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Otto Neurath (Vienne 1882 - Oxford 1945)

par Olivier Le Deuff,
[juin 2017]

Mots clés : langue artificielle, musée, encyclopédie

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Otto Neurath fut un des membres les plus éminents du Cercle de Vienne en tant que philosophe et sociologue. Il est considéré comme un des fondateurs du mouvement de l'Opens external link in new windowempirisme logique. Sa carrière universitaire fut difficile en raison de ses positions politiques marxistes et de son engagement au sein de l'expérience de la république sociale de Munich en 1919.

Otto Neurath s'est intéressé à l'économie, à la politique et à l'histoire. Il rédigea notamment une histoire de l'optique. Figure inclassable du vingtième siècle, ses œuvres sont désormais dans le Opens external link in new windowdomaine public depuis 2016. Il reste cependant encore méconnu et oublié alors que ses apports sont importants notamment en ce qui concerne ses travaux sur les pictogrammes qui ont été réutilisés maintes fois et dont on oublie le postulat utopique et démocratique de base. Neurath fut un chercheur impliqué et investi qui souhaitait développer les moyens d'autonomie des classes moyennes par le développement de stratégies d'autosuffisance - grâce au jardinage – pour demeurer moins dépendant du marché.

Toutefois, la logique émancipatrice qui accompagna initialement ses projets fut bien souvent négligée, voire oubliée. Cela explique probablement pourquoi, bien qu'il fît partie des grands noms des chercheurs viennois comme Wittgenstein, Husserl ou bien encore Freud, son influence fut au final bien moindre. C'est aussi sans doute pour cela qu'il mérite une redécouverte.

Un concept de projets architecturaux pour améliorer la vie des citoyens

Neurath imagina dans ce cadre des projets de maisons qui permettaient justement de pouvoir jardiner de façon optimale. Une exposition pour présenter le projet fut même organisée à cet effet, laquelle accueillit près de 200 000 personnes. L'exposition présentait par ailleurs beaucoup de visuels en plus des plans architecturaux pour expliquer la philosophie du projet. Par la suite, la municipalité viennoise mit en place la construction de plusieurs maisons telles qu'imaginées par Neurath. Il entretiendra alors des relations constantes avec les architectes et assurera une présence régulière lors de congrès internationaux pour présenter notamment ses pictogrammes et sa volonté d'uniformiser le langage de la profession. Sa proximité avec les professionnels de l'architecture débuta par des collaborations à Vienne avec Adolf Loos, Grete Schütte-Lihotzky et Josef Frank. Il sera par la suite invité au Bauhaus avec lequel il partagera la recherche de lignes épurées et simplifiées. Une logique qui guidera également son travail de pictogrammes.

Tout comme pour sa conception de la science, il s'agira pour lui d'aller directement aux faits en évitant les éléments superficiels. De même en architecture, il s'agira d'aller à l'essentiel sans fioritures, car cela permet de réduire les coûts et de faciliter son accès aux classes moyennes. Il conservera cette relation avec l'architecture notamment dans le travail de collaboration avec Paul Otlet pour imaginer des lieux propices à la connaissance et rêver de cité mondiale notamment avec Le Corbusier.

Lors d'un congrès à Amsterdam, il plaida pour une similitude dans la manière de traiter les faits statistiques et les faits architecturaux. Son « espéranto figuratif » permettait une normalisation internationale pour les architectes et donc de plus grands échanges et collaborations. Il considérait que cette normalisation n'entravait pas pour autant les possibilités créatives. Il partageait cette logique avec l'architecte Opens external link in new windowVan Eesteren qui a développé un système similaire. C'est dans ce cadre que les architectes confieront à Neurath des missions de communication et des publications et qu'il prendra en charge l'International Foundation for Visual Communication à La Hague. Neurath y travaillera en collaboration avec Van Eesteren. Toutefois, des désaccords entre les deux hommes concepteurs de systèmes quelque peu différents surviennent et le Hollandais reprocha des lacunes psychologiques et spatiales au modèle de Neurath. Les conflits qui existaient entre Neurath, son système et les architectes étaient principalement liés au fait que ces derniers recherchaient un système de communication entre pairs alors que Neurath chercherait à développer un système plus général et tout public.

