LAURENCE PAGÈS, Danseuse-chorégraphe : Ils ont découvert le tableau de Soulages le Polyptyque F qui est un tableau pour le coup très abstrait, tout noir, et qui est vraiment un travail sur l'espace, le temps et la matière. De cette première rencontre avec l’œuvre, s'est engagé le travail à la fois en écriture et en danse. Et moi j'ai vraiment eu envie de privilégier un travail sur une transposition du geste du peintre, dans la danse. C'est pour ça qu'on travaille vraiment sur des qualités de continuité, de lissage... le strié/lissé qui est dans le tableau, c'est vraiment ça qu'on a repris dans le travail en danse. Et il y a des choses qu'on n'a pas encore engagées mais que j'aimerais poursuivre dans les séances à venir, c'est de considérer le tableau également comme une partition, une partition rythmique. En plus dans cette classe il y a des élèves qui sont sensibles aux partitions musicales, puisqu'ils sont en classe CHAM, Classe horaires aménagés musique, ça me semblait intéressant de leur proposer une transposition partitionnelle musicale de ce tableau et qu'ensuite on puisse également fabriquer une partition dansée à partir de cette trame rythmique. MANON GAQUEREL, chargée des publics scolaires, Musée Fabre : Le mur est translucide, il est mat, il est blanc. Qu'est-ce qu'on pourrait dire d'autre du ressenti, au toucher ? ÉLÈVE 1 : C'est lisse. MANON GAQUEREL : Oui. ÉLÈVE 2 : C'est doux. MANON GAQUEREL : Doux, d'accord. Et qu'est-ce que ça vous invite à faire comme geste ? Quand vous le touchez, vous avez envie de quoi dessus ? ÉLÈVES : De le caresser. MANON GAQUEREL : De le caresser, voilà. Si on avait une danse a inventer par rapport à cette vitre, ce serait une danse qu'on pourrait appeler comment ? Qu'on pourrait définir comment ? Par rapport aux mots que vous avez déjà nommés, c'est-à-dire caresser, se plaquer. ÉLÈVE 3 : Plate. MANON GAQUEREL : Une danse plate, oui. ÉLÈVE 4 : Être doux. MANON GAQUEREL : Être doux. Une danse calme, douce, lisse, caresser, se plaquer. Vous voulez pas juste essayer ça ? Vous fermez les yeux et on essaye d'imaginer cette danse où on caresse, une danse douce. Calme, doux, lisse. Est-ce que vous savez comment s'appelle un tableau qui présente des formes et des couleurs et qui ne raconte pas une histoire ? En tout cas qui ne raconte pas une seule histoire. Chacun d'entre vous peut s'imaginer son histoire. Est-ce que tu sais comment on appelle ça ? Quelqu'un a une idée ? ÉLÈVE 5 : De l'art abstrait ? MANON GAQUEREL : Oui, on appelle ça de l'art abstrait. En réalité, est-ce que c'est vraiment monochrome ? Oui, dans le sens de la peinture que lui utilise pour mettre sur sa toile. Mais est-ce que vous ne voyez qu'une seule couleur ? Est-ce que vous voyez que du noir ou est-ce que vous voyez autre chose ? ÉLÈVE 6 : Moi je vois sur la figure un peu de gris. MANON GAQUEREL : Tu vois un peu de gris. ÉLÈVE 7 : Moi, on dirait qu'il y a un tout petit peu de blanc. MANON GAQUEREL : Un peu de blanc, un peu de gris. D'autres élèves voient du blanc ou du gris ? Selon le point de vue où on est devant le tableau on ne voit pas les mêmes couleurs. Parce que qu'est-ce qui crée ce blanc et ce gris, puisque ce n'est pas lui qui l'a utilisé ? Sur son pinceau, il n'a mis que du noir. ÉLÈVE 8 : C'est les vitres qu'on a touchées. MANON GAQUEREL : Tout à fait et c'est pas seulement les vitres, c'est ce qui passe à travers ces vitres. ÉLÈVES : C'est le soleil. MANON GAQUEREL : C'est la lumière naturelle, donc oui, la lumière du soleil. À chaque fois, ses outils sont accrochés sur