"Vers l'unité du monde" "L'ère industrielle" "Métamorphoses du paysage" Pierre Gavarry, narrateur. -Tournons le dos à la route nationale. Ce paysage n'a pas changé, depuis 200 ans. C'est un paysage industriel. Le moulin est une machine aux formes strictement fonctionnelles, conçue pour utiliser au mieux la force motrice du vent. Tel devait-il apparaître au paysan qui apportait jadis son blé à moudre. Essayons de le regarder un instant avec les mêmes yeux, et de faire abstraction de tous les prestiges poétiques dont la tradition l'a affublé. Dépouillons-le de cet aspect tantôt bucolique, tantôt fantastique qu'il revêt dans les fables de notre enfance. Un autre paysage, une autre machine. L'espèce de fascination qu'elle exerce, la rêverie qu'elle suscite, la beauté propre qu'elle possède, sa poésie même, pourrions-nous dire, sont-elles si différentes de celles dont nous parons notre vieux moulin de toiles et de planches ? Monstrueuse, inhumaine et humaine en même temps, puisqu'elle est faite par l'homme, et un tout petit peu à son image, elle intéresse, inquiète et rassure tout à la fois. Elle possède un charme, une personnalité. Elle existe à la façon d'une espèce zoologique. Elle s'est intégrée au décor, et la nature l'a pour ainsi dire adoptée. C'est dans cette beauté propre au paysage industriel, tel qu'il s'est constitué, du milieu du siècle dernier jusqu'à nos jours, que nous voudrions faire une brève excursion. Cette beauté est difficile. Difficile à découvrir, à admettre. Elle est paradoxale. Car il y a paradoxe à rechercher la beauté dans un monde qui lui tourne délibérément le dos. Un monde voué au chaos, à l'informe, au perpétuel changement, à l'inachevé. Un monde qui porte la marque, contrairement au paysage champêtre ou urbain, moins de la joie créatrice de l'homme que de sa sueur et de sa peine. Il évoque plus aisément les prestiges de ce qui n'est plus, que la séduction de ce qui sera. Il ne s'agit pas de défendre l'indéfendable. La laideur fait partie de l'héritage que nous a légué le XIXe siècle et que nous avons, il faut le dire, amoureusement fait fructifier. Il est exact que notre temps, ami de la propreté, inventeur de l'hygiène, s'est fait l'introducteur d'une crasse, d'une lèpre, d'une misère dont les âges anciens n'avaient pas idée. Il est assez étrange que le sentiment de la nature se soit révélé à nous au moment même où allait commencer une systématique destruction du paysage. Il n'est plus en France un hectare de terre où l'hydre de la civilisation des machines n'ait poussé l'une ou plusieurs de ses infinies ramifications. Les routes ouvrent chaque jour, dans les campagnes, des plaies béantes par où s'infiltre un virus auquel nous n'avons pas trouvé d'antidote. Les villes, autrefois, étaient la parure des provinces. Elles tissaient à nos paysages d'admirables toiles de fond. Leurs abords, qui faisaient leur gloire, sont devenus aujourd'hui leur honte. Finie à jamais la juxtaposition heureuse d'une architecture urbaine et d'une ordonnance champêtre, motif cher à tant de peintres, de Bruegel à Corot. Nous sommes férus d'archéologie, fondons des musées, restaurons des monuments, mais nous est ôté jusqu'au plaisir de photographier dans leur pureté originelle les formes élégantes de ces tours, ces clochers, ces beffrois, tant est serré le réseau de fils, de pylônes, d'antennes qui les emprisonne dans ses mailles. Quittons ces campagnes sans grâce et sans grandeur. La tristesse qu'elles exhalent est désormais trop mesquine pour alimenter notre rêverie poétique. La poésie, une poésie à la mesure de notre temps, ce n'est plus dans la paix des champs et des prairies que l'homme du XXe siècle peut espérer la trouver. Mais dans la fumée des hautes cheminées d'usine, au cœur de cette zone industrielle qui, depuis plus de 100 ans, s'est installée au pied des villes, les cerne, les enserre, les étouffe, en même temps qu'elle les fait vivre et grandir. Ce n'est plus des hauteurs du Père-Lachaise qu'il convient, comme Rastignac, de contempler le spectacle du Paris laborieux. Mais prenons un large recul des collines d'Argenteuil. Obliquons vers l'est, du côté de la Plaine Saint-Denis, un des secteurs les plus anciennement industrialisés de la région. À notre heureuse surprise, nous constatons que le chaos est loin d'être toujours