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Robert Estivals, chercheur avant-gardiste en SIC

par Olivier Le Deuff,
[novembre 2016]

Mots clés : théorie de l'information et de la communication

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©Martial Verdin. FORM@FFICE

Le personnage du mois vient de nous quitter cet été, le 10 août 2016. Né à Paris en 1927, il était assurément un des chercheurs les plus importants en sciences de l'information et de la communication, même si son œuvre reste encore assez méconnue, notamment auprès des plus jeunes générations.

L'autre Robert des SIC

Pourtant, Robert Estivals, c'est l'autre Robert des SIC et avec Robert Escarpit l'autre Robert de l'Université de Bordeaux. Les deux hommes ont travaillé sur des thématiques proches. L'Encyclopédie des sciences de l'information de 1973 signalait déjà dans un article consacré aux sciences de l'information en France que Robert Escarpit et Robert Estivals enseignaient dans la même université [1]. Effectivement, ce dernier a été professeur à l'Université Bordeaux 3 (actuelle université Bordeaux-Montaigne) de 1968 à 1993.

Robert Estivals mérite un examen plus approfondi et cet article se veut le début d'une redécouverte de son œuvre.

Robert Estivals est difficile à définir tant son activité foisonnante et ses divers centres d'intérêt nous offre un parcours intéressant qui l’ont amené à obtenir un double doctorat en histoire (1962) et en lettres (1971). Sa thèse sur le dépôt légal sous l'Ancien Régime est alors remarquée et constitue un travail important pour l'histoire du livre, salué notamment par Henri-Jean Martin et très utilisé par la suite par les historiens du livre français et étranger, comme Robert Darnton.

Avant de mener une carrière d'enseignant-chercheur, il a été attaché de recherche au Opens external link in new windowCNRS dès 1963 et a participé aux premières manifestations qui ont constituées le socle du champ disciplinaire des SIC. Il a figuré parmi la dizaine de chercheurs les plus souvent présents dans les premières réunions et colloques dans le domaine. Il fut membre du Conseil national des universités en 1983.

Un avant-gardiste

Estivals s'est inscrit dans plusieurs mouvements d'avant-garde, dont le lettrisme d'Isidore Isou qu'il quitta pour l'ultra-lettrisme avec François Dufresne et Jacques Villéglé, puis le signisme et surtout le schématisme qui sera un de ses principaux objets de recherche et d'expérimentation durant sa vie et sa carrière. Très vite, des désaccords sont apparus avec Guy Debord et l'Internationale situationniste à travers la revue Grâmmes notamment. Debord eut du mal à supporter les critiques d'Estivals, lequel annonçait l'échec assuré du situationnisme. Les deux hommes ne s'appréciaient guère au final, d'autant qu'Estivals avait dénoncé la mégalomanie de Debord et de bien d'autres personnes parmi les avant-gardes. C'est aussi dans la revue Grâmmes que les réflexions sur le signisme sont apparues, avant qu'Estivals n'aborde une nouvelle dimension théorique dans le schématisme, qu'il faut comprendre à la fois comme un mouvement artistique, une avant-garde, mais également comme un mouvement théorique et scientifique.

Robert Estivals était également un peintre. On trouve une mention de Raymond Queneau à son égard avec une citation qu'Estivals a reproduite au début du second volume de L'histoire du schématisme et que nous ne pouvons résister à reproduire ici :

« 2784.— Estivals montre des schémas peints par lui qui doivent signifier la tendresse (un point d'interrogation couché), l'œuvre… L'un d'eux a une tête de taureau… Lui-même ne sait plus ce que c'est. (16 février) »  Raymond Queneau. Journaux, 1914-1965 Edition établie par Anne Isabelle Queneau. NRF-Gallimard, 1996, p.11083. »

Le schématisme

En 1993, il ouvre la Opens external link in new windowMaison du Schématisme à Noyers-sur-Serein, dans la cité médiévale où il vivait depuis 1992 avec son épouse, et qui deviendra un musée dédié aux différentes réflexions et productions de ce mouvement.

Le schématisme fait suite au signisme, comme l'a expliqué Estivals dans son Histoire du schématisme. Inspiré par Ferdinand de Saussure, le schématisme marque une étape supplémentaire :

« La troisième phase de ce mouvement signiste est celle du signe symbolique. Elle commence à se produire. Elle semble correspondre à la prise de conscience générale de l'évolution du mouvement. Elle parait se manifester par la composition de schémas. Elle se définira peut-être par le terme de Schématisme. » (Grâmmes, n°5, p.29).

La logique scientifique de la schématisation est une tentative pour produire une théorie générale de la communication, de la connaissance et du langage.