un grand manche ce qui lui permet de rester debout et de peindre debout. Lorsqu'on le voit travailler, c'est quelqu'un qui travaille très doucement. FANNY BÉQUIGNON, enseignante : On a travaillé au musée Fabre sur la construction d'une carte mentale avec les mots que pouvaient nous évoquer le tableau de Soulages. Aussi bien des mots sur les émotions, puisqu'on avait travaillé avec eux sur les émotions, donc en émotions, sur les techniques de peinture aussi, et puis ce qu'on pouvait s'imaginer par rapport à cette peinture complètement abstraite, ce qu'on pouvait s'imaginer de concret, dans des personnages, dans des lieux... Je veux que ça serve après, ce tableau, d'illustration à une poésie ou à un début d'histoire. Qu'est-ce que vous y voyez ? T'y vois quoi comme personnage ? ÉLÈVE 9 : Moi, je trouve que les lignes les lignes en diagonale, elles sont plus foncées. MANON GAQUEREL : Est-ce que tu sais pourquoi est-ce qu'elles ont l'air d'être plus foncées ? C'est parce qu'en fait, il y a de l'ombre. Comme elles sont en épaisseur, la lumière vient se refléter sur le tableau et l'épaisseur de la peinture fait une petite ombre et ça donne dans notre œil l'impression que c'est noir plus foncé grâce à l'ombre de la peinture en épaisseur. On voit les parties les plus lisses plutôt claires et les parties en relief plus sombres. LAURENCE PAGÈS : Tout à l'heure, on vous avait dit que ce tableau, comme il représente rien, c'est très difficile de danser dessus moi je trouve que quand même, on a parlé de la répétition, il y a vraiment une construction... Pour moi il y a comme un rythme dans ce tableau il y a un trait lisse, des stries, un trait lisse des toutes petites stries, un trait lisse, d'autres stries, lisse, lisse, stries, lisse, stries, lisse, stries, lisse, striiiiies, lisse, striiiiiies, lisse... Et donc cette histoire-là, comme en plus il y a beaucoup d'élèves musiciens dans cette classe, on pourrait imaginer une sorte de partition rythmique qui serait en lien avec ce tableau qui serait aussi notre base de construction du geste. Vous vous souvenez qu'on a dit la dernière fois que c'est vraiment un geste qu'on ne fait pas seulement avec les mains mais on engage tout son corps en mettant du poids. Voilà comme ça Isaac, c'est exactement ça. C'est vraiment l'ensemble du corps qui vient. C'est comme si on étale de la peinture de manière continue. On commence vraiment ici. Le plus haut possible. Sens. Et tu arrives jusqu'au bout du pied. On va tracer des obliques dans l'espace, comme le Polyptyque F, avec cette idée de dessiner des mouvements obliques. Donc avec toutes les parties du corps. Bras, jambes, mais aussi buste, tête, mains, Toutes les parties du corps peuvent être des obliques. Mais ce qui m'importe le plus, c'est vraiment la sensation de gestes de continuité, de n'opérer jamais d'à-coup, de rupture, dans le tracé. Pensez à bien exploiter tous les niveaux de l'espace. Niveau bas au sol, niveau moyen accroupi et niveau haut. Et faites attention à ce que font les autres pour que ça s'équilibre, que tout le monde soit pas en sol en même temps ou debout en même temps. Je ne dois pas entendre de "ploc", de laisser tomber par terre puisqu'on est dans le mouvement continu. Quand Soulages est sur son petit pont et qu'il étale sa peinture, il peut pas faire "poum". S'il n'est pas d'une extrême... régularité, ça va se voir dans la trace. Et nous, c'est ce qu'on essaye de faire aussi. On essaye vraiment... d'éviter... l'à-coup. Le mouvement est continu, on est tout le temps dans le mouvement. Bien