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Note de lecture : Vu, lu, su, les architectes de l’information face à l’oligopole du Web de Jean-Michel Salaün

par Philippe Chavernac, professeur documentaliste (75),

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Salaün, Jean-Michel. Vu, lu, su, les architectes de l’information face à l’oligopole du Web, La Découverte, février 2012.

À noter

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Jean-Michel Salaün est professeur à l’Ecole normale supérieure (ENS) de Lyon. Il était précédemment directeur de l’Ecole de bibliothéconomie et des sciences de l’information à l’université de Montréal (2005-2010) et est l’auteur de nombreuses publications dont Vu, lu, su, sous titré : les architectes de l’information face à l’oligopole du Web. Son dernier ouvrage est divisé en cinq grandes parties et présente une approche originale, dans la mesure où le réseau des réseaux (Internet ou le Web) est analysé comme un document. En effet, Jean-Michel Salaün se base sur les travaux de la théorie du document [1] qui nous intéressent au premier chef en tant que professeur documentaliste. Les documents sont tellement omniprésents dans nos vies que nous ne les voyons plus… Le premier chapitre est consacré à la bibliothèque qui, pour lui, est un média à l’instar de la radio, la télévision, la presse et l’édition. Après un rappel historique sur l’importance des archives qui se mettent en place à partir du XVIIIème siècle, l’auteur souligne les caractéristiques des bibliothèques, à la fois lieux qui facilitent le travail et l’attention et fonds documentaires sélectionnés par des professionnels, ce qui évite de « perdre l’attention du lecteur dans une surabondance ». La bibliothèque crée des valeurs ajoutées, permet la mutualisation des ressources et la sérendipité [2]. Sa matière première est le document, dont l’auteur analyse la mutation dans le deuxième chapitre.
Le document est « disséqué » en fonction de trois points : « sa forme, son texte ou son contenu et enfin sa qualité relationnelle ou transactionnelle de médium ». Plusieurs acceptions sont possibles pour ce mot, enregistrement (record en anglais) et « documens » ou « documenz » (issu du latin documentum qui est l’action d’enseigner). C’est le travail considérable de Paul Otlet et d’Henri Lafontaine de classement et d’indexation de documents qui a donné ses lettres de noblesse aux activités des bibliothécaires et des documentalistes [3]. Le document devient un « objet porteur d’information », même si Paul Otlet insiste sur la fonction de transmission. Leurs activités mettent en avant l’information du document lui-même, ce qui de nos jours apparaît sous le terme de métadonnées. Actuellement on s’intéresse aux documents moins pour leur fonction de transmission d’information que pour leur insertion dans un ensemble où ils sont en relation avec d’autres.
Jean-Michel Salaün construit sa thèse autour de « trois participes passés : vu, lu, su. Selon cette conception, un document n’est efficient que lorsque les trois dimensions sont abouties et cohérentes entre elles ». Le premier point de son analyse est basé sur la forme (vu). L’exemple le plus évident est le livre qui se repère de loin comme un objet de lecture, mais ce n’est pas le seul. On distingue aussi facilement pièces d’identité (carte, permis, passeport,…), factures (EDF, télécom,…), journaux ou magazines (Le Monde, InterCDI,…),... Le collectif de chercheurs et universitaires qui signent sous le pseudonyme Roger T. Pédauque [4] résume bien la dimension vu par cette équation : « document = support + inscription ». Suivant les supports (livre, audiovisuel, numérique), ce qui est consulté sera plus ou moins une variante de ce qui est conservé. La deuxième dimension concerne le texte ou le contenu, c’est la partie intellectuelle (lu). « Il ne suffit plus de repérer par la forme, ici le document doit pouvoir être lu et compris ; cette dimension met en avant la signification ». Un contrat de lecture s’établit entre l’auteur du contenu et son « récepteur » (lecteur, internautes, téléspectateurs,…). Enfin, la troisième et dernière dimension qui caractérise un document selon J.-M. Salaün est le médium (su) ou médiation. Pour lui, le document est « une trace permettant d’interpréter un événement passé à partir d’un contrat de lecture… c’est une « construction sociale », le vu (la trace, l’aspect matériel), le lu (l’interprétation, la dimension intellectuelle) et le su (la dimension mémorielle de l’événement). Il conclut le chapitre en affirmant : « le document est une façon de retrouver notre passé et, nécessairement, de le reconstruire en fonction de notre présent pour orienter notre futur ».
