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Robert Pagès, une nécessaire redécouverte par les sciences de l’information

par Olivier Le Deuff,
[avril 2018]

Mots clés : sciences de l'information, langage d’indexation, documentologie, documentification

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Robert Pagès est connu dans des domaines qui en général ne sont pas nécessairement ceux de la documentation. Connu comme homme de science, psychologue social au CNRS, et ancien résistant, Robert Pagès mérite une reconnaissance de la part des professionnels de l’information ainsi que par les sciences de l’information et de la communication.

Il est probable qu’on va entendre à nouveau parler de Robert Pagès durant les prochaines années au niveau des sciences de l’information.

 

 

Une nouvelle fois, je dois reconnaître que c’est Michael Buckland qui a relancé l’intérêt pour Robert Pagès au niveau de l’histoire des sciences de l’information durant le colloque ISKO France Paris 2017. On trouve toutefois quelques rares mentions dans des travaux autour de l’histoire des sciences de l’information (Bourre, Ibekwe-Sanjuan).

Robert Pagès est né en 1919 dans le lot à Belmontet. Il va mener une vie intellectuelle et politique riche qui ne va s’arrêter qu’avec son décès en 2007.
Au final, peu de travaux abordent le rôle documentaire de Pagès, notamment depuis une bonne décennie. Cet article cherche justement à mettre en avant certains aspects pour des travaux complémentaires qui apparaissent désormais essentiels.

Un activiste politique

Robert Pagès va très jeune développer un intérêt politique en développant la « Ligue internationale des combattants de la paix ». Intéressé par les idées libertaires puis marxistes, il va adhérer au parti communiste en 1941, mais en se positionnant sur une logique trotskyste puisqu’il rejoint le POI (Parti Ouvrier Internationaliste) en 1943. Son engagement est lié à sa mobilisation militaire initiale puis à son engagement dans la résistance qui le fait entrer dans la clandestinité. Pagès n’a pas cherché à vanter ses actions résistantes, beaucoup de ses collègues le découvriront par la suite.

Plus tard, il va marquer ses distances avec le parti communiste et même les mouvements trotskystes en considérant d’ailleurs que l’URSS ne constitue pas le modèle par excellence et le qualifie même d’état impérialiste stalinien. Il déplore également que le trotskysme n’ait été qu’un modèle associé. Pagès, le camarade Rodion selon son nom de résistant, va surtout s’investir dans une autre organisation politique naissante, l’OCR (Organisation Communiste Révolutionnaire). Il est un militant très engagé et écrit beaucoup dans les publications du mouvement. Le mouvement finit néanmoins par entrer en crise et Pagès va privilégier une approche plus anarchisante qui s’explique aisément par une volonté et une méfiance à l’égard des pouvoirs trop centralisés. Son approche privilégie une « …auto organisation politique des ouvriers […] pas de parti révolutionnaire avant que les masses ne déclenchent spontanément un mouvement révolutionnaire et créent une situation révolutionnaire […] Le parti est un produit de la révolution prolétarienne, pas sa cause. » (Rodion, 1946).

Cette vision aboutit à une nouvelle logique organisationnelle. En juin 1946, il précise sa pensée anarchiste :
« Nous entendons montrer par-là que l’anarchie, au sens littéral du mot (absence d’autorité supérieure) n’est pas dans le cas du prolétariat, le contraire, mais la condition même de l’organisation, qui est le produit de la libre spontanéité de la conscience ouvrière. »
Sa proximité théorique avec l’anarchisme se construit néanmoins avec une volonté de conserver une volonté révolutionnaire et une lignée communiste plutôt que d’interférer avec le mouvement anarchique traditionnel. Il souhaite développer un anarchisme réaliste plutôt qu’idéaliste.

 

Élève de Georges Canguilhem

Il effectue ses études à Toulouse où il va avoir, en 1937, Georges Canguilhem comme professeur de philosophie au lycée Fermat. Ce dernier prépare le concours de l’agrégation et est déjà engagé politiquement avec un pacifisme revendiqué ainsi qu’un antifascisme. Les liens vont se poursuivre par la suite tant au niveau scientifique que politique entre les deux hommes. Pagès obtient en 1942 un Diplôme d’Études Supérieures avec un travail sur Genèse et sens du mythe et de la fabulation.

