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Johanna Drucker, une chercheuse à l'interface des humanités digitales

par Olivier Le Deuff,
[mai 2017]

Mots clés : co-design, mode d'exploitation de données, dialogue homme- machine

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CC BY-SA 2.0 jeanbaptisteparisn
CC BY-SA 2.0 jeanbaptisteparis

S'il est parfois difficile de trouver des noms féminins pour les personnages du passé, il est bien plus aisé de le faire pour les chercheurs contemporains, et c'est tant mieux. Je vais tenter d'assurer une parité de principe lorsque je vais aborder les chercheurs actuels. Pour les personnages plus anciens, c'est plus compliqué même s'il faut rappeler qu'il y a toujours des femmes derrière chaque grand personnage. J'ai donc choisi d'aborder ce mois-ci un chercheur féminin contemporain qui a beaucoup influencé la communauté scientifique par ses travaux depuis vingt ans.

Johanna Drucker fait partie des noms bien connus dans les humanités digitales mais ses domaines de compétences sont très nombreux. Elle est actuellement professeure dans un département de sciences de l'information à UCLA (Université de Californie de Los Angeles). Elle peut être à la fois considérée comme une auteure de talent, une chercheuse de haut niveau ainsi qu'une artiste capable d'imaginer des livres qui jouent sur le design, l'esthétique, la typographie.

Johanna Drucker est née le 30 mai 1952 à Philadelphie. Elle a effectué des études en arts avant de réaliser un doctorat à Berkeley en 1986. Elle a exercé son métier de professeure d'université dans plusieurs universités américaines. Elle est membre de l'American Academy of Arts and Sciences. On retrouve chez cette chercheuse un parcours académique plus fréquent finalement chez les Anglo-saxons qu'en France avec un travail qui se situe initialement entre l'art et les lettres puis qui mêle théorie et expérimentation.

Elle s'est spécialisée dans l'étude de la visualisation de l'information dans une approche qui montre que le texte a toujours présenté une dimension esthétique et artistique et qu'il faut par conséquent considérer le texte comme un média également visuel.

Il est difficile d'être exhaustif sur son travail. Cet article a pour but de mieux la faire connaître aux professionnels de l'information et de la documentation et aux chercheurs en sciences de l'information et de la communication. Drucker est en effet davantage connue dans les disciplines artistiques, par les chercheurs en esthétique et en design. Ses réflexions et études inspirent aujourd'hui autant les chercheurs que les praticiens qui cherchent à produire des formes graphiques laissant place à l'interprétation et à une certaine liberté des utilisateurs.

Dans son premier ouvrage Theorizing Modernism : Visual Art and the Critical Tradition (1994), elle analyse les discours sur les arts visuels en étudiant les critiques d'art du 19ème et 20ème siècle. Elle poursuit ses analyses autour des expérimentations dans The visible word en matière de typographie en étudiant les mouvements poétiques innovants, ainsi que le mouvement dada, le cubisme, les avant-gardes et les mouvements comme le lettrisme.

Dans The Alphabetic Labyrinth : The Letters in History and Imagination, elle analyse l'utilisation des lettres et de la typographie comme une esthétique corrélée à l'esprit des lumières. D'autres écrits et ouvrages mettent en avant les livres d'artistes et les œuvres qui mêlent des productions artistiques avec des lettres.

Dans une logique expérimentale et innovante, elle décrit dans speclab, son projet d'une informatique spéculative qui laisse davantage de place à une esthétique numérique qui permet aux sciences humaines et sociales de prendre part aux développements autour de projets qui reposent sur des technologies informatiques et des développements logiciels. Le livre s'appuie sur un travail qu'elle a notamment mené à l'Université de Virginie.

Une figure clef des humanités digitales

Ces dernières années, la position de Johanna Drucker au carrefour des disciplines en fait une des figures de proue des humanités digitales. Et cela notamment pour son positionnement ambitieux autour du rôle des sciences humaines et sociales marqué par une volonté de dépasser les cadres imposés par l'informatique, comme ce fut le cas pendant la période des humanities computing, moment où les sciences humaines commencent à utiliser les outils informatiques. Stéphane Vial (Vial, 2015) montre à cet effet que Drucker et Opens external link in new windowl'ouvrage auquel elle participe marquent un tournant décisif qui place le design dans un rapport étroit avec les humanités digitales. Cela signifie un dépassement d'une logique "froide" des humanités digitales pour aller vers une logique "projet" qui soit plus intégrée, mieux pensée vis-à-vis des communautés d'utilisateurs et dans un dialogue entre les chercheurs et les technologies utilisées plutôt qu'une simple délégation à des spécialistes.