Des tensions politiques voient également le jour entre des autorités conservatrices et la philosophie de Neurath dont l'objectif était l'émancipation des classes populaires par l'éducation. Les difficultés rencontrées avec les architectes vont se reproduire lors de son projet d'Encyclopédie des sciences unifiées dont l'objectif était d'employer un langage accessible plutôt qu'un langage métaphysique compréhensible seulement par les initiés et par les plus éduqués.

Un directeur de musée et un ami de Paul Otlet

Neurath ouvrit à Vienne un Musée de la société et de l'économie grand public pour éduquer et inciter toutes les classes sociales à y entrer ; le musée reçut 2000 visiteurs par jour et certains y venaient durant leur pause-café.

S'intéressant aux musées, Neurath imagina que celui-ci pouvait devenir plus performant grâce à des réductions de coût de production. Pour lui, le modèle fordiste de l'automobile était le modèle de demain pour le musée, ce qui peut sembler étrange pour un proche du marxisme, mais il s'agissait surtout d'envisager une normalisation des méthodes. L'objectif était de parvenir à démultiplier de ce fait les contenus à diffuser dans les musées, d'étudier les espaces et de parvenir à les optimiser. Le but : unifier les musées du monde entier afin que les usagers puissent passer d'un musée à l'autre en quelque sorte. Son objectif était donc de pouvoir développer un système de reproduction des expositions et des moyens pour aisément les mettre en place et les faire tourner.

C'est dans ce cadre que se développèrent plusieurs Mundaneum à la suite de l'initiative d'Otlet et qu'un d'entre eux sera dirigé par Neurath. Il rencontra Otlet en 1929 au Palais Mondial. Le contact se créa malgré la barrière linguistique et une étroite coopération se noua rapidement entre les deux hommes. Tous deux convergeaient sur la nécessité de sortir les musées d'une logique issue des cabinets de curiosité pour aller davantage vers des musées sociaux et éducatifs. De la même manière, ils souhaitaient utiliser les nouveaux médias de communication de masse pour y parvenir. Ils signèrent un protocole entre leurs deux institutions qui porta les initiales NOP pour Novus Orbis Pictus : le N.O.P., Brussels, Geneva, Vienna Protocol. Ce protocole était également une référence aux initiales d'Otlet et de Neurath ainsi qu'à une image de l'Encyclopédie de Comenius connue sous le nom d'Orbis Sensualium Pictus. Les deux hommes voulaient en fait créer des musées mondiaux et d'autres Mundaneum un peu partout sur la planète. Nader Vossoughian (Voussougian, 2003) considère d'ailleurs qu'Otlet influença Neurath dans sa manière de concevoir le musée et le fit encore davantage évoluer sur la prise en compte des nouveaux moyens de communication.

Une série de pictogrammes réalisés par Neurath et Arntz
Une série de pictogrammes réalisés par Neurath et Arntz

L'istotype et la Bildstatistik (la statistique imagée)

L'objectif initial était celui d'un espéranto en images. Neurath développa ses travaux sous l'influence d'Otlet et grâce à la découverte de travaux néerlandais et anglo-saxons durant son exil aux Pays-Bas. Il travailla sur les pictogrammes avec Gernd Arntz, un artiste allemand. Ils organisèrent alors des expositions partout dans le monde pour développer ce projet de langage universel basé sur le principe des statistiques visuelles. C'est sa femme, Marie Reidemeister (Marie Neurath), qui inventa le terme d'isotype (International System Of TYpographic Picture Education) que l'on peut traduire en français par système international d'éducation par les images typographiques. Plus de 4000 pictogrammes ont été ainsi conçus pour servir de support à une éducation visuelle et à une communication internationale.

