TEXTES ET DOCUMENTS POUR LA CLASSE

Vous êtes ici : Accueil > Vous êtes ici : Accueil > Tous les numéros > Art et folie > La folie entre Moyen Âge et Renaissance

Abonnez-vous !

Sur 1 ou 2 ans, en France et Outre-mer ou à l'étranger, découvrez toutes les formules d'abonnement.

Pour toute demande d'information, contactez-nous.

La folie entre Moyen Âge et Renaissance

Pratiques artistiques et histoire des arts / cycle 3

Par Isabelle Majorel, conférencière des musées nationaux

Diables et monstres

DOC A La Translation des reliques de saint Étienne à Rome, tenture de saint Étienne, vers 1500.

DOC B Jérôme Bosch, La Tentation de saint Antoine, 1505-1506.

DOC C Mathias Grünewald, La Tentation de saint Antoine, retable d’Issenheim, vers 1512-1515. 

Place, attributs et symbolique du fou

DOC D Lettrine de Maître de Bredfort et Maître de Boucicaut, vers 1414.

DOC E Joker de jeu de cartes.

Nef des fous, nef des folles

DOC F La nef des folles, illustration pour Stultiferae Naves de Josse Bade, 1500.

La pierre de folie

DOC G Jérôme Bosch, L’Extraction de la pierre de folie, xve siècle.

ANALYSES DES DOCUMENTS

Diables et monstres

À la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, on explique la folie comme une manifestation du diable. Les artistes font naître une iconographie peuplée de monstres qu’ils imaginent pour personnifier le mal. Une tenture, composée de douze tapisseries, conservée au musée de Cluny à Paris, montre l’un de ces spécimens. Elle met en image la vie, la mort et le transport jusqu’à Rome du corps de saint Étienne, premier martyr de la foi chrétienne, comme le raconte La Légende dorée de Jacques de Voragine. L’artiste y a représenté la succession des événements, comme dans une bande dessinée. L’épisode figuré sur le doc A est celui de l’apparition miraculeuse de saint Laurent auprès de saint Étienne et de la guérison d’Eudoxie, la fille de l’empereur de Rome possédée d’un démon. Celui-ci apparaît sortant de la bouche de la jeune fille sous la forme d’un diable de couleur rouge, un peu grêle, sautillant comme un petit singe.

Les peintres déploient davantage d’imagination encore quand ils doivent évoquer les tourments des saints. La Vie de saint Antoine, rapportée par saint Athanase vers 370, nous apprend que l’abbé, s’étant retiré dans le désert pour méditer, a été atteint d’acédie, c’est-à-dire d’un découragement propre à l’expérience érémitique, ce qui provoque un état de torpeur ou de fébrilité. Cette forme de mélancolie a été longtemps interprétée comme une manifestation diabolique. Sur le tableau de Jérôme Bosch (doc B) comme sur le panneau du retable d’Issenheim peint par Grünewald (doc C), saint Antoine est assailli par des créatures terrifiantes comme le raconte La Légende dorée : « Alors les démons lui apparurent sous différentes formes de bêtes féroces, et le déchirèrent à coups de dents, de cornes et de griffes. » En bas à droite du panneau est figurée une agonisante atteinte d’ergotisme, maladie appelée « feu des ardents » et « feu de Saint-Antoine ». La commanderie des antonins d’Issenheim, pour laquelle le retable a été créé, soignait les personnes qui en étaient atteintes. Ce personnage fait partie néanmoins du cortège des démons, car, imagination et croyances se confondant, ses pieds palmés et sa peau verdâtre recouverte de vésicules évoquent le crapaud, un animal assimilé aux créatures du diable. • Proposer l’activité 1 dans TDC, « Art et folie », p. 37.

Place, attributs et symbolique du fou

Le fou occupe une vraie place dans la société médiévale, qui éprouve de la compassion pour les gueux ou les simples. Mais il incarne aussi les faiblesses des hommes, leurs vices et leur inconséquence. Il renvoie à chacun ses doutes, ses angoisses, et fait écho à la dureté de la vie à cette époque. Sa représentation est codifiée dans l’art : il a sa fête et une catégorie particulière de fous approche même le roi.