Une volonté d'examiner les relations entre l'expression esthétique et le savoir

Si Johanna Drucker est une auteure fréquemment citée aujourd'hui, c'est en raison de l'originalité de ses démarches et par sa conception expérimentale des projets de recherche qui ne soient pas à la remorque des technologies. On peut dire qu'elle mêle une triple approche dans ses projets à la fois esthétique, expérimentale, et critique, ce qui la place dans une logique de co-design ou Opens external link in new windowdesign de participation.

Une artiste de l'imprimé

Elle a étudié les modes d'impression graphique dès les années 70. Elle fut d'ailleurs membre d'un cercle de poètes. Son approche fut donc de mêler très tôt textes et images en faisant de la lettre un moyen de recherche graphique.

Elle va donc axer son travail à la fois au niveau de la production et de l'expérimentation, mais également au niveau de l'analyse depuis les Calligrammes d'Apollinaire, en passant par le mouvement dada jusqu'aux expériences contemporaines.

Un des axes est l'étude de la typographie dans une approche matérialiste. L'expérimentation typographique est donc à comprendre comme une pratique d'art moderne qui rend flou les lignes classiques entre art et littérature. On peut consulter quelques une de ses œuvres sur la Opens external link in new windowpage dédiée de son site ainsi qu'un descriptif de ses Opens external link in new windowouvrages artistiques.

L'écriture est un média visuel

Drucker permet de tisser des liens entre des conceptions apparemment opposées en rappelant que l'écriture ne peut être réduite à une simple textualité, mais qu'elle revêt un caractère graphique important. L'écriture est ainsi pleinement un support visuel :

« En maximisant le potentiel de qualités telles que la couleur, la composition, la conception et le style, l'écriture incarne le langage dans une variété illimitée de formes distinctives. »(Drucker, 2011)

Drucker produit son analyse en partant Opens external link in new windowdu glyphe :

« Si de telles traces de geste somatique restent illisibles parce qu'elles s'abstiennent de participer au système symbolique, alors le signe glyphique qui se présente comme image d'un sens ésotérique utilise une résistance différente à la lisibilité. Cette fascination avec le glyphe – cette forme écrite codée, cryptée, secrète et complexe. ». (Drucker, 1998)

Ce rapport au glyphe nous replace dans les travaux du lettrisme fondé par Isidore Isou, mouvement auquel a d'ailleurs  appartenu Robert Estivals. Drucker s'y est intéressée notamment pour étudier la volonté symbolique, voire ésotérique du glyphe, qui présente parfois une forme de résistance à la lisibilité :

« Les Lettristes ont joué avec de telles innovations cryptiques, ce qui conteste la lisibilité des signes afin de subvertir l'ordre symbolique de la langue par une attaque sur son code de base. Les marques de lettres vont des signes gestuels, somatiques et traces de la tradition automatique à toutes sortes de signes inventés qui s'engagent avec une tradition alternative du caractère hiéroglyphique et de sa propension visuelle mythique. ». (Drucker, 1998)

Cet intérêt pour le glyphe marque une volonté chez Drucker d'imaginer des interfaces et des créations visuelles qui laissent place aussi à l'interprétation et à la réflexion de manière à s'opposer à une approche du graphique qui ne nécessiterait pas d'interprétation et qui prétendrait donner à voir la vérité.

La démonstration du construit des données

Cette position se retrouve également dans les méthodes scientifiques de constitution des données qui relèvent d'une construction et qu'il faut donc distinguer d'une vérité miracle qui apparaîtrait dans de simples extractions.