L'objectif était de faire comprendre les résultats scientifiques à un plus large public en particulier les classes moyennes. L'ISOTYPE sera d'ailleurs appliqué et enseigné en Union soviétique. Le succès du système dépassera le cadre initial de Neurath et finalement influencera les industries graphiques et les systèmes signalétiques comme ceux du Code de la route. Neurath est parti des hiéroglyphes comme premier système graphique jusqu'à l'istotype comme mode de communication moderne. Sa femme Marie Neurath poursuivra le projet de l'Isotype et continuera à contribuer à son succès après sa mort.

Cette volonté de rendre accessible le langage scientifique n'ira pas jusqu'à sa réduction au langage mathématique. Neurath considérait que la langue courante pouvait suffire, et qu'il fallait simplement veiller à la qualité de son expression pour éviter d'utiliser des propositions difficilement interprétables. Il envisagea même un temps de créer un Index verborum prohibitorum pour indiquer les mots peu propices et trop influencés par la métaphysique. Son objectif était de défendre une langue physicaliste et pragmatique qui pouvait être appréhendée par tous les publics notamment les enfants :

« La langue physicaliste universelle peut être apprise par des enfants. Ils peuvent progresser dans l'acquisition de la langue symbolique des sciences la plus rigoureuse, apprendre à faire avec succès toutes sortes de prédiction, sans jamais avoir à recourir à des « éclaircissements » qui devraient tenir lieu de propédeutique dépourvue de sens. » (Bonnet, 2006, p.27 - Je renvoie ici aux traductions les plus récentes en français des textes de Neurath qui sont contenues dans l'ouvrage dirigé par Christian Bonnet).

Une utopie pacifiste scientifique

Neurath a servi pendant la Première Guerre mondiale. Pour lui, les conflits marquent des échecs sociétaux qui ne peuvent se résoudre que par une reconstruction qui doit reposer sur la science et les collaborations internationales. Dans ce cadre, il imagina quelque part le développement d'un réseau de chercheurs notamment européens comme base d'une république des savants. Un idéal qu'il continuera à développer en côtoyant Paul Otlet. Ses projets d'une science unitaire reposaient sur la nécessité d'un travail collectif et collaboratif.

Un socialiste marxiste « indépendant » ?

Si ses idéaux étaient souvent partagés dans les cercles viennois, ses proximités socialistes lui ont été souvent reprochées. Il envisagea un plan de socialisation de la Bavière durant le projet de république sociale en 1919. Sa logique planificatrice sera d'ailleurs critiquée par Hayek notamment. Critiquant les habitudes capitalistes, il cherchait à améliorer les conditions de vie des classes sociales défavorisées. Son implication dans la république de Munich lui vaut d'être convaincu de haute trahison. Les soutiens de chercheurs de premier rang comme Max Webber et Otto Bauer notamment lui permirent d'éviter la prison en arguant que son programme n'était qu'une expérience purement objective pour ne pas dire naïve. Une naïveté qui lui sera plus d'une fois reprochée. Toutefois, pragmatique, il ne semblait pas considérer nécessairement le marxisme comme une grille de lecture absolue pas plus que toute autre grande théorie générale ou grand précepte figé finalement :

« Tous les efforts que l'on fait pour atteindre une certitude plus grande aboutissent aux difficultés bien connues qui surgissent toujours quand on veut employer des expressions telles que le monde réel, la "donnée immédiate" comme base de discussion. » (Bonnet, 1986, p.582)

Son Opens external link in new windowempirisme logique semble supérieur aux théories marxistes. En étudiant aussi les contextes socioéconomiques des réformes, il rappela qu'il faut en étudier la complexité et montra que la suppression de l'esclavage a eu lieu aussi dans des contextes qui sont plus intéressants économiquement permettant de bénéficier des services de travailleurs libres mobilisables en temps voulu plutôt que devoir investir dans des esclaves qu'il faut d'abord acheter et entretenir.

