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Isaac Casaubon, la philologie entre analyse documentaire et évaluation de l’information

par Olivier Le Deuff,
[octobre 2017]

Mots clés : philologie, 16e siècle, théologie, analyse documentaire

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« J’ai appelé Casaubon l’un de mes protagonistes du Pendule de Foucault en pensant à Isaac Casaubon, qui a démythifié par des arguments critiques impeccables le corpus hermeticum. Mon lecteur idéal peut discerner une certaine analogie entre ce qu’a compris le grand philologue et ce que comprend mon personnage à la fin. Je savais pertinemment que rares seraient les lecteurs capables de saisir l’allusion (…) » 

(Umberto Eco, Les limites de l’interprétation, Le Livre de Poche, 1992, p. 145)

Casaubon, un nom surtout connu des spécialistes et peut-être des amateurs de romans et notamment ceux d’Umberto Eco. Ce n’est pas par hasard si l’érudit italien avait choisi de donner le nom de Casaubon à son personnage principal et narrateur du Pendule de Foucault, roman qui aborde l’analyse des théories du complot en mettant en scène une histoire où quatre amis entreprennent d’inventer un plan mondial pour expliquer tous les évènements qui se sont produits dans l’Histoire de l’humanité avec notamment Les Templiers comme acteurs d’importance. La constitution de ce plan imaginaire est telle que les protagonistes finissent par y croire et pensent qu’ils sont parvenus à débusquer le véritable complot mondial.

Casaubon est alors un personnage quelque peu perdu qui tente de démêler le vrai du faux dans la grande Histoire et sans doute également dans son histoire personnelle. Un itinéraire semé d’embûches, de découvertes, de rebonds, de joie et de déceptions qui finalement ressemble assez bien à l’itinéraire d’un chercheur habitué à parcourir les textes, les bases de données et autres lieux de savoir. Umberto Eco explique son choix de Casaubon :

« J’ai appelé Casaubon l’un de mes protagonistes du Pendule de Foucault en pensant à  Isaac Casaubon, qui a démythifié par des arguments critiques impeccables le corpus hermeticum. Mon lecteur idéal peut discerner une certaine analogie entre ce qu’a compris le grand philologue et ce que comprend mon personnage à la fin. Je savais pertinemment que rares seraient les lecteurs capables de saisir l’allusion (…) » (Umberto Eco, Les limites de l’interprétation, Le Livre de Poche, 1992, p.145)

Ce nom de Casaubon est donc un hommage à l’un des plus célèbres philologues et donc traqueur de faux documents. Il fait partie de ce qu’on a nommé parfois le « triumvirat des Lettres » avec Joseph Scaliger et Juste Lipse. Ces trois érudits possédaient une somme des connaissances des textes qui faisaient d’eux les lettrés modèles de leur époque.

Un humaniste protestant sous la menace des catholiques

Isaac Casaubon naquit à Genève en 1559 et mourut à Londres en 1614. Humaniste et érudit protestant d’origine gasconne, ses parents étaient des huguenots réfugiés à Genève. Après l’Edit de Saint-Germain en 1562, il revint en France où il demeura dans le Dauphiné. Son père, Arnaud Casaubon, était pasteur à Crest. Sous la menace catholique qui planait sur la famille, elle devait souvent se réfugier dans les collines et les grottes. Il fut initié au grec très jeune par son père et poursuivit ses études dans le domaine à l’Université de Genève. Les leçons furent  parfois interrompues durant les absences du père contraint de prendre le maquis régulièrement. Ce dernier avait remarqué la précocité intellectuelle de son fils Isaac qui développa une soif d’apprendre dès l’adolescence.

Isaac Casaubon devint professeur suite à ses études. Il succéda à François Portus en obtenant la chaire de Grec à Genève jusqu’en 1596.

Il se maria à deux reprises, la seconde fois avec la fille de l’éditeur Henri Estienne, Florence, avec qui il aura 17 enfants dont beaucoup moururent en bas âge. Il échangea de nombreuses lettres avec sa femme lorsqu’ils furent séparés. Elle apparaît comme la condition du succès de son travail d’études. C’est à cette époque qu’il développa sa bibliophilie et qu’il se constitua ainsi une importante bibliothèque.

En tant qu’universitaire, il noua des échanges avec des visiteurs de passage : le poète Henry Wotton, le professeur Richard Thomson de Cambridge. Il entretiendra par ailleurs une relation épistolaire suivie avec Joseph Juste Scaliger. Sur les conseils d’autres humanistes, il retourna en France en 1596 où il accepta un poste à l’Université de Montpellier, où il demeura trois ans sans enthousiasme.

Un éditeur de textes anciens

Il s’intéressa aux ouvrages grecs et à leur édition et publia une première édition de Strabon en 1587 dont la qualité ne le satisfaisait pas. Il exerça un important travail éditorial pour publier des textes antiques, ce qui fait de lui un philologue dont la réputation est internationale. Il produisit les éditions de Suétone, d’Eschyle, de Polybe, de Opens external link in new windowTheophraste. Son travail repose sur une capacité à présenter et à commenter les textes antiques.