Ce personnage est reconnaissable à un certain nombre de caractéristiques ou d’attributs récurrents : cheveux en bataille, membres tordus, tunique verte (couleur associée alors à la folie et à l’instabilité en raison de la difficulté à en fixer la teinture), chapeau à grelots, marotte (sorte de parodie de sceptre, d’où l’expression « avoir une marotte » au sens d’avoir une manie, une idée fixe…). On les retrouve sur l’enluminure du doc D. L’habit bigarré est celui des « sots », appartenant à une confrérie active à Paris jusqu’au XVIe siècle dont les membres jouaient des « soties », petites pièces satiriques.

Le fou du roi, quant à lui, est appelé « bouffon » ou « fou de cour ». Il a une fonction de contre-pouvoir (garde-fou) et de miroir du roi. Vêtu de jaune et de vert, il est coiffé d’un chapeau à grelots surmonté d’oreilles d’âne. La marotte qu’il tient en main est l’insigne ironique de son pouvoir. Au XVIe siècle, Érasme souligne l’importance des bouffons auprès des rois dans son Éloge de la folie : « Les plus grands rois les goûtent si fort que plus d’un, sans eux, ne saurait se mettre à table ou faire un pas, ni se passer d’eux pendant une heure. Ils prisent les fous plus que les sages austères, qu’ils ont l’habitude d’entretenir par ostentation… les bouffons, eux, procurent ce que les princes recherchent partout et à tout prix : l’amusement, le sourire, l’éclat de rire, le plaisir. » Ces amuseurs professionnels étaient également des hommes d’esprit et recevaient une formation pour se préparer à ce rôle.

En un temps où les hommes étaient accablés par la maladie, la souffrance et la mort, ils trouvaient un apaisement dans les nombreuses fêtes religieuses qui se succédaient notamment de Noël à Pâques. Pendant le Carnaval, la fête des fous revêtait un caractère populaire et défoulement et démesure étaient permis : déguisements, jeux vulgaires (comme le Pétengueule), fantaisies verbales, etc. On élisait à cette occasion un pape des fous, on déversait des immondices dans les rues et les fonctions corporelles s’exprimaient librement, jusqu’à la grossièreté. L’étymologie du mot folie vient de fol qui signifie « enflure » ou « bosse » ; il vient aussi de folis qui veut dire « soufflet » ou « sac empli de vide ». Faire le fou, c’est manifester le vide de la tête et du corps. C’est pour cette raison que la cornemuse est l’un des accessoires du fou, et le pet était considéré à cette époque comme le diable qui s’échappait par l’orifice anal.

Héritage de cette symbolique, le personnage du fou, avec tous les attributs qui viennent d’être évoqués, se retrouve dans de nombreux jeux de sociétés : échecs bien sûr, mais aussi jeux de cartes (le joker et le fou du tarot). • Proposer l’activité 1, p. 37.

Nef des fous, nef des folles

La Nef des fous de Jérôme Bosch (voir le poster) s’inspire d’un ouvrage littéraire de Sébastien Brant, publié pour la première fois à Bâle en 1494, traduit dans d’autres langues dès 1497 et illustré par des gravures sur bois. La Nef des folles, écrite en 1497 par l’humaniste flamand Josse Bade (1462-1537) emprunte aussi des éléments à Brant, mais elle est destinée à la bonne morale des femmes. Bade imagine une bataille navale entre la nef d’Ève et les cinq nefs des folles représentant les cinq sens. Chacune des gravures est une invitation à s’embarquer vers les plaisirs terrestres. La nef de la vision folle représente une femme se coiffant ; celle de l’ouïe folle, une femme chantant au son d’un luth et d’une vielle ; celle de l’odorat fou, une femme à qui l’on offre des onguents, et enfin celle du toucher fou une femme à qui un homme donne un baiser. Le bateau représenté ici symbolise le goût et montre des plats remplis de victuailles, des gourdes et des gobelets inspirés de la vie quotidienne. Les femmes portent des chaperons à grelots et des oreilles d’âne. L’une d’elles, ivre, tient le gouvernail, tandis que le bateau divague. Sur l’oriflamme figure le sanglier, symbole de goinfrerie, comme le porc. Par la force du trait et la description suggestive, cette gravure convainc que les abus mènent les esprits à la perdition.

La première nef de la série représente Ève nue montrant à Adam l’arbre et les fruits défendus (voir le poster). L’image est accompagnée d’un récit qui met en cause la responsabilité de la première femme dans les malheurs qui accablent le genre humain. Même s’il est discret, l’antiféminisme de Josse Bade sera contré par la Nef des femmes vertueuses de Symphorien Champier en 1503.