Une puissance de travail et une capacité à fraterniser

Neurath était un travailleur acharné, et il aimait rencontrer les personnes pour tenter de les convaincre. Toutefois, l'objectif de ses collaborations tournait parfois court, car Neurath souhaitait l'adhésion à l'ensemble de ses buts, ce qui n'était pas le cas de tous ses confrères et amis moins proches que lui des idéologies socialistes et marxistes.

Des discussions animées se produisaient parfois et Neurath avait tendance à imposer ses manières de voir en la matière pour décider de la grammaire la plus adéquate à utiliser quand il s'agissait de rédiger des documents.

L'encyclopédisme

Il faut distinguer plusieurs visions de l'encyclopédie chez Neurath. C'est à la fois un projet de type classique qui prend la suite de celle de d'Alembert dans la volonté de produire une encyclopédie unifiée. Il s'agit non pas d'une encyclopédie unique, mais bien d'une volonté d'unifier les savoirs à un moment donné notamment pour partager des valeurs et des connaissances communes et qui soient disponibles pour le plus grand nombre. L'encyclopédisme correspond à une forme de modélisation des connaissances. En effet, il existe selon Neurath plusieurs encyclopédies qui sont des façons de comprendre et d'appréhender le monde. Il préfère ce terme à celui de système qu'il juge illusoire. Le mot encyclopédie a pris cependant plusieurs sens au cours de l'histoire et cette polysémie aurait pu être rejetée par Neurath qui se méfiait des concepts qui présentent des sens trop différents selon les auteurs et les circonstances. Mais c'est probablement pour ces raisons que le concept d'encyclopédie a été choisi pour en montrer toute l'ambiguïté. Il a été probablement séduit par la métaphore circulaire du mot encyclopédie eu kuklios paideia, qui signifie selon les interprétations étymologiques, le cercle parfait ou le cycle de connaissance et d'éducation. Le cercle rappelant le Cercle de Vienne mais également une logique de connaissance moins stricte et moins hiérarchique. Comme le décrit bien Walter Tega dans son analyse du projet de Neurath : « L'encyclopédie ne se rattache pas directement aux sciences, elle ne sert pas à toutes ou à certaines d'entre elles, mais elle constitue la structure qui permet d'utiliser les différentes sciences, en continuel développement, et leurs résultats, en continuelle discussion, en vue d'une conception scientifique. L'encyclopédie n'est pas la structure (framework), la forme ou le modèle de la science, mais elle est l'armature qui autorise et régule une conception scientifique du monde. » (Tega, 2014)

Le projet encyclopédique est un projet anti-totalitaire puisqu'il s'agit d'éviter la dominante d'une discipline ou d'une logique qui prévaudrait sur les autres, anciennement la métaphysique qu'a combattue Neurath, et désormais la logique mathématique trop réductrice. D'autre part, le projet encyclopédique se veut démocratique du fait de son accessibilité envers le grand public.

L'encyclopédie s'oppose ainsi au système

Ce n'est pas totalement un rejet du système, mais plutôt une volonté d'échapper aux pseudosciences ou aux pseudo-rationalismes pour privilégier un modèle qui part davantage du bas plus qu'une logique préétablie d'en haut :

« Ce que nous appelons encyclopédie, ce n'est pas autre chose, nous semble-t-il, qu'un assemblage provisoire de savoirs, non pas quelque chose d'incomplet, mais l'ensemble de la matière scientifique dont nous disposons présentement. L'avenir produira de nouvelles encyclopédies, qui s'opposeront peut-être à la nôtre, mais cela n'a aucun sens pour nous de parler de l'"encyclopédie complète", qui pourrait servir d'étalon de mesure pour apprécier le degré de perfection des encyclopédies historiquement données. Ce n'est pas une encyclopédie unique et élue qui est le modèle de la science. » (p.582)

