ?

Jean-Marc Ligny :   Il y a deux images de la science-fiction qui se télescopent et qui se brouillent. D’une part, il y a ce que j’appelle la science-fiction commerciale, représentée par des films du genre Star Wars et par toutes les bandes dessinées, les gadgets, les novellisations qui vont autour. C’est une grosse quincaillerie, à laquelle on peut ne pas adhérer du tout. Une partie du public sera toujours rétive à la science-fiction parce qu’elle l’assimilera toujours à la technologie, aux histoires de fusées, de robots, d’extra-terrestres, etc.
Et puis, il y a la science-fiction un peu sérieuse, qui est surtout représentée par la littérature, et qui elle va aborder les vrais problèmes de notre temps. On peut ne pas avoir envie de connaître ces problèmes, comme on peut être rétif au polar parce qu’on n'a pas envie d’explorer les sombres abîmes de notre société occidentale. Si au contraire, ce qui est plutôt mon cas, on considère que c’est une littérature essentielle pour comprendre le monde, on a du mal à en sortir, voire même à trouver autant d’intérêt à d’autres formes littéraires.
Autre chose : la science-fiction est une littérature extrêmement vivante, qui évolue sans cesse, qui est en train de se créer sous nos yeux. Il y a déjà des classiques de science-fiction mais d’autres sont encore à venir. Il y a un réel échange entre les lecteurs, les fans et les auteurs, ils ont les moyens de se rencontrer. C’est ce qui en fait un genre littéraire très vivant, comme le polar d’ailleurs, et cela alimente la ferveur des lecteurs.

D’après vous, un fan de science-fiction aurait du mal à lire d’autres formes de littérature. Pourquoi ? Le polar, justement, analyse lui aussi la société présente…

Jean-Marc Ligny :  Oui, mais le propre d’un roman de science-fiction, dans la mesure où on essaye de décrire un futur sur terre ou même ailleurs, c’est d’inventer des mondes. Inventer un monde, soit proche du nôtre, qui découle directement d’une analyse du présent, soit plus lointain auquel cas l’imaginaire prend beaucoup le pas. Donc, si vous voulez, ça implique une vision globale de la société.
Il y a de nombreuses accointances entre le polar et la science-fiction, mais disons que le polar paraît plus simple parce qu’on n'a pas à décrire le monde : le monde est là, on le connaît, c’est notre monde de tous les jours. Tandis que si on place une histoire sur Ganymède en 2300, il faut créer la société capable d’y vivre et ça implique une démarche intellectuelle et imaginaire qui fait le bonheur à la fois des auteurs et des lecteurs de science-fiction.
Le polar va plutôt être une loupe sur une société donnée, un milieu donné (les docks à Brest, le milieu de la prostitution, le milieu policier ou du grand banditisme, etc.) et il aura moins l’ analyse globale qu’implique la construction d’un autre système. D’où l’intérêt et la ferveur des fans de science-fiction, pour qui construire un monde est le summum de la création littéraire. Et l’imaginaire peut d’autant plus décoller que les éléments réels de base sont solides, justement.

Tout genre littéraire se caricature peu à peu lui-même en accumulant des clichés ou des poncifs. Quels sont d’après vous les poncifs de la science-fiction ?

Jean-Marc Ligny :  Pour moi, tous les poncifs de la SF sont assez bien résumés dans des séries comme Star Wars ou Star Treck. Là, on a tous les gadgets de la SF des années quarante-cinquante. Il faut se rendre compte que le scénario d’une série comme Star Wars par exemple, malgré les indéniables qualités cinématographiques des films, c’est ce qu’on écrivait dans les années quarante. C’est de la SF qui a un demi-siècle d’âge, au moins. Donc, refaire ça en littérature, pour moi, c’est accumuler tous les poncifs : l’empire galactique, la guerre contre les méchants, les extra-terrestres exotiques mais néanmoins assez humanoïdes pour qu’on puisse communiquer avec eux, les vaisseaux spatiaux qui explosent en faisant beaucoup de fumée dans l’espace, les archétypes du robot… Tout ça pour moi, c’est le gadget, c’est le clinquant, ce n’est pas ça la vraie science-fiction. C’est ce que les Américains appellent la scifi c’est-à-dire la SF de bazar, la littérature de gare en fait, comme il y en a dans le polar. Fleuve Noir s’est fait une spécialité, par exemple, de décliner en interminables séries Star Wars, Star Treck, toutes les séries télé comme Buffy. Ça accumule les clichés, mais ça se vend assez bien.

