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Entretien avec Irène Kuessan, professeur documentaliste au CDI du Lycée Gerville Réache et Nathalie Bourriot professeur documentaliste au CDI du Lycée Charles Coëffin pour le comité de pilotage du Prix BDz’îles de l'ASSODOC Guadeloupe.

En quoi consiste le Prix BDz’îles ?

C’est un Prix que décernent tous les ans les élèves du secondaire des Outre-Mer à deux bandes dessinées récentes : une dans la catégorie collèges (le Prix BDz’îles des Collèges), l’autre dans la catégorie lycées et post-bac (le Prix BDz’îles des Lycées). 

Qui a créé ce Prix ?

L’Association des Professeurs Documentalistes de Guadeloupe (ASSODOC) est à l’origine de ce projet qui à l’époque, en 2005, s’appelait Prix BD de la Guadeloupe, car il s’adressait aux élèves de notre académie. Mais lorsqu’en 2011, d’autres académies se sont inscrites - Mayotte a été la première à nous rejoindre- nous avons dû le rebaptiser. Ainsi est né le Prix BDz’îles. 

Lancer un  Prix BD en Guadeloupe, un défi littéraire ? Un pari ?

Un constat d’abord. La Guadeloupe est une académie  enclavée, périphérique, connaissant aussi des difficultés propres à son insularité (frais de port et d’expédition élevés voire prohibitifs !!!), loin des centres de production de l’édition. Nos élèves y sont en difficulté de lecture mais comme partout, ils apprennent mieux s’ils ont envie d’apprendre.

Faire lire de la BD constituait un véritable défi. D’autant que nous souhaitions promouvoir des albums récents, de qualité, pouvoir y avoir accès au préalable pour les lire et établir nos sélections. 

Il a fallu être innovant et créatif pour convaincre et fédérer institutions, partenaires et enseignants… Militer auprès des collègues de discipline pour les inviter à nous rejoindre, aller progressivement au-delà des clubs de volontaires pour que la BD s’impose comme un vecteur pédagogique de qualité. 

Justement, selon vous, en quoi le Prix BDz’îles est-il un projet innovant ?

Les difficultés rencontrées en Guadeloupe sont à peu près les mêmes que dans les autres académies.

Notre particularité provient de deux facteurs essentiels : l’accompagnement proposé aux enseignants et l’usage indispensable du numérique pour faire vivre ce projet inter-académique.

Accompagner les professeurs documentalistes et les professeurs de disciplines tout au long de l’année est fondamental. Des liens se tissent, des pratiques se développent, (via l’Accompagnement Personnalisé, les enseignements d’exploration, les classes ECLAIR, les CLA - Classes d’élèves ayant le français en langue étrangère -,  les dispositifs de décrochage, les clubs et les projets innovants) car nous pilotons ce projet toujours dans le sens de l’interdisciplinarité, de l’inter-établissement et de l’inter-académique.

Si constituer un jury qui lit pour élire est la condition primordiale pour participer au projet, nous proposons chaque année une palette d’activités visant à renforcer l’action de lecture et l’appropriation des codes du genre :

  • Concours de création de l’affiche de l’édition
  • Concours de critiques d’albums en 4 langues : français, anglais, espagnol, créole (peu de candidats pour le moment)
  • Réalisation des trophées envoyés aux auteurs lauréats du Prix BDz’îles des collèges et du Prix BDz’îles des lycées
  • Projections et analyses filmiques ou thématiques de films en lien avec les albums
  • Création de l’exposition des albums en sélection
  • Organisation de Journées des collégiens du BDz’îles en lycée dans le cadre des Cordées de la réussite
  • Rencontres d’auteurs et/ou ateliers de création
  • Organisation de la cérémonie de proclamation et de remise des Prix

Grâce à cette diversité d’actions, des enseignants de nombreuses disciplines peuvent s’investir : Lettres, Arts (plastiques, audiovisuels, appliqués…), Histoire, Communication, Langues, SES, Histoire des Arts,  Ateliers…

Pour faciliter les échanges, chaque académie dispose d’un coordinateur relais volontaire.

Le fait d’accompagner rassure, crée du lien social entre adultes et entre les élèves amenés à communiquer entre eux autour de leurs lectures et d’un projet commun. 

Lien social… Réseaux sociaux. L’innovation passe aussi par les outils numériques …

Internet et les réseaux sociaux jouent un rôle grandissant, presqu’indispensable, surtout depuis l’élargissement inter-académique. Babélio, réseau social spécialisé dans le partage des lectures et activités autour de ces dernières (critiques littéraires, quizz  etc...) prend une part de plus en plus active dans le dispositif. Lorsque nous élaborons nos sélections par exemple, chacun des membres de l’organisation, où qu’il soit dans le monde, peut ainsi proposer un album à la lecture et émettre un avis sur celui-ci. 

Les formulaires en ligne que nous créons via Google forms nous permettent d’enregistrer les inscriptions, de réaliser des enquêtes  et même cette année de procéder aux votes sans réelle difficulté.

Nous avons même réalisé un quizz BDz’îles sur TNI (Tableau Numérique Interactif). 

Quels sont vos critères de choix ?

Les albums doivent être récents (c'est-à-dire la production éditoriale de l’année), si possible des one-shot (tome unique) afin de ne pas trop grever le budget des CDI des petits établissements.

Le choix se porte souvent sur des albums dont les thématiques peuvent présenter un intérêt culturel et/ou pédagogique. Mais pas seulement, nous avons à cœur de favoriser la lecture-plaisir par la découverte d’une belle histoire et/ou d’une mise en page originale ainsi sélectionnons-nous des albums très variés, scénaristiquement et graphiquement.