Drucker définit ainsi les données comme des éléments de captation, des capta, ce que Bruno Latour nomme des obtenues (Latour, 2012). Cette considération des data comme des capta (bien décrite aussi dans le livre de Dodge et Kitchin de 2011) signifie qu'il faut considérer à la fois les processus d'acquisition des données, mais également les méthodes de visualisation de l'information ainsi que la nécessité d'envisager des méthodes d'interprétation notamment vis-à-vis des outils de représentation graphique des résultats :

« Le rendu de l'information statistique sous forme graphique lui confère une simplicité et une lisibilité qui cachent tous les aspects du cadre interprétatif original sur lequel les données statistiques ont été construites. La force graphique dissimule ce que le statisticien connaît très bien – qu'aucune "donnée" ne préexiste à son paramétrage. » (Drucker, 2011a)

Elle effectue également une critique de nos habitudes de représentations graphiques qui sont parfois utilisées dans des cadres fort différents, ce qui nuit à l'interprétation du fait d'une réimportation de réflexes et d'une volonté de comprendre un graphique de façon quasi immédiate. Il apparaît alors nécessaire de faire évoluer nos modes de représentation graphique, mais également notre façon de les interprèter.

Un enjeu d'importance pour les humanités digitales est de tenter d'analyser des masses documentaires par des traitements de données. Cela va de la fouille de données à des représentations cartographiques qui obligent à envisager de nouvelles formes de lecture, dites à distance, car il ne s'agit pas seulement de produire des lectures exhaustives, mais également de dégager du sens en utilisant les potentialités du numérique :

« Le défi de représenter de grands corps de textes et d'immenses archives nécessite également une attention, en partie parce que les conventions de cheminement et de navigation qui font partie des médias imprimés et de ses structures institutionnelles ne sont pas encore retravaillées dans un environnement numérique destiné à faire face aux changements d'échelle et à l'expérience des nouveaux médias. » (Drucker, 2011a)

Le rôle des chercheurs est donc d'envisager de nouvelles méthodologies d'études de ces nouvelles masses documentaires, mais également de concevoir de nouveaux moyens pour les explorer et d'en proposer des interprétations en s'appuyant sur des dispositifs graphiques, si possible conviviaux, mais qui laissent une marge de liberté.

La vision d'un IHM avec l'importance de l'humain et de l'usager

Drucker aborde la critique des environnements informatiques en montrant que le vocabulaire dominant ne vient pas véritablement des travaux en interface homme-machine (IHM) mais sont davantage issus de l'industrie des logiciels et de ses modes de management : ils mettent de côté le concept d'utilisateur pour préférer celui de « sujet » qui va en fait être davantage modelé par le système logiciel, ce qui lui laisse de faibles marges de manœuvre. Or, Drucker considère qu'il est indispensable de revenir à une approche utilisateur si on veut concevoir des projets en humanités digitales. Elle préconise d'ailleurs de revenir aux bases et notamment aux travaux initiaux de Douglas Englebart. Il faut envisager un cadre bien plus complexe dans la construction de ces systèmes :

« (…) Nous sommes passés d'une discussion traditionnelle des formats graphiques en tant qu'éléments d'une mise en page [1] au sens où nous sommes impliqués dans une mise en scène [2] ou un système. Cela nous place au seuil de l'interface et d'une théorie des processus constructivistes qui constituent l'interface en tant que site de ces relations cognitives. L'interface n'est pas une chose, mais une zone d'affordances organisée pour soutenir et provoquer des activités et des comportements de manière probabiliste. » (Drucker, 2011b)

Des environnements à construire pour interpréter

Les outils des chercheurs vont être amenés à évoluer et Drucker se place ici comme praticienne et designer de ces nouvelles interfaces qui doivent aborder leur mutation :

« La motivation ici est simple. Les environnements de rédaction et de lecture pour le travail savant interprétatif ne font que commencer à être conçus de telle sorte que les conventions linéaires et finies des supports des médias imprimés peuvent être modifiées par les modes distribués, multifacettes et en constellation des médias numériques. » (Drucker, 2011b)

Cela implique de penser l'interface de manière plus complexe et en la replaçant historiquement comme déjà existante dans les anciens médias et dispositifs. :

« Qu'est-ce qu'une interface ? Si nous pensons à l'interface comme une chose, une entité, une structure fixe ou déterminée qui supporte certaines activités, elle tend à se recréer de la même manière qu'un livre le fait dans la description traditionnelle. Mais nous savons qu'un livre type codex n'est pas une chose, mais un ensemble structuré de codes qui soutiennent ou provoquent une interprétation qui est elle-même performative. La théorie de l'interface doit prendre en compte l'utilisateur / spectateur, en tant que sujet situé et incarné, et les affordances d'un environnement graphique qui médiatise les activités intellectuelles et cognitives. » (Drucker, 2011b)