Camille, super. Souha, c'est super ce que tu me fais. Pense à toutes les parties de ton corps, Louise. Les premières stries, commencent avec les doigts, c'est comme ça qu'on imagine. ÉLÈVE 10 : Plus les écarter de lui. LAURENCE PAGÈS : Ouais, effectivement. Donc pensez à changer de niveau. C'est venu petit à petit, le changement de niveau mais... Théodore. THÉODORE, élève : Il y en a quelques-uns qui font fort mais faut faire... Il y en a qui font pas fort et il y en a qui font tranquille. LAURENCE PAGÈS : Les deux sont possibles. On peut strier de manières différentes, c'est-à-dire qu'on peut strier avec beaucoup de résistance, ça dépend de la matière qu'on imagine avoir. Si on strie de la peinture, même de la peinture épaisse, ça peut rester léger comme mouvement mais si vous striez dans une boue ou dans quelque chose de très lourd... je sais pas... du goudron... et bien à ce moment-là quand tu stries, il y a vraiment de la force. Les deux sont intéressants n'y a pas de... voilà. Peut-être, vous pouvez imaginer que selon la matière dans laquelle vous imaginez être en train de strier ça va donner des danses de qualités différentes, de forces différentes. Ce qui peut peut-être vous aider, c'est la première fois qu'on le fait donc c'est normal on essaye, c'est peut-être aussi de se dire : à chaque pas, je strie avec quelque chose de différent. Hop, je strie avec les mains. Là, mon pied se déplace donc je vais strier avec le pied... et de prendre plus de temps... Hop, je strie avec le coude... et peut-être ça va être plus lent mais... Hop, je repars avec la main mais je fais une partie du corps à la fois... Tac, je strie avec le genou, je re-strie avec le pied. Voilà et on strie aussi avec les genoux et avec les pieds quand ils se déplacent. Même si ça nous fait ralentir. Équilibre. ÉLÈVES : Chemin. Difficilement. Strier. Striure. (rires) Posture. FANNY BÉQUIGNON : À chaque fois qu'on revient d'un moment de danse, soit on va faire un petit écrit sur ses émotions, soit, comme là, j'ai demandé un mot... et on se l'écrit dans le cahier, on se fait une phrase avec, ou on se fait un cadavre exquis avec. Je pense qu'il y a vraiment un lien entre une pratique qu'on peut avoir ou un regard vis-à-vis d'un tableau, et de pouvoir développer le fait de se donner le droit, d'avoir un avis sur le tableau, ou sur la danse, ou sur une pratique... et de pouvoir ensuite la verbaliser et l'écrire. On va travailler maintenant en lien et en rapport avec la danse et en quoi c'est en lien avec la danse et avec ce qu'on a fait à propos du tableau de Soulages. ÉLÈVE 11 : On va faire des cadavres exquis à la manière de Jacques Prévert. FANNY BÉQUIGNON : On va faire des cadavres exquis à la Prévert, oui. On avait vu que pour la construction d'un cadavre exquis, c'était vraiment structuré, en ajoutant des mots par leur nature. C'était important de pouvoir les ranger comme ça sur les affiches. ÉLÈVES : Il était une fois un loup... Où ? Ah... où ? Dans la forêt... Je sais ! Un jour de pleine Lune. Non... Une nuit de pleine Lune. Mais oui ! C'est dans la forêt et... Je vous promets, on n'a pas entendu. Ouais, ouais, ouais... Nan, je te promets. FANNY BÉQUIGNON : Fais attention, ça doit toujours refléter le personnage. ÉLÈVE 12 : Un nom et un adjectif ! Donc j'en fais un là et un là. Un là et un là. Un nom et un adjectif, je fais la même chose que toi. ÉLÈVE 13 : Nan, c'est déterminant et verbe. ÉLÈVE 14 : Les voyages, si sinistres, gratteront la Lune ! ÉLÈVE 15 : La douceur vivante enfermera brusquement le voyage oblique.