Bibliométrie

Robert Estivals était également un visionnaire et un chercheur qui a mêlé plusieurs héritages scientifiques en articulant méthodes qualitatives et méthodes quantitatives. Il était, en ce sens, un préfigurateur du courant actuel des sciences de l'information et de la communication qui s'intéresse aux humanités digitales :

Or, depuis déjà une quarantaine d'années, l'économie est passée de l'utilisation de ces méthodes, qui furent celles de Simiand et de l'Université de Harvard notamment, à l'élaboration de la méthode schématique des modèles, dans le cadre de l'économétrie, utilisant des mathématiques de plus en plus complexes, dont tous les auteurs se plaisent à reconnaître l'utilité. La même évolution s'est retrouvée avec un décalage, en matière de statistique linguistique. C'est dire que la statistique du livre, parente oubliée aussi bien de la statistique économique que de la statistique linguistique, ne saurait à son tour prendre son plein essor sans se soumettre à l'expérience des méthodes qui ont prévalu dans des domaines dont elle dépend fréquemment.

On comprendra dès lors qu'une des orientations immédiates de la statistique du livre doive être de renouer avec les statisticiens et les mathématiciens de façon à faire sortir ce domaine au plus tôt du cadre littéraire dans lequel il s'est jusqu'ici développé [2].

Une filiation dans la lignée de Paul Otlet

La préface rédigée par Robert Estivals pour la réédition du Traité de Documentation est un plaisir de lecture tout en resituant Paul Otlet de façon à ce qu'il continue de nous éclairer.

Le traité de documentation constitue donc une source pour toute recherche moderne… Un phare pour tous les bibliologues de la deuxième moitié du 20e siècle. Par rapport aux travaux fragmentaires nécessaires, mais limités il indique la voie impérative de la synthèse internationale pour la compréhension des faits de l'écrit. Il nous invite à réactualiser ses apports : à nous organiser, ce qui vient d'être fait, avec la création à Tunis, en 1988, grâce â Moncef Chenoufi et Bechir El Fani et à l'appui de l'UNESCO., de l'Association Internationale de Blbliologie. L'A.I.B. répond ainsi à Otlet un siècle environ plus tard qui avait créé l'Association Internationale de Bibliographie. Il nous oblige alors à dépasser les clivages d'écoles, les intérêts personnels ou régionaux pour ne considérer objectivement que le développement de cette science. Il nous invite aussi à créer une tradition historique sans laquelle aucune discipline ne peut durer. Il nous conduit à mieux situer nos apports récents qui ont permis de faire évoluer la bibliologie et d'en faire la science de l'écrit, l'une des sciences de l'information et de la communication, celle qui vise à expliquer la communication écrite [3].

Ce qui est important dans cette filiation, c'est le fait qu'Estivals s'inscrivait dans une vision qui n'était pas librocentrée :

« L'objet de la bibliologie pour Otlet n'est pas seulement le livre. Il intègre dans son ouvrage « les substituts” du livre » : le film, la photographie, bref les médias existants à son époque. La bibliologie est même confondue avec la documentologie. Il est manifeste qu'Otlet perçoit déjà la nécessité d'élargir la problématique du livre à celles des documents, de tous les médias. La question de la communication est sous-jacente. Les cadres scientifiques et méthodologiques de la bibliologie sont établis. Il reconnaît que le livre, bien que faisant l'objet de l'étude de la bibliologie, peut être aussi envisagé sous diverses perspectives : la linguistique, la technologie, la logique, la psychologie, la sociologie. » (Estivals, 1987, p 13).

Estivals déplorait d'ailleurs que la notion de livre ait perdue sa portée générale, lié au support d'écriture initialement, mais qui a été peu à peu normé pour faire du livre un objet de plus de 48 pages différent d'un périodique. Or, le livre en tant que biblion désigne d'abord ce qui est écrit, (ce qui a d'ailleurs donné le mot bible). Hélas, la normalisation a abouti à une restriction de sa portée.

La bibliologie

Robert Estivals co-fonda et présida l'AIB ou Association Internationale de Bibliologie, créé en 1988 à la suite d'un colloque international à Tunis. L'association via les différents numéros de la revue Schéma et schématisation a mobilisé plus de 300 chercheurs dans pas moins de 35 pays.

Le concept est aujourd'hui quasi disparu ou peu employé. Étrangement, le réseau international semble ne pas avoir su transmettre le flambeau à des membres plus jeunes qui auraient pu davantage théoriser et proposer des pistes en ce qui concerne Internet, le web ou le numérique qui est certes parfois abordé, mais qui constitue une difficulté théorique.