Arrivé à Paris en 1945,  il mène des études de psychologie à l’Institut de Psychologie Henry Piéron, ainsi que des études de documentation à L’UFOD (Union française des organismes de documentation), ce qui lui vaudra d’obtenir en 1948 un Diplôme de Documentation spécialisé. C’est durant cette même période que Pagès va mener ses activités en tant que camarade Rodion au sein de l’OCR. Cette période est extrêmement riche pour Pagès puisqu’il va produire durant cette période de nombreux écrits, ce que l’analyse du fonds d’archives [1] nous permet de mesurer.

 

1946-1948, les années de formation documentaire et de production théorique

Il se  dégage néanmoins une année 1948 intéressante en ce qui concerne la documentation. Il va suivre à partir de 1946, les cours au sein de l’UFOD où exerce Suzanne Briet [2]. Durant cette période, pendant laquelle il a déjà glissé de la philosophie à la psychologie sociale, il va découvrir plusieurs travaux infodocumentaires qui vont l’influencer (Rangannathan, Georges Cordonnier notamment).
Il va obtenir durant cette année son diplôme en rédigeant un travail d’études de 150 pages, intitulé Quelques problèmes de classification théorique et encyclopédique.

Par la suite, son intérêt pour la documentation va se poursuivre lors de son entrée en 1951 au CNRS en tant que chargé de recherches où il va développer le laboratoire de psychologie sociale dont il ne sera pas le directeur (Jean Stoetzel et Daniel Lagache sont les responsables officiels), mais l’élément moteur. C’est dans ce cadre qu’il va produire des réflexions, des outils et des méthodes pour traiter l’importante documentation du laboratoire :

« Au début des années soixante-dix, la Bibliothèque du Laboratoire était probablement la plus complète d’Europe : on y trouvait tout ce qui relevait du domaine, notamment les collections complètes de Revues scientifiques. A son propos et à propos de fonds documentaires de tous genres (le Laboratoire avait, par exemple, hérité des Archives de Godin et du Familistère de Guise), Robert Pagès avait mis au point, bien avant Gardin, un système de classification complexifié jusqu’à un certain ésotérisme, que le Service de Documentation maîtrisait avec rigueur et virtuosité. Le va-et-vient de l’information entre les membres du Laboratoire et avec les correspondants d’autres laboratoires était constant et lui-même codifié. » (Deconchy)

L’expression de « document » est employée dans le titre de certains travaux de Pagès notamment en ce qui concerne les États-Unis (Documents sur la vie sociale aux États-Unis), ce qui montre l’intérêt de Pagès pour le document lorsqu’il travaille sur d’autres champs d’études.

Le CODOC

Robert Pagès est également connu pour son langage d’indexation, le CODOC ou analyse codée qu’il applique à la bibliothèque de son laboratoire et qu’il crée en 1954. Le langage s’inspire des travaux de Georges Cordonnier et son système Selecto de fiches qui est un système de lecture optique de fiches avec des perforations. On utilise la logique de la mécanographie pour manipuler les fiches. Le langage précède le SYNTOL développé par Jean Claude Gardin quelques années plus tard.

L'analyse codée ou CODOC a pour but classer de façon méthodique tous les documents et de procéder à leur analyse à des fins de résumés ou de mécanographie.

Le projet est décrit par Rosalba Palermiti :

« En s'inspirant du fonctionnement du langage en général, mais aussi de la logique et de l'algèbre, elle consiste en l'utilisation d'un lexique et d'une grammaire répondant à trois critères : une capacité constructive (créer des notions non prévues), une fonction classificatoire multiforme (choix d'exprimer certaines relations de rangement et de divisions parmi d'infinies possibilités), une valeur expressive (prononçabilité, valeur mnémotechnique par exemple). Le lexique est constitué d'un répertoire alphabétique de morphèmes artificiels peu hospitalier, mais indéfiniment fécond par combinaison. (ex ab=méthodologie). Les phonèmes de base (les lettres de l'alphabet) désignent des objets, des processus ou des démarches évitant ainsi, à la différence des classifications, tout ordonnancement hiérarchique doctrinaire (ex : a=démarche scientifique, d=système formel, etc.). La grammaire comporte deux aspects : la morphologie, codes alphanumériques, qui consiste à reconstruire des expressions de la langue, et la syntaxe constituée de règles d'affixation. Nous sommes ainsi en présence d'un langage artificiel phonoclassificatoire (idée reprise de Cordonnier) » (Palermiti, 2000)

Le système apparaît ambitieux, complexe et requiert de fortes compétences pour sa mise en place.