Drucker fait ici référence aux travaux de Roger Chartier qui montrent que l'espace du livre suppose un engagement du corps en plus de celui de l'esprit :

« L'interface est ce que nous lisons et la façon dont nous lisons combiné par engagement. L'interface est une provocation à l'expérience cognitive. Si nous séparons généralement ce que nous considérons comme « contenu » à partir des wireframes [3et des techniques d'affichage, nous effectuons des actes aveugles. Nous ne lisons pas de contenu indépendant de l'interface sur un écran plus que nous ne le faisons lorsque nous lisons le journal. Nous ne devons que supprimer les codes graphiques d'un texte imprimé – mettre ses lettres et mots dans une séquence simple, enlever le paragraphe, les hiérarchies, l'espacement des mots, etc. – pour voir combien nous dépendons de ces éléments de format comme partie intégrante de la production de la signification. » (Drucker, 2011b)

Une manière de repenser l'Éducation Nationale

Johanna Drucker nous semble désormais une auteure indispensable à intégrer pour ceux qui travaillent dans les domaines de l'information-documentation, notamment car elle permet d'effectuer un relai pertinent entre le volet organisation et classification de l'architecture de l'information et les volets esthétique et design. C'est aussi une lecture opportune pour envisager des réalisations nouvelles qui privilégient un design intellectuel qui puisse se démarquer d'un design industriel.

C'est également la marque d'une extension des compétences des professeurs-documentalistes qui doivent pleinement intégrer les environnements digitaux de façon réfléchie et pensée. Cela doit se faire en analysant les affordances qui s'y trouvent, mais également en incitant les dispositifs digitaux de l'Éducation Nationale à justement s'emparer des perspectives de co-design qui permettraient la construction d'outils pensés par et pour les enseignants voire par les élèves, en tout cas dans des perspectives d'apprentissage.

Il nous semble que Drucker permet de repenser les institutions de programme (dans le triple sens de programmes scolaires, programmes logiciels, et programmes comme cadres de pensées) en envisageant une nouvelle manière de concevoir, au final, l'ensemble du ministère de l'Éducation Nationale.

Pour aller plus loin

Bibliographie

Ouvrages

  • Drucker, Johanna. SpecLab : Digital Aesthetics and Projects in Speculative Computing. University of Chicago Press, 2009.
  • Drucker, Johanna. The Visible Word : Experimental Typography and Modern Art, 1909-1923. University of Chicago Press, 1994.
  • Drucker, Johanna. Theorizing Modernism : Visual Art and the Critical Tradition by Johanna Drucker. Columbia University Press, 1994.
  • Drucker, Johanna. Alphabetic Labyrinth : The Letters in History and Imagination. New edition. London : Thames & Hudson Ltd, 2005. 

Articles 

Divers

Opens external link in new windowhttps://www.youtube.com/watch?v=GWeRqhK_8_U

Références citées

  • Kitchin, Rob, and Martin Dodge. Code/Space : Software and Everyday Life. MIT Press, 2011.
  • Latour B., Jensen P., Venturini T., Grauwin S., Boullier D. « Le tout est toujours plus petit que ses parties » Un expérimentation numérique des monades de Gabriel Tarde. “The Whole is Always Smaller Than Its Parts” —How Digital Navigation May Modify Social Theory. (with Pablo Jensen, Tommaso Venturini, Sébastian Grauwin and Dominique Boullier), British Journal of Sociology, Vol. 63 n° 4, 2012
  • Lunenfeld, Peter, Anne Burdick, Johanna Drucker, Todd Presner, and Jeffrey Schnapp. Digital_humanities. MIT Press, 2012. Disponible sur : Opens external link in new windowhttps://mitpress.mit.edu/sites
    /default/files/titles/content/9780262018470_Open_Access_Edition.pdf
  • Vial, Stéphane, « Le tournant design des humanités numériques », Revue française des sciences de l'information et de la communication [En ligne], 8 | 2016, mis en ligne le 29 mars 2016, consulté le 08 mai 2017. URL : Opens external link in new windowhttp://rfsic.revues.org/1828 ; DOI : 10.4000/rfsic.1828

Notes de bas de page

[1] En français dans le texte.

[2] Egalement en français dans le texte.

[3] Les wireframes sont des cadres ou maquettes qui permettent de construire notamment des sites web.

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