Comment voyez-vous l’avenir de la science-fiction ?

Jean-Marc Ligny :  On assiste actuellement à la découverte d’une science-fiction typiquement européenne, par rapport à la SF anglo-saxonne qui jusqu’à ces dernières années était majoritaire, voire hégémonique. Seule la France résistait un peu, avec quelques auteurs. Mais grâce à des éditeurs, à des revues comme Galaxie, à des festivals comme Utopia, on a découvert qu’il existait de la science-fiction en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Norvège, dans les pays de l’Est, etc., et qui n’était pas du tout jusqu’à présent distribuée en France. De même, les auteurs français commencent à être traduits à l’étranger. C’est un bon signe de vitalité et le fait que l’Europe économique est en train de se construire implique que l’Europe culturelle se fasse aussi, en dehors de Bruxelles, entre auteurs et entre éditeurs.
C’est un phénomène nouveau, qui prend de plus en plus d’ampleur, depuis que les éditeurs ont découvert que Pierre Bordage, Andréas Eschbach ou Valério Évangelisti se vendaient beaucoup mieux que des auteurs américains comme Van Vogt ou Asimov, les classiques, ou même Dan Simmons qui est pourtant une des meilleures ventes. Je pense que là, est en train de se développer une littérature spécifiquement européenne : l’Europe a une histoire culturelle beaucoup plus riche et ancienne que les États-Unis. La SF anglo-saxonne, malgré toutes ses nombreuses qualités est quand même coulée dans une espèce de moule. Alors que la SF européenne a autant de diversité qu’il y a de pays en Europe, et elle n’hésite pas à se mélanger à tout un tas d’autres cultures ou littératures.
L’exemple le plus flagrant, c’est justement le succès des romans de Valério Évangelisti qui se passent au Moyen Âge, qui mettent en scène un inquisiteur du XIX siècle, mais dans lesquels on trouve des éléments de science-fiction, du futur, des inventions scientifiques absolument délirantes et des éléments de fantastique avec des interventions sataniques ou diaboliques. Les enquêtes menées par cet inquisiteur sont aussi pointues que celles de Sherlock Holmes. Donc, on trouve dans la littérature d’Évangelisti toutes les caractéristiques du roman populaire, du roman d’aventures. C’est à ça qu’on assiste actuellement, et c’est peut-être l’évolution du genre.
J’ai l’impression que la science-fiction est en train de s’immiscer partout, et finalement de créer un nouveau genre littéraire que moi j’appellerais littérature de l’imaginaire, au sens le plus général. Ces auteurs-là élargissent le domaine de la SF et pulvérisent les poncifs du genre qu’on évoquait tout à l’heure. Il y aussi peu de rapport entre Nicolas Eymerich, l’inquisiteur d’Évangelisti et Star Wars, qu’entre La Dame aux Camélias et les Racines du Mal. Maintenant, la science-fiction est devenue adulte, ce n’est plus le Club des Cinq dans l’espace. C’est une littérature qui pose du sens.

Les lecteurs de science-fiction

Il semblerait qu’il y ait plus d’adolescents que d’adolescentes parmi les lecteurs de science-fiction, et beaucoup plus d’auteurs masculins, sauf peut-être pour l’héroïc-fantasy. Confirmeriez-vous cette impression ?

Jean-Marc Ligny :  C’est encore vrai, mais c’est en train de changer. De plus en plus de femmes écrivent de la science-fiction et développent une approche féminine du genre qui va attirer un lectorat féminin. Il faut dire aussi que la science-fiction s’est considérablement enrichie depuis ses origines. Au début, c’était essentiellement des histoires de robots, d’empires et de guerres galactiques, d’inventions scientifiques, etc., des sujets intéressant plutôt les hommes. Mais à partir je dirais des années cinquante-soixante, les femmes ont commencé à écrire de la science-fiction et elles ont abordé d’autres sujets, intégrant de la sociologie, de l’ethnologie, de l’histoire, de l’écologie, etc. Des sciences plus humaines, en fait, qui du coup attirent un lectorat plus féminin. Et je constate que quand je fais des interventions dans des écoles, il y a autant sinon plus de filles qui accrochent à une histoire de science-fiction. Cet espèce de préjugé « science-fiction égale littérature masculine » est donc en train de s’estomper.
Il ne faut pas oublier d’ailleurs que le premier roman de science-fiction digne de ce nom a été écrit par une femme : c’était le Franckenstein de Mary Shelley. Par rapport à la définition du Petit Robert, c’est bien là qu’a été inventée la SF. On a considéré que Welles et Jules Vernes étaient les pères fondateurs de la science-fiction, ce qui est vrai en un sens, mais ils n’ont pas inventé la science-fiction au sens strict du terme, en tant qu’extrapolation scientifique.