Mais outre ce travail d’indexation, Pagès va produire des éléments théoriques qui sont finalement moins connus désormais. Un article clef va être ainsi produit dans la revue de la FID (Fédération Internationale de Documentation) en 1948.

 

« Un essai de documentologie » (1948)

On connaît parfois l’expression de documentologie sous la plume de Jean Meyriat, ou bien encore celle de Robert Estivals voire de Robert Escarpit qui reprennent ainsi un terme utilisé par Paul Otlet, notamment pour désigner l’étude scientifique des documents. Pourtant, la première théorie documentologique après celle de Paul Otlet est à mettre à l’actif de Robert Pagès. Et ce n’est pas un article anodin, loin de là.

 

Un point clef : l’affaire du gorille en cage

On connaît tous l’histoire de l’antilope de Suzanne Briet qui est un document lorsqu’elle est dans un zoo comme elle l’explique dans son texte de 1951. Voici ce qu’écrit Pagès quelques années plus tôt :

« 46 Echantillons et auto-documents,

460 Un « objet unique » ou membre d’une collection de  semblables peut-être conservé et servir de „document” sur  un domaine auquel il se rattache, ou bien sur ses propriétés  objectives directes, 1) Individuelles ou 2) spécifiques. Dans le second cas il s’agit d’un échantillon : une momie anonyme d’Egypte, un gorille dans une cage, un morceau de Spath.
Dans le premier cas le document transmet des renseignements sur lui-même (chapeau de Napoléon, aérolithe singulier). C’est alors un « auto-document ». En fait, il n’est tel que moyennant l’adjonction de symboles verbaux ou plus  élaborés (dénomination, dates, historique descriptif, cote classificatoire) qui le relient à des ensembles symboliques différents. »


Notre antilope est donc d’abord un gorille !  Mieux que cela, Pagès ajoute un concept à ce cas de figure en le qualifiant d’auto-document. On va finalement perdre par la suite l’utilisation de ce concept en reprenant l’exemple dans le travail de Briet.

Buckland avait raconté qu’il pensait être le premier à avoir théorisé le fait que des animaux pouvaient être des documents avant de découvrir que Briet l’avait déjà dit 30 ans plus tôt. Désormais, il convient d’en accorder la primeur à Pagès.
Sur cette extension documentaire, Pagès ne s’arrête pas là :

« 4631 La documentation diffuse et le tourisme.

L’expansion documentaire notamment  étatique pousse bien plus loin la systématisation de ce type de processus: elle « documentifie » (transforme en Musées et spectacles vivants) les sites ou habitations quelle classe, les espèces végétales,  animales et parfois les mœurs, conduites ou même races humaines dont elle favorise la conservation. Dans ce dernier cas, la documentation ethnographique voisine avec la documentation zoologique et fait de l’homme lui-même un document persistant et passif. Le tourisme, depuis longtemps section normale de l’éducation des hautes-classes, se répand dans les masses (congés payés, Auberge de la jeunesse) et tend à associer à tout l’habitat humain une fonction secondaire de documentothèque. Comme un animal de parc zoologique, le village escarpé de Rocamadour ou un chantier de constructions navales portent l’étiquette documentaire d’une mention sur un guide ou d’une publicité de journal local (annonçant le lancement d’un bateau. »

Pagès met en avant un processus de documentification : on est bien dans l’époque de l’expansion documentaire décrite quelques années plus tôt par Otlet, et on voit ici plusieurs aspects de cette extension ou expansion. Mais évidemment, on s’aperçoit que Pagès n’hésite pas à évoquer le fait que l’homme peut être de fait une sorte de document passif… soit 60 ans avant qu’Olivier Ertzscheid évoque ce cas de figure [3]. Finalement, la documentification est le processus qui fait que quelque chose ou quelqu’un peut être un document, ou plutôt  être fait document. L’auto-document permet de considérer qu’un élément particulier devient document par lui-même.

Rosalba Politi avait donc bien raison de parler en 2000 de Pagès comme un des préfigurateurs au même titre que Gardin et De Grolier pour les sciences de l’information.

La question documentaire est corrélée à des changements sociaux, culturels et intellectuels. Pagès adopte dans ce cadre un positionnement qui évite les conservatismes.

« 47 Mutations intellectuelles corrélatives.