Pourtant, la bibliologie scientifique appliquée devait prendre la suite d'une bibliologie encyclopédique selon Estivals dans une démarche davantage rigoureuse a priori.

« La bibliographie constitue, sur le plan historique, la première phase, de nature descriptive, de la constitution d'une science de l'écrit ou bibliologie. » (Estivals, 1987, p.9)

Cette démarche initiée par Otlet est donc reprise par Estivals et ses collègues. Dans cette perspective, Otlet, avec son Traité de documentation, fait basculer l'histoire de la bibliologie encyclopédique à la bibliologie scientifique. Il est donc le précurseur de l'Association Internationale de Bibliologie fondée à Tunis en 1988, soit plus d'un demi-siècle plus tard [4].

La bibliologie s'inscrit dans un mouvement scientifique plus large :

« La bibliologie est la science de l'écrit, l'une des sciences de la communication et de l'information. Elle constitue l'une des sciences sémiologiques à partir du critère de signe d'écriture et l'une des sciences documentologiques et médialogiques par son support. Comme les autres sciences de la communication, elle comprend l'éditologie, la systémique et la sociologie politique. » (Estivals, 1987, p.28)

Parmi les chercheuses impliquées dans ce travail bibliologique, on peut citer Marie-France Blanquet, que les lecteurs de la rubrique « Le personnage du mois » sur Savoirs CDI connaissent bien, qui a régulièrement contribué à la Revue de Bibliologie et qui a défendu à plusieurs reprises la discipline. On lira également avec profit les travaux de Joumana Boustany, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication, qui a écrit sa thèse sous la direction de Robert Estivals, et plus particulièrement son article explicatif tiré de sa thèse sur la bibliologie [5].

Bibliologie et les sciences de l'écrit

Cette évolution de la bibliologie implique un horizon plus large. Ainsi, la bibliologie n'est qu'une partie de la documentologie :

« La constitution d'une typologie des documents permet ainsi de positionner l'écrit. C'est un objet fabriqué par l'homme ; il est porteur d'une information accessible directement ; il l'est grâce à son système de signes fixés et conventionnels enregistrant la pensée. Dès lors la bibliologie, science de l’écrit, ne constitue qu'une partie de la documentologie, science du document. »

La bibliologie n'est donc pas une discipline isolée. Plusieurs néologismes tournent ainsi autour de la bibliologie : l'informatologie, la communicologie et la documentologie. Ces expressions inspirées par Otlet seront utilisées par Estivals, mais également par Jean Meyriat et Robert Escarpit.

L'ensemble place la bibliologie stratégiquement au sein des SIC, mais implique une réflexion d'une ambition plus grande encore :

« (…) La situation de la bibliologie dans les sciences de l'information et de la communication fit ressortir le critère dont la bibliologie avait besoin : l'écrit. » (Estivals, 1987, p.18-19)

Dès lors, l'enjeu est de penser l'ensemble des sciences de l'écrit. A cet effet, en 1976, Robert Estivals fonde la Société de bibliologie et de schématisation autour des sciences de l'écrit et publie le livre : La bibliologie. L'ouvrage Les sciences de l'écrit paru en 1993 constitue une expérience nouvelle en matière de publication scientifique en réunissant 84 auteurs de 18 pays différents. L'ouvrage reste un livre, mais présente un potentiel hypertextuel, et oscille entre dictionnaire et encyclopédie. Parmi les auteurs figurent Robert Escarpit, Jean Meyriat, François Richaudeau, mais également des auteurs étrangers comme Abraham Moles [6].

Vers une théorie générale des SIC ?

Estivals cherchait à sortir la communication par le haut en évitant de la laisser dans les seules perspectives historiques et sociales pour lui permettre d'atteindre une perspective réellement scientifique qui consiste à proposer une théorie générale pour exposer et expliquer des faits. Il s'inscrivait en cela à rebours de la position de Bernard Miège et de ceux qui constituent une « génération dissolvante » en réfutant la perspective réellement scientifique des SIC et lui faisant perdre de fait son crédit scientifique. Ce reproche adressé finalement à la génération qui a succédé aux fondateurs de la discipline est particulièrement abordé dans le troisième tome de la Théorie générale de la schématisation consacré plus particulièrement aux théories de la communication.

Il établit avec Jean Meyriat la première classification des sciences de l'information et de la communication. On peut retrouver dans l'encyclopédie Les sciences de l'écrit le prolongement de ce premier travail commencé en 1983 dans la revue Schéma et schématisation, publication qu'il a fondée et qui s'avère être un périodique important dans le champ des SIC et plus particulièrement dans celui des sciences de l'information. Cette revue liée à l’AIB est un laboratoire international autour des avancées théoriques et expérimentales.

