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Représentation issue de Institutions Léibnitiennes, ou Précis de la Monadologie. Lyon, Perisse, 1767.
Représentation issue de Institutions Léibnitiennes, ou Précis de la Monadologie. Lyon, Perisse, 1767.

 

 

 

Gottfried Wilhelm Leibniz a grandi dans un milieu propice à son développement intellectuel avec des livres à portée de mains. Cependant, son père meurt alors qu'il n'a que cinq ans et c'est sa mère qui a pourvu à son éducation.

Principales dates

1646 : naissance à Leipzig en Allemagne dans une famille d'universitaires qui possède une bibliothèque privée.

1661-1665 : à partir de quinze ans, il suit des cours dans différentes disciplines dans plusieurs universités (mathématiques à Iena, jurisprudence à Altdorf, chimie à Nuremberg. Il revient à Leipzig pour étudier le droit. Le grade de docteur lui sera un temps refusé du fait de son jeune âge.

1667 : Il rencontre le baron Johann Christian Von Boineburg (1622-1672) qui devient son protecteur et qui le fait entrer sur la scène publique. Il commence alors sa carrière de bibliothécaire à la bibliothèque privée du baron.

1670 : Il poursuit son œuvre politique par la réalisation d'un texte sur la sécurité de l'Allemagne et devient conseiller à la cour de l'électorat de Mayence.

1672-1976 : Sa carrière politique prend de l'essor avec une importante mission diplomatique auprès de Louis XIVDurant ses quatre années à Paris, il effectue énormément de rencontres tant politiques que scientifiques, et notamment bibliothéconomiques. Il s'inscrit alors dans un réseau qui va nourrir ses réflexions et ses relations internationales.

1676 : À la mort du baron Von Boyneburg, il devient bibliothécaire du duc de Brunswick-Lünebourg, à Hanovre alors que Colbert lui refuse une pension d'ingénieur. Il voyage beaucoup en dehors de ses fonctions de bibliothécaire et rencontre d'éminents savants.

1699 : Il est admis à l'Académie des sciences de Paris.

1700 : il fonde la Société des sciences qui est devenue par la suite l'Académie de Berlin

1712 : Ses relations avec le tsar Pierre Le Grand lui vaut le titre de conseiller avec des émoluments notamment pour mettre en place une académie des sciences en Russie et  placer ainsi la Russie dans un dialogue fécond et stratégique pour créer une Eurasie qui relie l'ouest de l'Europe à la Chine dans un même dessein.

1716 : décès dans une relative solitude. Seul Fontenelle lui rend hommage dans un éloge en 1717.

Bibliothécaire : une carrière de plus de quarante ans

La profession principale de Leibniz est bien celle de bibliothécaire avant celle de philosophe ou de mathématicien. Si l'histoire ou les manuels ont oublié ce cas de figure, c'est surtout pour mettre en avant les écrits mathématiques et philosophiques de Leibniz. Cette profession lui permit pourtant d'assurer son existence et de poursuivre ses travaux de recherche et d'écriture tout en constituant un réseau d'échanges entre savants, mais aussi entre bibliothécaires. En 1676, il devient conseiller et bibliothécaire au profit du duc Johann Friedrich de Braunschweig-Luneburg, duché qui fait partie de la maison de Hanovre. Il conservera cette position auprès de ses descendants. Il y trouva ainsi protection jusqu'à sa mort. La bibliothèque comporte plus de 3 000 documents, dont près de deux-cents manuscrits. Le successeur du duc, Ernest August, souhaite que Leibniz s'affaire moins de bibliothéconomie que d'écriture de  l'histoire familiale, et l'incite à devenir membre du collège électoral de Hanovre en 1602. C'est ce poste qui lui ouvre les relations internationales, ce qui lui permet de visiter plusieurs bibliothèques européennes.

Leibniz prit également la direction de la Bibliotheca Augusta en 1690, à Wolfenbüttel. La bibliothèque avait été fondée par le Opens external link in new windowduc Auguste le Jeune ; lui-même bibliothécaire et qui s'était inspiré des travaux de Conrad Gesner pour en réaliser l'organisation et le classement. La bibliothèque de Wolfenbüttel contenait plus de 20 000 ouvrages et des milliers d'incunables. La bibliothèque ne cessera de s'enrichir par la suite et sera ouverte au public à partir de 1666. Leibniz put y trouver aisément un terrain favorable pour réaliser ses propres études. Ses missions étaient d'ailleurs les suivantes : 

  • Mise à jour du catalogue et développement du système avec un catalogue par nom d'auteurs qui devait compléter celui par sujets. Ce travail fut réalisé sous la direction de Leibniz et achevé en 1700.
  • Une clause de confidentialité stipulait qu'il lui était interdit de s'emparer de documents ou d'informations secrètes concernant la famille de son mécène.
  • L'accueil du public et l'accès aux ouvrages rares aux personnes nobles et instruites
  • Les documents acquis ne devaient pas avoir fait l'objet d'une censure tout comme les informations issues des ouvrages de la bibliothèque.

Leibniz comme tout bibliothécaire avait besoin d'un budget conséquent, ce qui n'est pas toujours facile à obtenir. Voici ce qu'il écrit à son mécène le duc de Wolfenbüttel pour parfaire à l'entretien et à la renommée de la bibliothèque :

Une bibliothèque bien garnie est comme un magasin de science et comme une archive imprimée, dans laquelle on trouve plus d'instruction des droits des grands princes et des évènements (principalement touchant ce qui regarde l'État, le Gouvernement et l'économie) que dans les archives d'une cour ou dans les écrits publics. Sa principale utilité se trouve dans l'administration de la justice, dans la défense de la divine vérité et de la police, contre toutes sortes d'erreurs et d'impolitesses, à laquelle fin ont aussi été érigées les églises et les écoles, auxquelles une bibliothèque bien fournie sert d'instrument et d'ornement, par les docteurs muets qu'elle renferme.