Le développement de cette zone de transition semi-documentaire est une nouvelle preuve de la réduction de l’opposition traditionnelle du domaine « vie et expérience » et du domaine eculture et document ». Comme l’éducation moderne, la culture tend à être « une vie », c’est-à-dire une multiplication pour l’individu, de quasi-expériences présentées par les techniques documentaires nouvelles. On ne peut traiter ici du renforcement de cette tendance par des faits du domaine extra-culturel. Simplement, le verbalisme formel des clercs, instrument d’une métaphysique sans contenu empirique et vidée de son contenu affectif-mythique, semble en voie de liquidation. On ne peut s’attarder un instant à déplorer que l’intelligence « se perde » au profit de l’image et de la sensation : images et sensations authentiques et toutes vives fournissent seulement les matériaux d’un type d’intelligence différent de l’intelligence par phrases, type assurément moins approximatif, plus rapide, plus étendu, plus lié à la pratique. Tant pis pour les intelligences d’ancien modèle qui font de leur déclassement une affaire de « barbarie » et de « civilisation ». La question sociale-culturelle la plus grave n’est pas là. »

 

Le romancier

Pagès va écrire des romans. L’exigence, paru en 1964, et Itinéraire du seul, tandis que La Méditation sauvage est davantage un ouvrage de développement personnel (un extrait est disponible en ligne [4]).

Pagès démontre une capacité non seulement à être interdisciplinaire, mais à multiplier les différents types d’écriture.

 

Briet-Pagès : qui influence l’autre ?

Lorsque Buckland évoque l’antériorité de la conception de Pagès par son écrit sur la fameuse antilope au colloque ISKO Paris 2017, il se demande si cela est la conséquence d’une discussion avec Briet durant les années de formation documentaire de Pagès. Pour Sylvie Fayet-Scribe qui était présente, cela ne fait aucun doute que l’idée provient de Briet. Seulement ici, quelles preuves documentaires avons-nous ? Si on s’appuie sur la logique documentaire et notamment les définitions du document développées par les organisations documentaires internationales et par Briet elle-même en 1951, un document est une preuve à l’appui d’un fait. Désormais, il faut considérer que documentairement l’antériorité théorique revient à Pagès… même si l’idée doit circuler dans les discussions probablement depuis les années 20. Il restait toutefois à la théoriser noir sur blanc.

Buckland explique ainsi que la référence HAK qui figure dans l’ouvrage Entre Aisne renvoie à Hugo Andres Krüss, un bibliothécaire allemand qui a souvent joué double jeu pour préserver les livres notamment français durant la Seconde Guerre mondiale avant de se suicider dans une bibliothèque berlinoise. Bref, la relation est peu aisée à comprendre désormais entre Briet et Pagès, mais mériterait un travail de mise en relation des corpus respectifs. Pagès est cité à deux reprises par Briet dans Qu’est-ce que la documentation. La version en ligne de Martinet évoque justement une influence potentielle de Pagès sur Briet.

Quelque part, si subsistent encore actuellement des oublis ou des négligences en ce qui concerne de nombreux auteurs en sciences de l’information, Robert Pagès en fait partie, à la fois parce qu’il a obtenu sa légitimité scientifique dans d’autres disciplines, mais aussi parce que leurs travaux s’effectuent dans une période pendant laquelle les sciences de l’information et de la communication n’ont qu’une existence officielle quasiment nulle notamment en France. Cependant, ce travail « archéologique » semble pourtant indispensable à effectuer. Il permettrait d’élargir autant les perspectives épistémologiques que les perspectives professionnelles autour de la documentation.
Une des pistes serait de savoir s’il existe une correspondance entre Suzanne Briet et Robert Pagès et de pouvoir la consulter si elle existe.

 

 

Documentaliste et bibliothécaire

La bibliothéconomie n’est qu’une sous branche en fait de la documentation. L’article de Pagès commence par régler très vite cette question :

« Documentaliste et Bibliothécaire.

Dans l’état actuel des notions admises. C’est un problème de documentoloqie. Cette formulation du problème fait apparaître aussitôt la dissymétrie entre ce qui est relatif au livre et ce qui touche au document en général : le domaine documentaire inclut ou subsume le domaine bibliothécaire. »


Pagès règle finalement assez simplement le problème et on peut regretter que cette logique ne soit pas imposée plus largement au niveau de la formation, car on avait ici clairement les bases de futures écoles en sciences de l’information. Le reste du texte est tout aussi puissant et efficace théoriquement. Surtout, Pagès évoque clairement un principe de formation :
« La formation documentaliste générale pourrait devenir une propédeutique commune à ces spécialités, en même temps que la préparation au travail particulier de coordination documentaire. »


Une conception élargie du document et une vision scientifique

La définition du document de Pagès comprend justement ce point de vue extensif du document :

« 13 Document.