de règle. Ici, la main de l'homme et le hasard conjugués composent une ordonnance stricte. Des lignes s'affirment, verticales, horizontales, courbes ou obliques, suscitent entre elles des contrastes, des relations, des rythmes, des rimes, des parallélismes. Nous voici maintenant dans le bassin houiller du Pas-de-Calais, près de Béthune. Là, une habitude séculaire a scellé la réconciliation de la nature et de l'activité humaine. Une osmose s'est accomplie, chacune empruntant des traits à l'autre. Les usines, patinées par les ans, la brume et le charbon, s'intègrent sans mal au paysage. Tandis que celui-ci, perdant de son habituelle sérénité, semble participer au labeur et à l'agitation des hommes. Comme dans les régions volcaniques, la terre, ici, travaille. Elle met elle-même la main au grand œuvre. Elle ne symbolise plus l'immuable, mais le perpétuel changement qu'elle n'a jamais cessé d'être, depuis les origines. Ces terrils qui barrent l'horizon sont frères des volcans d'Auvergne, sortis comme eux des entrailles du Globe. Obéissant, d'une certaine manière, aux mêmes lois de formation, ils ont, toutes proportions gardées, leur structure, leur profil, leur âpre stérilité. Ils rendent à la nature un visage qui était le sien avant les érosions, les sédimentations et les déluges. Toute poésie est métaphore. Nous évoquons les volcans, mais c'est aussi bien à la masse d'un donjon que cette cheminée fait songer. Elle en a le même aspect redoutable et familier, la même allure de protecteur et de gardien. Et devant elle, dans le matin calme, comme sorti des "Riches heures" du duc de Berry, le paysan renouvelle le geste auguste du semeur. Il suffit parfois d'un rien pour nous introduire en plein fantastique. Sous la lumière du couchant, ce paysage des portes de Paris, chantier du futur boulevard périphérique, prend figure d'un eldorado. Surgissent des tours, qui sont des bétonneuses, des palais enchantés, qui sont des minoteries. Ce coup de baguette magique, nous savons, à l'instar du soleil, le donner nous-même, à l'occasion. Nous sommes nos propres montreurs d'ombres, tournant le dos au réel, coincés dans la caverne de nos imaginations. Que d'objets n'avons-nous pas, alors que nous apprenions à les nommer, dotés des plus mystérieux pouvoirs, parés presque à notre insu de la plus haute dignité poétique ? Poétique, ce chaland l'est à coup sûr. Il a son blason, sa légende dorée, et pour un peu ferait surgir, comme les voiliers errants ou les corbillards des contes, tout un monde de fantômes. Le train, en revanche, n'est plus ce dragon qui terrorisait Vigny. Le regarder passer fut le luxe dominical de nos grands-pères. Ce vice innocent n'est plus de saison. Et pourtant, resté contre vents et marées joujou favori de nos 8 ans, place que l'automobile, le tank ou la fusée n'ont pas encore réussi à lui faire perdre, il est le premier en date, donc en noblesse, de ces moyens modernes de locomotion qui, du railway de Phileas Fogg à l'avion de Tintin, ont succédé, dans le royaume des romans et albums de la jeunesse, au carrosse de Cendrillon et aux bottes de sept lieues. Voici maintenant un paysage portuaire. Là, nul besoin d'un enchanteur Merlin ou du prisme déformant de notre imagination pour muer en or resplendissant le plomb de la terne réalité. La mer est la grande magicienne. Elle transfigure tout ce qui l'approche. Aucune fausse note. Sur l'objet le plus utilitaire, elle sait faire peser sa ferme tyrannie. Elle lui dicte sa figure, sa taille, ses proportions, son allure, lui donne une transparence, une délicatesse de dentelle, une quasi-immatérialité. Sous le ciel marin, le fer perd de son agressive raideur. Il devient matériau noble, alors que le monde champêtre ou sylvestre le repoussait et proclamait son indignité. Et les tours médiévales aperçues dans le lointain ne souffrent plus du voisinage des grandes grues métalliques. Retournons un instant à la campagne dont, à juste titre, tout à l'heure, nous avions médit. Elle aussi sait parfois prodiguer des mirages. Ce château, dont la silhouette élancée orne l'horizon, n'est en fait qu'un silo de construction très récente. Mais ici, le soleil, loin de le transfigurer, accentue son modernisme. Quant aux pylônes qui troublent arrogamment la paix de la plaine, leurs formes, qui ne sont dépourvues