Il semble que c’est généralement à l’adolescence que vient le goût de la science-fiction. Qu’en a-t-il été pour vous ?

Jean-Marc Ligny :  Pour moi, il est venu dès l’enfance. J’ai commencé à lire de la science-fiction j’avais huit ou neuf ans. Science-fiction pour adultes, parce qu’à l’époque il n’existait pas ou presque pas de science-fiction pour les jeunes. Ça a créé une ouverture dans mon esprit, comme des espaces infinis qui s’ouvraient dans ma tête. Je pense qu’effectivement on prend goût à la science-fiction plus facilement à l’adolescence, parce que c’est un âge où on est ouvert sur le monde, curieux, un âge où on a envie de comprendre.
Et puis il y a ce côté quand même un peu clinquant, un peu gadget de la SF, essentiellement véhiculé par les médias et qui est attirant pour les jeunes. La science-fiction se décline très facilement en jeux vidéos, en bandes dessinées, en jeux sur Internet, etc. Les ados baignent dans un univers SF globalement, ce qui n’était pas mon cas à mon adolescence. Ils peuvent donc à mon avis venir beaucoup plus facilement à la littérature qu’un adulte de cinquante ans qui n’a jamais connu ça. Mais cela dit, j’ai connu des lecteurs qui découvraient ou qui revenaient à la SF à l’heure de la retraite.
Comme dans toute littérature, il y a dans la science-fiction un petit pourcentage de chefs-d’œuvre, un gros pourcentage de romans à oublier. Donc si on ne connaît pas, on peut très facilement tomber sur une nullité qui va nous dégoûter à tout jamais du genre.

L'écriture

Il y a-t-il un style d’écriture particulier à la science-fiction ?

Jean-Marc Ligny : Je dirais qu’en SF, tous les styles littéraires se retrouvent, du plus classique au plus expérimental. Je dirais même que la SF a même tendance à phagocyter la littérature générale, dans le sens où même des auteurs de littérature générale s’en emparent, comme Houellebecq par exemple, ou Werber qui écrit de la science-fiction sous couvert de littérature générale.
Il y a des romans de SF qui sont aussi bien écrits que des grands classiques de la littérature générale, d’autres qui sont moins bien écrits mais qui brassent des idées totalement originales.
Je dirais que ce qui va caractériser un roman de SF, c’est qu’il va s’inscrire dans un courant où des référents existent. Le romancier va utiliser ces référents sans forcément s’obliger à les expliquer encore une fois. Le mot cyberspace, par exemple, qui est maintenant passé dans le langage courant, a été inventé par un auteur de science-fiction. Pendant longtemps, ça été un référent SF : à partir du moment où il avait été expliqué par William Gibson, d’autres auteurs qui s’inscrivaient dans le même genre de littérature n’éprouvaient plus le besoin de l’expliquer. C’est le cas aussi de visiophone, de conapt (pour appartement connecté) ou glisseur : n’importe quel lecteur de SF s’imagine le genre d’engins sans roues qui filent à la surface du sol. Le néophyte ne va peut-être pas comprendre la première fois mais, à force de le voir, va en saisir le sens par le contexte.
C’est aussi des clins d’yeux à d’autres œuvres, parce que le monde de la SF est quand même une petite famille dans le vaste monde de la littérature, ce sont des références que le lecteur va découvrir avec plaisir.

Vous écrivez des romans pour adultes et des romans pour plus jeunes : comment et à quel moment de l’écriture décidez-vous de rentrer un roman dans l’une ou l’autre catégorie ? Qu’est-ce qui différencie finalement la littérature jeunesse en science-fiction ?