Est document d’après 1’UFOD (dont le point de vue est répandu internationalement), « toute base de connaissance fixée matériellement et susceptible d’être utilisée pour consultation, étude ou preuve ». La formule entérine le fait que, depuis une époque assez récente, on fait usage pour « consultation, étude ou preuve », et cela systématiquement de toutes bases de connaissance autres que le livre ou, plus généralement l’imprimé: savoir des bases graphiques non scripturales, picturales (iconographiques en général), iconographiques automatiques (photographie) fixes ou mobiles (cinéma), plastiques(des stéréogrammes aux sculptures et aux documents immeubles: les monuments). Ajoutons-y, et c’est l’essentiel on le verra, d’après les questions esquissées ci-dessus, les documents qui ne résultent pas d’une imitation d’un objet, mais qui sont directement l’objet chargé de renseigner sur lui-même (animaux vivants ou morts, plantes). On sait toutefois qu’un tel document n’est constitué comme tel que par l’adjonction d’un document auxiliaire, d’une signalisation généralement scripturale, qui l’intègre dans un ensemble documentaire ou si l’on veut, dans un document circonscrit. »

Pagès reprend donc la citation de l’UFOD, mais en fait néanmoins une critique plus loin, notamment en interrogeant tous les aspects, que ce soit le concept de base de connaissance et en interrogeant la question de la matérialité (qu’est-ce qui n’est pas matériel finalement ?) et les différents usages qui diffèrent selon l’étude ou la consultation.

La critique de Pagès va plus loin et elle est sans appel :
« La définition de l’UFOD est faite par des compétences pour des compétences : elle paraît bonne parce que des documentalistes l’entendent à demi-mot. C’est bien ce qui fait qu’elle est mauvaise. »

Pagès introduit donc une forme de complexité dans l’étude documentaire, en traçant des perspectives plus scientifiques, mais qui ne soient pas scientistes. En tout cas, il souhaite introduire un caractère psychologique dans l’étude du document notamment pour sortir d’une vision trop technicienne et réductrice telle qu’elle est exprimée dans la définition de l’UFOD.

Or, pourtant Pagès y a été formé, ce qui marque à la fois comme une filiation, mais aussi une rupture. D’ailleurs, son article se situe dans la revue dans une partie nommée : « partie non officielle ».
Il y introduit également des éléments symboliques corrélés au document.
Sans rentrer dans le détail, on peut considérer que Pagès avait, dès 1948, élargi la question documentaire aux aspects psychologiques et sémiotiques : « un document, c’est un symbole ou un groupement de symboles naturellement ou artificiellement capable de durer au-delà du moment de son émission. »

On a vu les influences marxistes de Pagès et on la retrouve avec intérêt dans une analyse du processus documentaire qui est d’ailleurs décrit par Briet en 1951 et qui fait parfois ressembler la chaîne documentaire à une chaîne industrielle sans aucune critique. Pagès est bien plus clairvoyant :
« Le premier effet de l’industrialisation actuelle du travail intellectuel (souvent inspirée des techniques administratives industrielles), c’est d’altérer les vieux métiers intellectuels artisanaux, tant du chercheur que du bibliothécaire, et de transformer les uns les autres en travailleurs parcellaires, non détenteurs individuels de leurs moyens de production , liés à une machinerie physique et sociale de plus en plus massive et complexe sur laquelle la majorité d’entre eux n’a aucun contrôle, mais qui est toutefois susceptible d’organisation « planifiée » comme jamais auparavant. Devant cette « machinerie », il n’y a pas le recours d’une conscience ou d’une intelligence qui « dépasse », car c’est cette machinerie qui est justement le facteur principal et plus efficace de l’intelligence humaine actuelle. Plutôt que d’en gémir ou de rêver aux paradis perdus et à Léonard de Vinci (génies perdus),  mieux vaut en analyser le processus, afin de chercher une réaction adaptée, efficace. »