Il fut question un temps de lui confier une mission pour rénover l’Université de Paris à la demande d’Henri IV qu’il rencontra en 1598 grâce à l’entremise de son ami Méric de Vicq, le surintendant de la justice. Il participa à la rencontre entre Philippe Duplessis-Mornya, protestant, et le cardinal Jacques-Davy-Duperron. Cette période fut marquée par la volonté des catholiques de voir Casaubon abjurer le protestantisme. Or, Casaubon se situait dans une position plutôt équilibrée à la fois au niveau de ses réflexions, mais également en tant que protestant ayant eu à subir des menaces pour sa vie et celle de ses proches depuis son enfance.

Un bibliothécaire

Alors qu’il était devenu impossible pour un calviniste de devenir professeur d’université à Paris, Henri IV préféra le nommer bibliothécaire adjoint du roi en 1604. Il demeura ainsi à Paris jusqu’en 1610 où il put disposer des livres dont il avait besoin pour ses études.

Il était considéré comme l’homme le plus savant et érudit de son temps notamment d’après Scaliger. Mais les pressions envers les protestants l’obligèrent à se montrer prudent tandis qu’Henri IV semblait le presser de se convertir au catholicisme pour devenir professeur. De leur côté, les protestants lui reprochaient de faire trop de concessions. C’est dans ce climat instable que Casaubon accepta un départ en Angleterre où il fut accueilli par le roi Jacques 1er Stuart avec qui il put échanger en matière de théologie. Il conserva pendant cette période son titre de bibliothécaire en France. Marie de Médicis refusa de lui envoyer sa bibliothèque en Angleterre, car son départ ne devait être que provisoire. Il lui fallut prêter fidélité à la régente pour obtenir ses ouvrages qu’il avait confiés pendant son absence aux frères Dupuy, célèbres bibliothécaires et animateurs d’un cercle d’érudits bien connu. Il connut un succès indéniable en Angleterre au point d’être naturalisé anglais en 1611. Il put ainsi consulter la fameuse bibliothèque bodléienne à Oxford en 1613. Néanmoins, sa proximité avec le roi et les autorités ecclésiastiques anglaises lui valut quelques soucis du fait de leur impopularité. Son anglais incorrect lui posa aussi quelques problèmes pour être pleinement intégré.

Il fut également victime des pamphlets jésuites, les autorités anglaises voulant s’appuyer sur lui pour répondre à des écrits en vogue. Il mourut finalement en Angleterre et sera enterré dans l’abbaye de Westminster.

Le corpus hermeticum et la fin d’un mythe

Le Opens external link in new windowcorpus hermeticum fait partie des textes qui contiennent des éléments qui font référence à la culture chrétienne mais qui fut longtemps considéré comme un texte antique bien antérieur, écrit par un mystérieux Hermès Trismégiste que certains ont considéré comme Moïse lui-même. Casaubon démontra que les éléments de langage correspondaient à des écrits du troisième siècle apr. J.-C. Ce travail s’inscrit dans la lignée de celui de Laurenzo Valla, qui avait démontré que la dotation de Constantin était un faux.

Un humaniste, membre de la République des lettres

Sa correspondance en latin permet de comprendre les méthodes de travail et la vie d’un humaniste de son époque. Sa réputation lui conféra une place importante au sein des réseaux de correspondance de la République des lettres. La plupart des lettres étaient écrites en latin, quelques-unes en hébreu ou en français. A noter qu’un Opens external link in new windowprojet est en cours en ce qui concerne l’édition de sa correspondance.

Un gout pour les langues

Il apprit l’arabe dans un contexte où les grammaires n’étaient pas nombreuses. Il se lança dans cet apprentissage en 1592, constatant que de nombreux philosophes avaient manié cette langue par le passé.  Il savait que la langue était également pratiquée dans de nombreux pays et il souhaitait pouvoir voyager au Moyen-Orient. C’est durant son séjour à Paris qu’il apprit l’arabe et prit des leçons avec les spécialistes parisiens. Il voulait ainsi ressembler à son modèle, Scaliger, qui apprit l’arabe durant son séjour à Paris avec Guillaume Postel. Scaliger lui prodiguera d’ailleurs des conseils dans l’apprentissage de l’arabe, en particulier le fait de se référer au Coran en langue arabe. Par la suite, Casaubon travaillera sur plusieurs éditions d’œuvres importantes en langue arabe. Il tentera plusieurs traductions de l’arabe vers le latin, mais son temps et son attention resteront essentiellement consacrés à l’étude des textes grecs et latins de l’Antiquité. Son départ en Angleterre mit fin à ses études arabes en raison de l’absence de matériels de travail.

Son goût pour les langues a concerné l’ensemble des langues sémitiques et il s’intéressa également au copte dont il perçut l’importance bien avant les travaux d’Anathasius Kirchner.