Par certains côtés, cette logique associative implique d'autres figures graphiques qui ne sont pas celles des métaphores hiérarchiques comme la pyramide que Neurath écarta, mais qui se rapportent davantage à un graphe de relations entre les différents savoirs. On est dans des modèles d'encyclopédie universelle proche des travaux et des aspirations d'Otlet et de Wells. L'article de Neurath de 1936 sur l'Encyclopédie internationale de la science unitaire fait partie des actes du Congrès international de philosophie scientifique qui se déroula à Paris en septembre 1935. Il y défend davantage un projet concret qu'une véritable étude scientifique. On est plus proche en fait d'une forme de manifeste, tant il s'agit de convaincre, de recruter en se positionnant dans des lignées plus anciennes ou contemporaines comme celles de Paul Otlet :

Par son attitude logique foncière, cette Encyclopédie se rattache en quelque mesure à Leibniz qui, dans ses projets, avait songé aussi à des représentations figurées. Mais la tendance générale à cultiver avec prédilection les procédés d'enseignement intuitifs remonte sur tout, en dernière analyse, à l'Orbis pictus de Comenius et à l'entreprise de Paul Otlet, qui veut exposer tout le savoir de notre temps par les méthodes intuitives modernes (La Cité mondiale). Dans un certain sens, cette Encyclopédie de la science unitaire continue aussi l'œuvre d'Auguste Comte et de Herbert Spence, qui voulurent donner un tableau d'ensemble des sciences, d'inspiration nettement empiriste. Mais c'est là un travail qui ne peut être exécuté méthodiquement qu'aujourd'hui, parce qu'on dispose des ressources de la logique nouvelle et des moyens modernes de représentation figurative (visualisation).

Le Comité de l'Encyclopédie, à l'Institut Mundaneum de La Haye, composé de Carnap, Frank, Joergenssen, Morris, Neurath et Rougier, n'aura pas pour tâche de trouver des représentants de chaque discipline et de les charger de « convaincre » les gens d'une nouvelle doctrine, il cherche des collaborateurs qui s'efforcent de montrer, par leur travail en commun, tout ce qu'on peut réaliser dès aujourd'hui~ à l'aide de l'empirisme logique, et comment les résultats de la science peuvent être incorporés à ce cadre nouveau. Il y a là une voie neuve, qui s'ouvre à la jeunesse. Pour faciliter l'accès de l'Encyclopédie au plus grand nombre possible, et surtout aux jeunes, on tiendra compte de certaines exigences pédagogiques, tout en respectant toujours la rigueur scientifique. Le but est moins de raffiner sur les disciplines, déjà très achevées, que de s'occuper plutôt des branches qui ont eu jusqu'ici une situation un peu à part, comme la psychologie, la biologie, la sociologie. Ce sera l'une des tâches importantes de cette Encyclopédie de montrer jusqu'à quel point ces disciplines peuvent partager avec la physique une langue commune unique, et comment toutefois les lois des différentes sciences présentent des particularités distinctives. Dans ce cadre de la recherche de l'unité, on fera ressortir tous les problèmes qui se posent aux esprits qui se sentent attirés par ce que l'empirisme logique contemporain apporte de nouveau. Ceux-ci précisément sauront apprécier cette manière de présenter l'unité du savoir « A qui est arrivé, on ne peut donner de satisfaction, tandis que celui qui est en marche sera toujours reconnaissant. » Or cette Encyclopédie de la science unitaire est conçue précisément comme une encyclopédie en marche.