Jean-Marc Ligny : Très souvent, c’est l’éditeur qui me sollicite pour écrire pour les jeunes, donc je sais d’avance que je vais écrire un roman jeunesse. Pour Slum city, c’était une demande du directeur de collection, par exemple.
Au niveau idée et construction de l’histoire, la différence n’est pas bien grande, sinon qu’un roman jeunesse doit a priori être assez clair et d’une construction assez simple pour être immédiatement compréhensible par un jeune. Faire un roman trop alambiqué, si on sait qu’il ne va pas être lu ou mal lu, c’est pas la peine. Le style doit être aussi un petit peu plus simple, mais je m’efforce de toutes façons, pour ma part, d’écrire dans un style pas trop compliqué, même pour les adultes.
Quand j’écris pour les jeunes, je me mets moi-même dans l’état d’esprit d’un môme de douze ou treize ans. J’essaye de retrouver le mode de pensée que j’avais à cet âge-là. Comment les gamins voient le monde, comment ils pensent et réagissent face au monde, aux adultes et aux choses parfois incompréhensibles que font les adultes ? J’essaie de me souvenir de cette époque et le fait de rencontrer mes jeunes lecteurs m’aide parce que je vois leurs réactions de maintenant. C’est ça la différence, c’est le point de vue, la façon de penser, la façon de voir le monde.

Le sujet ne rentre donc pas en ligne de compte ? On voit pourtant que la littérature jeunesse s’empare maintenant de sujets nouveaux comme la violence ou la sexualité. Vous interdisez-vous d’aborder des thèmes compliqués ou sensibles en littérature jeunesse ?

Jean-Marc Ligny : Non. Je viens d’écrire un roman jeunesse qui explique le paradoxe de Langevin et la théorie de la relativité : j’en ai fait une explication jeunesse enrobée d’une vraie histoire de fantasy. Les jeunes peuvent comprendre beaucoup de choses dans la mesure où on se met à leur portée pour leur expliquer.
Pour ce qui est des sujets « sensibles » comme vous dites, je ne crois pas. J’ai écrit par exemple Slum city dans la foulée d’Inner city : l’un est pour la jeunesse, l’autre un roman adultes. Je ne pense pas avoir mis moins de violence ou moins de sexualité dans Slum city que dans Inner city. Simplement, je n’en parle pas pareil, pas avec les mêmes mots. C’est sûr que je laisse certaines scènes hors champs. Le regard d’enfant a une certaine innocence vis-à-vis de tout ça, donc j’essaie plus d’aborder l’histoire avec une certaine innocence que de faire une auto-censure. Je précise que je n’ai jamais eu de consignes particulières de la part des éditeurs là-dessus.
Ce serait dommage d’éviter ce genre de sujets. Si les jeunes ne les retrouvaient pas dans leur littérature, ils auraient l’impression que ce qu’ils lisent est déconnecté de ce qu’ils vivent. L’enjeu, c’est de savoir en parler sans être ni pudibond ni vulgaire. La voie, c’est peut-être ce regard d’enfant qui peut combiner innocence et cruauté.

Vous sentez-vous comme un écrivain engagé ?

Jean-Marc Ligny : Engagé, pas vraiment. Critique. Pour moi, engagé, ça voudrait dire que je militerais pour une cause quelconque, ce qui n’est pas mon cas. Je me sens plutôt écrivain responsable. Responsable des livres que j’écris et des univers que je décris et je considère effectivement que c’est un peu de mon devoir de donner une vision, une analyse la plus claire possible du monde dans lequel on vit. Mais je ne prétends pas, dans aucun cas, délivrer un message ou militer pour une cause. Je pose les problèmes sur la table et je dis « voyez dans quel monde on vit, maintenant à vous d’en tirer les conclusions ». C’est ma forme d’engagement ou de militantisme, si on peut dire, que d’essayer sans cesse d’éclaircir, d’essayer de décoder cette société qui est de plus en plus complexe.

Comment naissent les personnages de vos romans ?

Jean-Marc Ligny : Quand je prépare une histoire, je fais un plan assez détaillé de mes livres et les personnages sont d’abord réduits simplement à leur rôle, avec éventuellement quelques éléments historiques. Mais leur personnalité, leur caractère n’est jamais défini à l’avance et je les découvre à la limite en même temps que les lecteurs, c’est-à-dire en même temps que j’écris l’histoire. Ce qui fait que très souvent mes personnages les plus forts m’échappent et se mettent à vivre leur propre vie. Ils m’obligent à modifier l’histoire, à modifier le plan, ou à changer la fin. Je suis en général surpris et ravi quand ça arrive, parce que ça me prouve que mes personnages sont vivants. Je tombe assez facilement amoureux de mes héroïnes par exemple – elles ont tout ce qu’il faut pour, je dois dire.
J’ai une relation particulière avec mes personnages, j’y suis très attaché. Et j’ai des regrets à les quitter à la fin de l’histoire ! Ça a été spécialement le cas de ma bande de zapmen de Slum city, qui au départ ne devait être qu’un seul livre. Et du coup, j’ai fait trois livres parce que je n’arrivais plus à quitter ces personnages. Je m’étais trouvé ma bande de potes idéale que j’aurais souhaité avoir quand j’avais quatorze ans, sans doute.