Le chapitre trois s’intéresse aux « Réingénieries » documentaires. J.-M. Salaün retrace un historique des sciences documentaires avec Melvil Dewey pour la classification, Paul Otlet pour le répertoire bibliographique universel, Vannevar Bush [5] avec l’invention d’un système documentaire, le Memex. Mais c’est l’invention de l’hypertexte qui va révolutionner le document. En effet, ce dernier n’est plus seulement « un objet, mais aussi un nœud ou tête de réseau » qui permet de « basculer » d’un document à un autre.  De plus, avec l’invention du Web par Tim Berners-Lee en 1989, chaque document est défini par une adresse fixe [6] qui favorise ainsi la circulation de l’information. Une différence majeure se dessine ainsi entre la bibliothèque et le Web. Dans la première ce sont les auteurs qui la constituent, dans la seconde ce sont les lecteurs qui déterminent le classement et donc l’accès à certains documents. L’imprimerie a permis la diffusion des documents « finis », les extirpant des mains de quelques initiés. Le Web revient à la source de la création du document puisqu’il est le produit des consultations précédentes et de la mise en forme qui lui est donnée. Jean Michel Salaün parle de « néo document » dont la « matrice » serait la navigateur. Autre modification majeure du Web, c’est la transformation de l’individu en dossier documentaire. « ‘Je’ est un document ». Dans un chapitre consacré à l’économie du document, Jean Michel Salaün souligne que le Web « documentarise les médias traditionnels et qu’il commercialise la bibliothèque ». C’est, pour lui, un nouveau modèle de média « fondé sur l’accès et la transmission ». Il termine son ouvrage par un chapitre intitulé : « A la recherche du néo document » en commençant par en souligner les paradoxes. En effet, la question des droits patrimoniaux pour des documents infiniment reproductibles est posée. Peut-on à la fois en rémunérer l’auteur et en diffuser largement le contenu ? La solution est-elle d’adopter les Creatives Commons [7], c’est-à-dire d’autoriser, sous certaines conditions, la diffusion de l’œuvre, d’autant plus que la figure du relais d’opinion (ou leader) est omniprésente sur le Web ? Avec ce que l’on appelle le Web des données, le réseau devient un lieu où la lecture et les modes de représentation peuvent sans cesse être réinventés. De plus, si tout est enregistré sur le Web, si toutes les navigations laissent des traces, c’est aussi un lieu où tout peut se perdre [8] (l’actualisation des sites et la recomposition des données). Jean Michel Salaün achève son essai en considérant les trois exemples qui symbolisent le mieux sa thèse. Tout d’abord, Apple, qui doit, en partie, son succès au design de ses appareils. Cette entreprise a développé son « avantage concurrentiel sur la première dimension du document, la forme ». Ensuite, Google dont le métier est fondé sur la recherche textuelle aidée par ses fameux « robots » qui, inlassablement, scrutent des milliards de pages Web pour mettre à jour ses propres centres de données (la mémoire cache). Google met en place un « contrat sur l’interprétation par le déchiffrage du document » pour avoir « une couverture globale de notre système documentaire ». Enfin, Facebook ou la stratégie du médium. Ce qui est important pour cette société c’est qu’un document « relie entre eux des lecteurs ».
Jean Michel Salaün trouve, pour conclure ce passionnant ouvrage, le néologisme « d’archithécaire » pour réfléchir à ce que sera la profession de demain, en rassemblant les compétences des bibliothécaires et des architectes de l’information.

Notes de bas de page

[1] Niels Windfeld LUND, « Document theory », Annual Review of Information Science and Technology (ARIST), vol.43, 2009.

[2] Opens external link in new windowhttp://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9rendipit%C3%A9 Terme à la « mode », pour désigner le fait de faire des découvertes en surfant sur internet, en déambulant dans une bibliothèque, en flânant le long des quais de la Seine devant les devantures des bouquinistes…

[3] OTLET, Paul. Traité de documentation : le livre sur le livre. Théorie et pratique, Editiones Mundaneum, Bruxelles, 1934.

[4] Roger T. PEDAUQUE, Le document à la lumière du numérique http://cfeditions.com/pedauque/

[5] BUSH Vannevar. « As we may think », The Atlantic, 1945

[6] Adresse appelée URI ou Uniform Resource Identifier

[7] LESSIG Lawrence. L’Avenir des idées, le sort des biens communs à l’heure des réseaux numériques, Presses universitaires de Lyon, 2005

[8] Certains sites font un travail d’archivage considérable, voir à ce propos Opens external link in new windowhttp://archive.org/

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