Une encyclopédie inachevée

L'ambition de Neurath ressemblait au final à celle d'Otlet. Il décéda d'ailleurs quelques mois après le visionnaire et utopiste belge. L'Encyclopédie n'atteindra jamais la promesse de la volonté initiale qu'il avait tracée : une impression via les Presses Universitaires de Chicago avec le concours de Opens external link in new windowCharles Morris. L'Encyclopédie devait initialement contenir trois ou quatre sections principales, dont la première devait aborder la question des fondations de l'unité de la science avec deux volumes comprenant chacun dix monographies. Si Neurath souhaitait ajouter une quatrième section orientée de manière plus éducative, il rencontra la non-adhésion au projet de Opens external link in new windowRudolf Carnap et Charles Morris, ses coéditeurs, qui craignaient de doubler la taille de l'ensemble du projet. Le but initial était de livrer l'Encyclopédie en 1944. Seulement, la guerre allait mettre fin à l'ambition du projet dans la forme que souhaitait Neurath. Sa mort en 1945 allait parachever l'échec. Il n'est pas pour autant certain que des circonstances plus favorables auraient permis au projet de voir véritablement le jour tant il relevait davantage d'une encyclopédie utopique. Michel Bourdeau ose même comparer le projet encyclopédique de Neurath à celui du personnage de Borgès, Alejandro Glencoe, qui avait développé « une entreprise si vaste qu'elle finit par se confondre avec le cosmos et avec la somme des jours ». Cette vision relève d'un étrange paradoxe tant justement Neurath souhaitait que l'encyclopédiste se départe d'une vision fictionnelle trop bien structurée, « les romanciers peuvent choisir entre un mode d'exposition et l'autre, mais nous autres encyclopédistes nous ne le pouvons pas, car le savoir total de notre temps est une chose donnée. » (Bonnet 1986, p. 599)

Le projet de science unitaire

Cette idée de mise en relation notamment dans le projet encyclopédique qu'il défendait est née sous l'influence des cercles viennois et notamment des travaux de Rudolf Carnap. Neurath défendait alors l'idée de créer des relations entre les différentes disciplines pour en donner une cohérence d'ensemble :

« Les travaux qui concourent à la science unitaire sont étroitement interdépendants, que l'on réfléchisse aux conséquences des nouveaux énoncés d'observation en astronomie, que l'on recherche les lois chimiques applicables à certains processus de digestion, ou que l'on examine dans quelle mesure les concepts de différentes branches de la science peuvent déjà être reliés entre eux comme l'exige la science unitaire. Dans la science unitaire, on doit pouvoir relier, sous certaines conditions, chaque loi à toutes les autres, afin de parvenir à de nouvelles formulations. » (Bonnet, 1986, p.265)

Cette volonté d'unité marque un dépassement de la métaphysique et remet en cause les anciennes divisions qui perdurent :

« Ainsi disparaît par avance toute division de principe de la science unitaire, par exemple en "sciences de la nature" et en "sciences de l'esprit", que l'on nomme volontiers également "sciences de la culture" ou de toute autre manière. » (Bonnet, 1986, p.275)

Cette division est d'ailleurs selon lui un des vestiges de la théologie dans l'opposition dualiste corps et esprit. La science unitaire repose sur des modes de « ?connexions transversales? » :

« Ce qui est encore de la plus haute importance, c'est la liaison des disciplines entre elles par l'établissement des "connexions transversales", soit qu'on obtienne celles-ci par une analyse logico-scientifique des formules déjà existantes dans les sciences particulières, soit qu'on doive les créer par des recherches spéciales. » (Bonnet, p.595)

On obtient à nouveau comme dans le projet encyclopédique un nouveau mode de circulation des savoirs, moins hiérarchique et davantage exprimable sous la forme d'un graphe.

Le rapport aux machines

Neurath évoqua les machines à plusieurs reprises notamment pour utiliser et produire des logiques automatisées :

« Tout cela pourrait être développé expérimentalement à l'aide d'une "machine à penser" comme celle que Jevons a proposé. On pourrait exprimer la syntaxe par la construction de la machine et, par son usage, éviter automatiquement des fautes de logique. »

La machine de Jevons était un piano logique, une machine qui permettait d'entrer des opérations logiques issues de l'algèbre de Boole et qui fut finalisée en 1869. Dans l'évocation de Neurath, il y a la prise en compte de la possibilité d'une interaction homme-machine qui permettrait de ce fait d'éviter des erreurs d'interprétation.