Dans ce cadre, et après avoir travaillé sur la bibliologie et la documentologie, Estivals a cherché à étudier la communicologie de façon plus rigoureuse, notamment pour dépasser les premières théories d'Escarpit et pour mieux comprendre ce qui se produisait dans les têtes des émetteurs et des récepteurs.

« L'étude étymologique du concept de communication a, depuis longtemps, montré qu'il s'agit de l'action (a tion) de mettre en commun. Le problème fondamental est donc de connaître la relation (medium, moyen, intermédiaire) et les transformations de l'émetteur et du récepteur par l'action de la relation » (Estivals, 2002,p ;17)

L'objectif initial était bien de sortir la communication des autres disciplines qui l'abordent. Ce cadre diffère quelque peu des logiques qui vont être conduites après et qui accordent un poids prépondérant à une communication qui néglige l'information. Or, Robert Estivals nous indiquait clairement l'inverse :

« L'élément central de la communication, c'est l'information. » (Estivals, 1987, p.25)

Évidemment, pour Estivals, cette information ne pouvait être pensée sans le document :

« Le document est un objet porteur d'informations. Cela suppose qu'il est un médium fixé. Sont donc écartés tous les supports fugitifs. A ce point tout élément matériel est, ou peut devenir, un document. » (Estivals, 1987, p.51)

Estivals envisageait également les écrits informatisés en évoquant une bibliomatique, partie de la bibliologie, ce qui n'est pas sans rappeler les écrits d'écrans qui seront étudiés plus tard par Yves Jeanneret et Emmanuel Souchier. La redécouverte de ces travaux démontre le caractère visionnaire sur de nombreux plans d'un chercheur qui fut à l'avant-garde des SIC tout au long de sa carrière et de sa vie.

Un héritage à faire fructifier

Estivals annonçait en 2002, de façon quasi « prophétique », la nécessité actuelle de synthétiser les différentes tendances de l'information communication à la française, ce qui passe notamment par une redécouverte de ses travaux :

Dans l'état actuel de l'analyse, on peut donc penser qu'une nouvelle génération apparaîtra dans les prochaines années quand la génération en place prendra sa retraite de l'Université. Elle aura comme obligation scientifique de faire la synthèse des orientations successives contraires. Elle retrouvera nos propres conceptions (…)

Incontestablement, ce moment est venu.

Pour aller plus loin

Bibliographie

Estivals a beaucoup publié sur un nombre varié de sujets. Si la presse de l'Yonne le qualifiait de « travailleur infatigable », ce n'est pas sans raison. Nous encourageons le lecteur à poursuivre le cheminement en allant consulter les catalogues de bibliothèques pour mesurer l'ampleur de son travail. Pour en retrouver, l'exhaustivité, il suffit de consulter sa notice Opens external link in new windowIdRef.

On peut néanmoins citer les ouvrages suivants : 

  • Estivals, Robert. La bibliologie. Paris, France : Presses universitaires de France, impr. 1987, 1987.
  • Estivals, Robert. Le Livre dans le monde, 1971-1981 : introduction à la bibliologie politique internationale. Paris, France : Ed. Retz, 1983.
  • Estivals, Robert. Schéma et schématisation (1997), ISSN 1283-5234. Biographie, bibliographie, bibliométrie et bibliotique. Noyers-sur-Serein (Yonne), France : Société de schématologie et de bibliologie, 2002.

Notes de bas de page

[1] Kent, Allen, Harold Lancour, and Jay E. Daily. Encyclopedia of Library and Information Science : Volume 9 – Fore-Edge Painting to Germany : Libraries and Information Centers in : Training of Documentalists and Information Officers at the Nonuniversity Level in the Federal Republic of Germany. CRC Press, 1973.

[2] Estivals, Robert. « La statistique bibliographique ». Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 1969, n°12, p. 481-502. Disponible en ligne : Opens external link in new windowhttp://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1969-12-0481-001

[3] Préface à la réédition du Traité de documentation de 1989.

[4] Estivals, Robert. Paul Otlet dans l'histoire de la bibliologie, Revue de bibliologie, n°73, 2002.

[5] Joumana Boustany. Bibliologie, bibliométrie et bibliographie. Opens external link in new windowhttp://www.docinfos.fr/index.php/extrait-these/391-bibliologie-bibliometrie-et-bibliographie

[6] Voir la description qui en est faite dans la recension du BBF. « Les sciences de l'écrit ». Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 1994, n°2, p. 95-96. Disponible en ligne : Opens external link in new windowhttp://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1994-02-0095-022. ISSN 1292-8399.

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