L’auteur déclare dans sa préface qu’il s’inscrit dans une tradition qui remonte à Ésope de Phrygie et que son but est de conseiller tout en divertissant. Textes et images s’appuient sur une pensée profane mais jugée noble et au service de la religion. La thématique des six bois gravés de Josse Bade est proche des six tapisseries de la Dame à la Licorne datées du XVe siècle et exposées au musée de Cluny à Paris. Néanmoins, la morale diffère. Si on y retrouve les cinq sens (vue, ouïe, odorat, goût et toucher) et certains objets symboliques (miroir, croissant de lune), la sixième tapisserie affirme par son titre, « À Mon Seul Désir », une valeur positive des sens sans connotation de péché ou de faute. À la fin du siècle, la morale s’est durcie. L’allusion à la mer et à la navigation est une métaphore des passions et de la folie. Le lecteur est invité à résister aux charmes des sens. Dans sa conclusion de la Nef des fous, en 1494, l’ouvrage dont s’inspire Josse Bade, Sébastien Brant fait ses excuses au lecteur s’il s’est senti blessé par ses attaques, notamment quand il fait allusion au Carnaval qui, selon lui, n’est qu’un prétexte au débordement sous couvert de la religion. Il indique que le vrai sage n’existe pas, que lui-même a fait des folies : « J’ai beau agiter, secouer mon bonnet, écrit-il, je ne parviens pas à l’ôter tout à fait. » • Proposer l’activité 2, p. 32.

La pierre de folie

Dans le tableau de Jérôme Bosch (1450-1516), L’Extraction de la pierre de folie, un homme coiffé d’un entonnoir, symbole non pas de folie mais de tromperie, est assisté de deux personnages : un religieux tenant une fiole à la main et une femme avec un livre sur la tête qui symbolise la connaissance. Une fleur, proche de la tulipe, est extraite du crâne du patient, tandis qu’une autre, déposée sur une table, vient sans doute d’en être retirée. Une inscription accompagne l’image : Meester snijt die keie ras, Mijne name is Lubbert Das. Elle peut être traduite par : « Maître, opérez-moi promptement de la pierre, mon nom est Lubbert Das. » Plusieurs gravures et tableaux de l’école flamande du XVe au XVIIe siècle représentent des opérations pratiquées sur le crâne humain par un chirurgien, ou un barbier-chirurgien, tentant d’extraire un corps étranger d’aspect minéral du cerveau pour guérir de la folie. L’observation de tumeurs calcifiées peut être à l’origine de la pierre de folie. Mais ces images évoquent davantage l’action d’un charlatan qu’une véritable intervention chirurgicale. Même si la trépanation était une opération pratiquée à l’époque de Bosch, elle n’est pas représentée ici. Le ton du tableau est allégorique, voire satirique, et l’on peut considérer cette œuvre comme un contrepoint à la Nef des fous du musée du Louvre.

Le chirurgien coiffé de façon fantaisiste est un charlatan. La femme, appuyée sur une table, porte de manière comique son savoir sur sa tête sous la forme d’un livre. Le patient, quant à lui, est atteint d’une folie matérialisée par la fleur, symbole d’instabilité et de versatilité. La tulipe, provenant de Turquie et de Perse, a été introduite en Europe à la fin du XVIe siècle, particulièrement en Hollande. Rapidement les bulbes se sont vendus très cher et ont fait l’objet d’une forte spéculation à mesure que la demande des amateurs s’accroissait, donnant naissance à une véritable « tulipomanie ». Dès le XVIIe siècle, les peintres hollandais peignent des vanités, des tableaux de nature morte à portée morale, dans lesquels des tulipes figurent à côté de pièces d’or, d’un sablier et d’un crâne, pour rappeler la superficialité des richesses et que l’on est mortel (memento mori). Le tableau, daté de 1505, est pourtant antérieur à l’engouement suscité par ces précieux bulbes. Bosch a pu en voir à Haarlem, et son imagination fertile a fait le reste. Les œuvres de ce peintre sont parfois difficiles à décrypter car il y manifeste son goût de l’insolite, même s’il s’inspire initialement de thèmes qui existent à son époque, comme celui de l’extraction de la pierre de folie ou de la nef des fous. • Proposer l’activité 1, p. 32.