On voit que Pagès introduit une systémique et qu’il pense la documentologie comme une science de l’information aux ambitions importantes puisqu’elle va s’intéresser à tous les éléments qui sont en train de se transformer.  Si Briet va chercher à développer les leviers en matière de formation aux compétences documentaires, Pagès appelle à développer la documentologie pour réaliser des études nouvelles :
«  Si des formes anciennes du symbolisme (langage), de la production et de la distribution documentaire (Livre), y perdent leur hégémonie, ce n’est grave que pour ceux qui ne peuvent s’adapter au processus (les « livresques »). Quant à l’effet social concret, on en a vu un aspect : niveau culturel semi-empirique des masses, différenciation culturelle sans doute accrue. Déterminer les corrélations de cet effet serait un autre problème plus grave, théorique et pratique. Cela suffit cependant à indiquer le genre de contributions et de problèmes que la technologie culturelle et, notamment, la documentologie, pourraient se proposer d’apporter aux sciences de l’homme contemporain. »

Une partie de ce désir va finalement  s’exprimer autour de la psychologie sociale pour Pagès. C’était pourtant une partie du dessein de la documentologie.

Livre versus expérience

Pagès effectue également un travail et une interrogation en ce qui concerne l’opposition entre le livre et l’expérience. Il interroge le fait que cette opposition pourrait s’avérer dépasser :
« Nous aurons toute fois à examiner si l’antagonisme expérience-livre subsiste sous la forme nouvelle et plus générale expérience-document ou si, justement, la généralisation  de la forme documentaire, (avec la prolifération de ses formes particulières), ne tend pas à dépouiller le document de sa poussière symbolique et à le mettre non pas en opposition, mais en transition directe avec l’expérience. Ceci suggère que les formes documentaires s’étendent dans toute une zone de moins en moins lacunaire entre le langage verbal fixé et l’expérience vécue. »

Il reste encore beaucoup d’éléments à découvrir ou à redécouvrir sur Robert Pagès qui tout comme Jean-Claude Gardin, comme le disent Rosalba Palermiti et Yola Polliti, ont « boudé le processus de reconnaissance des SI ».
Il sera sûrement nécessaire d'ouvrir d’autres pages à propos de Robert Pagès.

Notes de bas de page

[1] Inventaire du fonds Robert Pagès [en ligne]. Site Robert Pagès, partie « Documentation », format PDF [consulté le 21 avril 2018]. http://www.robert-pages.com/

[2] Suzanne Briet, par Marie-France Blanquet [en ligne]. Savoirs CDI, 02/2007 [consulté le 21 avril 2018]. Opens external link in new windowhttps://www.reseau-canope.fr/savoirscdi/societe-de-linformation/le-monde-du-livre-et-de-la-presse/histoire-du-livre-et-de-la-documentation/biographies/suzanne-briet.html

[3] Olivier Ertzscheid. « L’homme est un document comme les autres : du World Wide Web au World Life Web ». Hermès, La Revue-Cognition, communication, politique, CNRS-Editions, 2009, pp.33-40. HAL archives-ouvertes.fr [en ligne, consulté le 21 avril 2018]. https://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00377457v1/document

[4] Robert Pagès, la méditation sauvage [extrait en ligne]. Revue 3e millénaire, 18/06/2011 [consulté le 21 avril 2018]. http://www.revue3emillenaire.com/blog/la-meditation-sauvage-par-robert-pages/

Pour aller plus loin

Bibliographie et webographie 

Œuvres de Robert Pagès

  • Pour cet article, nous nous sommes particulièrement appuyé sur cet article très riche : Robert Pagès (1948). Transformation documentaire et milieu culturel (essai de documentologie). Revue de documentation, p. 53-64.
  • Le travail diplômant de Pagès en documentation : Robert Pagès (1948). Quelques problèmes de classification théorique et encyclopédique. Paris. Union française des Organismes de Documentation Diplôme de Documentation spécialisée, 150 p.

Autres références consultées

  • Robert Bourre (2002). Les Origines des sciences de l’information et de la communication: Regards croisés. Presses Univ. Septentrion.
  • L’article suivant m’a permis de retracer l’itinéraire politique, toutes les citations politiques sous le nom de Rodion ont été trouvées dans ce travail : Tomás IBAÑEZ. Robert Pagès : A la croisée de la psychologie sociale et de la sensibilité libertaire. Les cahiers psychologie politique, numéro 28, Janvier 2016 [en ligne, consulté le 21/04/2018]. http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=3230
  • Fidélia, Ibekwe-SanJuan (2012). La science de l'information. Origines, théories et paradigme. Hermès-Lavoisier.
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