Et comment ces zapmen sont-ils perçus par les élèves que vous rencontrez ?

Jean-Marc Ligny : En général, ils plaisent beaucoup aux jeunes. Parce que c’est une bande de copains, qui viennent du futur en plus. C’est un peu des ados comme eux. Il y a aussi, dans Les Démons de Mamyvonne, Tim et ses deux copines. Ce sont des sacrées nanas, et j’ai bien senti quand je faisais des interventions là-dessus que ça réconfortait les filles, quelque part. Elles tenaient un peu leur revanche sur les garçons ou ce genre de choses, elles tenaient leurs héroïnes en tout cas. Je vais peut-être d’ailleurs faire un roman spécial avec ces deux personnages.

La science-fiction à l'école

Toutes les revues de didactique et de pédagogie publient maintenant des articles sur la science-fiction. Pensez-vous pour autant que la science-fiction a « droit de cité », comme on dit, dans l’école ?

Jean-Marc Ligny : Je vois une nette évolution. Ça fait un peu plus de dix ans que j’écris de la science-fiction et du fantastique pour les jeunes, j’ai commencé à faire des interventions là-dessus il y a à peu près cinq ans. Je dirais qu’au début, j’étais encore considéré – pas par les élèves, mais par les profs ou les responsables de CDI – comme la bête curieuse qui écrit des choses bizarres. Je constate de plus en plus maintenant que le prof ou le documentaliste qui m’invite connaît un peu le sujet. Je sens que les préjugés sur la SF dont je parlais au début de l’entretien sont en train de tomber, qu’on s’est rendu compte que la science-fiction est populaire, que les élèves en lisent. Les profs ou les responsables de CDI ont maintenant une approche curieuse, intriguée sur ce genre littéraire. Et je constate qu’ils font l’effort de l’étudier. Dans les CDI, je vois des semaines du fantastique, des quinzaines de la SF, des petits documents ou des expositions faits par les responsables à l’occasion de ma venue ou de celle de plusieurs auteurs. Science-fiction et fantastique y sont très souvent confondus, mais ces deux littératures font partie de la même branche des littératures de l’imaginaire qui sont à mon avis totalement essentielles pour des jeunes lecteurs.

En tant qu’écrivain, que vous apportent ces rencontres avec les élèves ?

Jean-Marc Ligny : La première chose, c’est que je rencontre mes lecteurs, même si ce sont des lecteurs plus ou moins « forcés » parce que le livre a été étudié en classe. Ca me permet aussi, à travers les questions qu’ils me posent et le dialogue qui s’instaure de voir quels sont leurs centres d’intérêts aujourd’hui, comment ils pensent, comment ils parlent, comment ils agissent, donc de ne pas être déconnecté, vu que je n’ai pas personnellement d’enfant. Si je ne rencontrais jamais d’enfant, je pense que j’aurais plus de mal à écrire pour les jeunes, ou alors j’écrirais une littérature qui ne serait pas en phase avec leurs préoccupations. Donc pour moi, c’est essentiel de les rencontrer.
D’autre part, je fais pas mal d’ateliers d’écriture, c’est la phase création que j’aime beaucoup. Très souvent, dans ce genre d’ateliers, je découvre des petites graines d’écrivain qui ne demandent qu’à germer. Si j’arrive à les encourager, à susciter une vocation ou à éveiller un talent, ne serait-ce que d’un seul élève sur trente par exemple, pour moi c’est gagné. Si moi à l’école j’avais eu ce genre de rencontres, je n’aurais peut-être pas commencé à écrire à vingt ans mais à douze. Et si ils ne sont pas écrivains, ils seront peut-être cinéastes, créateurs de jeux vidéo, ils auront été branchés sur la SF, le fantastique, l’imaginaire et ils se seront rendus compte que c’est une littérature qui vaut n’importe quelle autre.

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