Nous préférons pour l’instant que les élèves de 6ème ne soient pas membres de jury. Question de maturité avant tout. Cependant certains albums sont présents dans les deux sélections, collège et lycée pour favoriser les actions de liaison. 

Les albums sélectionnés ont-ils nécessairement un lien avec l’Outre-Mer (réalisation, scénario…) ?

Non, non, ce n’est pas un critère. Nous sélectionnons des albums du monde entier : romans graphiques, albums, comics, mangas, écoles européennes… Tous les univers et genres se côtoient, chacun peut avoir sa place. Mais il vrai que nous restons très attentifs à la création locale car c’est un des objectifs du Prix que de servir à sa promotion. 

Quelle méthode avez-vous mis en œuvre pour procéder aux sélections ?

Un comité de lecture constitué de passionnés de BD (professeurs documentalistes, professeurs de lettres, professeurs d’histoire, professeurs de langue, anciens élèves membres de jurys ou tout simplement amateurs) se constitue dès la clôture d’une édition afin de lire entre 60 et 80 albums et d’établir les sélections collège et lycée de l’année suivante. 

Notre objectif est d’établir les listes dès la mi-juin de manière à permettre à chacun d’acheter les albums sélectionnés. Car l’acheminement des albums est long jusqu’à nous. Cette précaution permet à certains de commencer la mise en place des jurys dès septembre. 

Quel est le calendrier pour les élèves ?

De septembre à mars, ils lisent, débattent et participent aux activités. Ensuite, ils votent en plusieurs étapes : un processus long à expliquer mais qui a fait ses preuves. D’abord dans chaque établissement, puis dans chaque académie, enfin en confrontant les résultats de chaque académie.

Nous connaissons nos lauréats généralement autour d’avril. Nous pouvons alors les célébrer, ainsi que les élèves vainqueurs de tous nos concours. 

Comment financez-vous cette opération ? Quelle est la part du financement pris par les établissements ?

Le financement  est un montage complexe et l’aspect le plus difficile à appréhender, pour nous, vu la nature du projet.

A l’instar de tout projet culturel, un dossier DAAC  porté par deux établissements (un collège et un lycée) est constitué dès le mois de janvier et remis aux différentes collectivités (DAC, Conseil Général et Conseil Régional) au mois de mars/avril. Avec pour résultat, un budget minime de fonctionnement, pour les intervenants du monde de la BD essentiellement, mais aussi pour des intervenants accompagnant des activités tels que les projections ciné, ou des ateliers, etc…

Nous élargissons nos recherches de financements parmi les partenaires privés afin de récompenser les lauréats de concours. 

Nous luttons pour la gratuité des activités pour les établissements, que le volet financier ne soit pas un obstacle, ne pénalise pas les plus éloignés, les plus fragiles. Il ne reste généralement à leur charge que l’achat des albums et quelques transports pour les sorties pédagogiques. 

Quels sont les partenaires de cette opération ?

Les librairies locales sont bien entendues nos partenaires privilégiées ainsi que toutes les structures dédiées au Livre (médiathèques, maisons d’édition, librairies de proximité …). Par ailleurs, depuis la création du Prix, nous nous sommes appuyés sur les conseils avisés et l’expertise d’un libraire spécialisé, Frédéric VILLEFRANQUE (librairie Bédéciné de Toulouse), véritable lien entre les éditeurs et notre comité.

En Guadeloupe, nous sommes également en étroite collaboration avec le Festival Caribéen de la Bande Dessinée et du Manga « Caribulles ». Ce partenariat nous permet d’organiser la journée des scolaires du Prix BDz’îles au sein du festival.  Ce jour là, nous profitons de la visibilité médiatique pour proclamer les lauréats et récompenser les élèves vainqueurs des différents concours.

Par ailleurs le festival participe à la promotion du Prix en mettant tout en œuvre pour prendre en charge, chaque année, la venue d’un auteur de la sélection. Celui-ci devient notre invité commun. Les élèves apprécient vraiment ces rencontres presque magiques. Le hasard a même fait qu’une fois, ce soit l’auteur invité qui a reçu le Prix en lycée. Inoubliable !

Enfin, nous avons eu la chance, grâce à une subvention de la Région Guadeloupe, d’établir un partenariat avec le Musée d’histoire de la Porte dorée de Paris et de faire partie des co-producteurs de l’exposition : Albums, Bande dessinée et immigration 1913-2013 ; et ainsi de  participer à son édition et à sa diffusion dans nos territoires ultra-marins. Une véritable opportunité pour en faire la promotion dans toute la Caraïbe, un vrai cadeau pour les 10 ans du Prix BDz’îles. 

Je me suis laissé dire que vous disposiez d’un autre partenariat, qui fait que peut-être ce Prix est unique…

Oui c’est vrai. Parce que c’est un projet éducatif qui peut avoir sa place dans d’autres institutions, nous avons signé une convention avec l’Association Ciné dans les Murs qui œuvre en milieu carcéral. Le Prix BDz’îles dans les Murs a ainsi vu le jour durant l’édition 2014-2015. 

Que peut-on souhaiter de plus à ce Prix ? Jusqu’où peut-il aller ?

Déjà que l’expérience en milieu pénitentiaire vive et se développe ! Pour ce qui concerne les élèves, nous aurons véritablement gagné notre pari quand ce projet touchera toutes les académies d’Outre-Mer et qu’il bénéficiera d’un soutien ministériel facilitateur. Votre intérêt pour ce projet contribuera à sa reconnaissance. En tout cas, nous l’espérons. 

Merci à vous !