Les machines font donc également partie des objets d'études de la science :

« La science unitaire fait aussi bien des prédictions sur le comportement des machines que sur celui des animaux ; sur celui des pierres que sur celui des plantes » (Bonnet, 1986, p.278)

Le bateau de Neurath

L'expression ci-dessus désigne sa position par rapport à la connaissance qui oblige à une forme de modestie et de travail constant :

« Nous sommes comme des marins qui, en mer, doivent reconstruire leur navire, mais ne sont jamais en mesure de recommencer depuis le début. Lorsqu'une poutre est enlevée, une nouvelle doit immédiatement la remplacer et pour cela le reste du navire est utilisé comme soutien. De cette façon, en utilisant les vieilles poutres et le bois qui flotte, le navire peut-il être entièrement reformé, mais seulement par une reconstruction progressive ».

Le document comme moyen de travail scientifique

Neurath fit une critique des travaux de Karl Popper en cherchant surtout à démontrer sa proximité avec le Cercle de Vienne. Il voulait atténuer les exigences de Popper et montrer que les constructions théoriques s'effectuent aussi petit à petit après des travaux de collecte, d'observations et d'accumulation de documents :

« les documents collectés (les photos du ciel, etc.), les journaux de voyage (le journal que tenait Darwin par exemple lors de son voyage autour du monde est, par exemple, très instructif précisément pour ce genre de problèmes), doivent évidemment partir de certaines positions théoriques, afin qu'on puisse choisir parmi les propositions possibles, mais ces propositions théoriques ne sont pas identiques à ces questions acérées posées par la théorie, qui chez Popper doivent en quelque sorte forcer la "falsification". » (Bonnet, 1986, p.503)

Les travaux documentaires marquent les étapes nécessaires à la construction d'une théorie : « Que de documents ethnographiques faut-il souvent rassembler avant d'en arriver à une théorie, et combien de fois, en physique, un ensemble de phénomènes a-t-il été décrit de manière systématique, avant que l'on puisse les mettre en ordre. » (Bonnet, 1986, p.503)

On trouve au final chez Neurath une sensibilité proche d'Otlet avec une volonté réformatrice et le désir d'œuvrer pour la paix et l'amélioration des conditions de vie des peuples. Il convient de redécouvrir ses travaux qui font de lui un précurseur des logiques de design informationnel et de nos infographies actuelles. Il est aussi assurément un personnage qui cherche par sa volonté d'unifier la science à rapprocher les sciences sociales et les sciences mathématiques, un travail qui s'avère proche des projets actuels des humanités digitales et bien plus encore des études digitales.

Pour aller plus loin

Bibliographie et webographie 

  • Augustin Otto Neurath – Isotype. Index Grafik, October 20, 2014. Opens external link in new windowhttp://indexgrafik.fr/otto-neurath-isotype 
  • Bourdeau, Michel « Otto Neurath : Une Encyclopédie internationale de la science unitaire." Text. Bibnum Education, January 21, 2016. Opens external link in new windowhttps://www.bibnum.education.fr/sciences-humaines-et-sociales/philosophie-de-sciences/otto-neurath-une-encyclopedie-internationale-de-la-science 
  • Symons, John, Olga Pombo, and Juan Manuel Torres. Otto Neurath and the Unity of Science. Springer Science & Business Media, 2010.
  • Tega, Walter. "Paul Otlet, Otto Neurath, Le Corbusier : un projet pour la paix perpétuelle." Revue de métaphysique et de morale, no. 84, 2014, p. 545–59
  • Turk, Michael. "Otto Neurath and the linguistic turn in economic". Journal of the History of Economic Thought 38, no. 3 – September 2016 – : 371–89. doi:10.1017/S1053837216000377
  • Vossoughian, Nader "The language of the world museum : Otto Neurath, Paul Otlet, Le Corbusier", Transnational Associations, 1/2 – 2003 – , 82–93

La plupart des textes disponibles de Neurath en français le sont dans cet ouvrage dont sont extraites la plupart des citations :

  • Christian Bonnet, and Pierre Wagner (dir.). L'âge d'or de l'empirisme logique : Vienne – Berlin – Prague, 1929-1936. Textes de philosophie des sciences. Paris : Gallimard, 2006.

Il est possible de consulter le texte de sa conférence :

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