ni de finesse ni de majesté, sont bien près de nous faire revenir sur notre précédent anathème. Cette beauté du monde moderne ne se livre donc pas d'emblée à nos regards. Elle exige un effort, un entraînement, une ascèse. Mais nous n'avons plus besoin d'en être les pionniers. D'autres ont ouvert la voie, et dès les tout débuts. Nombreux sont les peintres, qui, des impressionnistes aux fauves, ont puisé leurs motifs dans le paysage industriel. Jongkind, Van Gogh, Monet, Pissarro, Signac, Marquet, Vlaminck, Le Douanier Rousseau, La Fresnaye. Et la peinture la plus récente, celle, par exemple, de Léger, Villon, Delaunay, Mondrian, Klee, Kandinsky, Vieira da Silva, Nicolas de Staël. Cette peinture ne trouve-t-elle pas ses répondants, son écho, ses sources dans ses formes géométriques dépouillées ou baroques, dont la moindre promenade autour des chantiers et des usines nous permet de faire ample moisson ? Dans quelle mesure l'homme a-t-il contribué par son génie d'architecte à la genèse du nouveau paysage ? Cette vue nous est familière. Elle est maintenant classique, comme le parvis de Notre-Dame ou la place de la Concorde. Mais l'audace de l'ingénieur Eiffel, en son temps, scandalisa. L'architecture du fer n'a pas changé le visage du monde, comme on aurait pu le croire ou craindre, à la fin du XIXe siècle. Avec le recul, elle nous paraît somme toute très sage, mais pourvue presque toujours de cette élégance robuste et cossue propre à la Belle Époque. Paris lui doit un de ses plus beaux sites, le trajet du métro aérien, le long du boulevard de la Chapelle, avant la traversée du canal Saint-Martin. Admirons ici la grâce de la longue courbe. Depuis les Égyptiens et les Grecs, l'humanité a été obsédée par la forme du portique, qui exprime notre crainte ancestrale du ciel. S'y greffent aujourd'hui les réminiscences des montagnes russes et autres toboggans des fêtes foraines. Le style en est bâtard. Les colonnes doriques, et les frontons Louis XIII attestent la timidité du constructeur. Vu d'en haut, du métro, le paysage n'est pas moins attachant. Un regard en passant sur l'élégante rotonde des Propylées de Paris, restes de l'enceinte des Fermiers généraux. Sa beauté surclasse, bien entendu, celle de notre viaduc. Mais leurs proportions s'ajustent et ne font point trop mauvais ménage. Rappelons qu'elle fut construite par le célèbre architecte Ledoux, pionnier, au XVIIIe siècle, de l'esthétique industrielle. Tout à côté, sur le canal Saint-Martin, voici un autre charmant spécimen de l'architecture du fer. Sa grâce un tantinet exotique ne doit rien au pastiche gréco-romain ou médiéval. L'on songe plutôt au japonais qui, à la même époque, révélait Van Gogh à lui-même. Quelque 200 mètres plus loin et dûment datés, deux autres ponts juxtaposés. Le premier en dos d'âne est destiné aux piétons, tandis que l'autre, dédié à la circulation des véhicules, se lève pour livrer passage aux péniches, au moyen de câbles glissant sur de grandes poulies dressées dans le ciel. Ces rouages, exposés nus aux regards, ont l'aspect disgracieux et gracieux tout à la fois des premiers vélocipèdes et des machines à coudre de nos aïeuls. Ce coin perdu de Paris a gardé intégralement son cachet fin de siècle. Et ce n'est pas sans amertume que nous le verrions livré aux pics des démolisseurs. Toute une époque est révolue, qui déborde largement le XIXe siècle et s'étend jusqu'à notre après-guerre. À l'ère du charbon, va succéder celle de l'électronique et de l'atome. Dans le monde de la technique, tout vieillit avant l'âge. Et ces usines, à peine quinquagénaires, nous semblent être les aînées des immeubles centenaires d'Haussmann. Elles ont cette mélancolie des choses destinées à disparaître à plus ou moins brève échéance. Parfois même, ô ironie, l'usine retourne à la terre, telle cette briqueterie transformée en étable. Jetons donc, pour finir, un regard indulgent sur ce paysage industriel qui est en train d'entrer dans l'histoire. Les usines de l'avenir iront dans les campagnes se terrer derrière les bosquets. Sur ce qui fut la banlieue souffreteuse, s'élèvera bientôt un monde propre, net, rangé. Nos raisons de nous réjouir l'emportent sur nos regrets. Et nous osons garder l'espoir que le cadre futur de notre existence laissera dans sa rigueur une porte ouverte à la rêverie.