Un érudit assoiffé de savoir

Dès son plus jeune âge, depuis ses premiers cours avec son père, Isaac Casaubon chercha à développer des compétences notamment pour parfaire son étude des textes et se révéler un des meilleurs philologues de son époque.

Casaubon marqua une forme de rupture dans une époque où la logique qui prédominait était celle qui consistait à amasser et à compiler des connaissances, en procédant à un examen plus rigoureux des textes, les analysant, les mettant en doute et les écartant quand il y avait des doutes au niveau de leur véracité.

L’analyse des sources

Son ouvrage contre Baronius [1] fut écrit à la demande des autorités anglaises qui souhaitaient démontrer la légitimité de l’institution anglicane. Ce travail se révéla non pas comme une réfutation des arguments de Baronius de manière simple, mais par un véritable travail de philologue qui consista à étudier les documents auxquels Baronius se référait pour établir l’autorité de l’Église de Rome. Ce travail sembla sans fin pour Casaubon qui en référa à Grotius en lui avouant la difficulté intellectuelle de l’entreprise.

Le cardinal Baronius dans ses Annales avait accumulé un grand nombre de textes et de références qui s’avéraient discutables ou douteuses. C’est dans ce cadre que Casaubon prit soin d’examiner les sources de Baronius plutôt que de se contenter de simples arguments ad hominem. Baronius se souciait peu de l’authenticité des textes ou plutôt il mettait en doute seulement ceux qui pouvaient contrevenir à sa vision des faits et celle de l’Église. Par exemple, il ne chercha pas à démontrer  que la donation de Constantin était un vrai document, mais il procéda par ellipse en traitant Lorenzo Valla - qui avait démontré sa fausseté - de petit grammairien. Pierre Bayle résume finalement de manière assez juste le personnage :

« C'est assurément un grand homme : ceux qui l'ont examiné, pour écrire contre lui, sont peut-être ceux qui l'admirent le plus. Cependant, combien de fautes y a-t-il dans ses annales ? On ne les compte point par centaines, mais par milliers ; (…) Il semble que Baronius ait pris plaisir à se tromper. »

On comprend que le travail de Casaubon ait surtout reposé sur la nécessité de critiquer les erreurs dans une perspective nouvelle, dans la mesure où la traque de l’erreur était surtout la traque de l’hérésie qui reposait alors sur une institution dédiée : l’Inquisition. C’était une évolution notable dans la démarche scientifique que de procéder à une critique des textes en dehors de l’institution religieuse autorisée à produire cette critique.

Un annotateur prolifique

Ce travail d’exégèse se matérialise par le travail d’annotation qu’il réalisa dans les marges des ouvrages qu’il cherchait à analyser. Casaubon marqua ainsi une nouvelle étape de l’analyse documentaire qui présente aujourd’hui un intérêt encore actuel. Pieter Frontein (1708-1788), un spécialiste hollandais de Théophraste, travaillera d’ailleurs beaucoup à partir des annotations de Casaubon.

On peut découvrir quelques exemples de ces annotations dans les Opens external link in new windowarticles de blog de Opens external link in new windowRichard Calis.

Umberto Eco fera dire à son personnage Casaubon que sa démarche repose en fait sur une forme d’incrédulité inspirée finalement du Casaubon historique :

« Ce n'est pas que l'incrédule ne doive croire à rien. Il ne croit pas à tout. Il croit à une chose à la fois, et à une deuxième dans la seule mesure où, de quelque façon, elle émane de la première Il procède en myope, avec méthode, il ne se hasarde pas aux horizons. Quand deux choses ne vont pas ensemble, croire à toutes les deux, et avec l'idée que quelque part il en existe une troisième, occulte, qui les unit, c'est ça la crédulité. L'incrédulité n'exclut pas la curiosité, elle la conforte. »

Voilà une démarche intellectuelle particulièrement inspirante.

Les œuvres de Casaubon sont listées sur le Opens external link in new windowworldcatalog. Certains ouvrages sont disponibles aussi sur Opens external link in new windowGallica.

Pour aller plus loin

Bibliographie

  • Grafton, A. (1983). Protestant versus Prophet: Isaac Casaubon on Hermes Trismegistus. Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, 46, 78–93.
  • Mund-Dopchie, M. (1981). Les frères Dupuy et l’Agamemnon inédit d’Isaac Casaubon. L’Antiquité Classique, 578–583.
  • Nazelle, L.-J. A. (1897). Isaac Casaubon, sa vie et son temps (1559-1614). Paris : Fischbacher. Disponible sur : Opens external link in new windowhttp://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9758416m
  • Pattison, M. (1892). Isaac Casaubon, 1559-1614. Oxford?: Clarendon Press. Disponible sur : Opens external link in new windowhttp://archive.org/details/cu31924021597681

Notes de bas de page

[1] Historiographie du XVe au XVIIIe siècle. Baronius (1538-1607). Opens external link in new windowhttp://bcs.fltr.ucl.ac.be/ENC3/10.html

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