On peut assurer que si les Églises, les Écoles, les archives sont dignes de soin de ceux qui le mêlent du gouvernement, les bibliothèques ne leur appartiennent pas moins.

Mais une Bibliothèque, quelque belle qu'elle soit, ne peut se conserver, si l'on n'a soin de l'augmenter. On met tous les jours en lumière les plus beaux ouvrages de Théologie, de Jurisprudence, de Physique, de Mathématiques, et d'autres curiosités, qui sont produits ou par la recherche de la nature, ou par les expériences dans les choses politiques, ou par les méditations des habiles gens ; et nous pouvons dire avec vérité, que nous ne faisons que commencer, et que nous avons à peine trouvé dans ce siècle les premières ouvertures, pour la connaissance de la nature, et du système du grand et du petit monde. Aussi n'y a-t-il pas longtemps qu'on fait une exacte recherche des histoires ; d'où l'on conclut, que les Bibliothèques des grands Princes peuvent devenir imparfaites, si on ne les augmente proportionnellement leur grandeur.

Leibniz va même jusqu'à conseiller d'utiliser les fonds du papier timbré pour enrichir la bibliothèque.

Un bibliothécaire parmi les bibliothécaires

Il profita de ses nombreux voyages pour faire des rencontres et améliorer ses savoirs bibliothéconomiques. Il exploite au mieux son séjour parisien pour rencontrer de nombreux bibliothécaires français. Il va ainsi entrer en contact avec le bibliothécaire de Colbert : Opens external link in new windowÉtienne Baluze (1630-1716) qui est également un éminent juriste. Il s'entretient également avec le mathématicien et secrétaire de la bibliothèque de Louis XIV, Opens external link in new windowPierre de Carcavi (? – 1634). La rencontre avec Opens external link in new windowNicolas Clément (1651-1716), ancien protégé de Pierre de Carcavi lui permet de connaître la bibliothèque du roi et d'échanger sur le système de classification. Le bibliothécaire du roi Jean Paul Bignon, qui vient de prendre la direction de la nouvelle version du journal des savants, une des revues scientifiques les plus importantes de l'époque lui ouvre les arcanes de la bibliothèque et à un réseau scientifique opportun. Leibniz publie d'ailleurs en 1665 dans le journal des savants. Contrairement à ce qu'affirme plusieurs sources, Leibniz ne Opens external link in new windowput faire la rencontre de Gabriel Naudé, mais il fut très influencé par l'ouvrage Opens external link in new windowA(d)vis pour dresser une bibliothèque. Le désir de constituer une bibliothèque universelle vient de sa lecture de Naudé et les méthodes indiquées le poussent à procéder par méthodes pour cataloguer stratégiquement les ouvrages de sa bibliothèque par ordre alphabétique d'auteurs et de sujets.

Leibniz rencontre ainsi plusieurs bibliothécaires au cours de ses voyages. Parmi les personnages clefs, il y a notamment le professeur et homme de lettres Marquard Gude (1635-1689) qui est un bibliothécaire et un grand collectionneur de manuscrits qu'il parvient à rassembler durant ses divers voyages. Son travail colossal n'est pas dispersé après sa mort à l'initiative de Leibniz qui parvient à faire racheter l'ensemble des collections au profit de la bibliothèque de Wolfenbüttel.

Cette profession de bibliothécaire, il semble au final qu'il exerce aussi bien dans les bibliothèques dont il a la charge que dans ses rencontres à l'international comme le montre bien Jacques Messier (Messier, 2007) « Ses travaux de bibliothéconomie se déroulèrent un peu partout dans les grandes villes d'Europe, ce durant près de quarante ans. Grand amateur de livres et de bibliothèques, il devint bibliothécaire en Allemagne à l'âge de 22 ans. Or, il semble que ses études bibliothéconomiques et ses rencontres avec les grands bibliographes se déroulaient davantage à l'étranger alors que l'exercice de la profession s'effectuait en Allemagne. En fait, il apprit son métier en fréquentant les bibliothécaires les plus réputés du temps et en observant les travaux bibliothéconomiques qui lui tombaient sous la main. »

Un bibliothécaire peu soucieux des universitaires et avec un relationnel difficile ?

Il se montre parfois méfiant avec certains universitaires à qui il refuse l'accès à des documents. Pourtant son travail vise à améliorer les possibilités de recherche d'information de la plupart des chercheurs. Probablement avait-il ses lecteurs préférés.

Il connaît des difficultés avec son adjoint Hertel qui va lui succéder pourtant au poste de bibliothécaire en chef et qui n'hésite pas à se plaindre auprès du mécène. Comme quoi, les problèmes hiérarchiques au sein des bibliothèques ne datent pas d'aujourd'hui ? !

Leibniz souhaite également lutter contre la surproduction éditoriale qui privilégie la rentabilité pécuniaire plutôt que la diffusion des connaissances. Il se montre d'ailleurs très critique envers les éditeurs et mentionne son souhait de limiter les ouvrages sans intérêt quitte à les censurer pour privilégier les ouvrages véritablement utiles. C'est d'ailleurs ce point de vue qui prédomine à sa vision de la bibliothèque avec la nécessité de disposer d'abord d'ouvrages de référence comme des dictionnaires pour faire le point sur les connaissances actuelles et dans un second temps de disposer d'ouvrages jugés essentiels. Leibniz travaillera d'ailleurs à une bibliographie Conspectus Bibliothecae Universalis selecta qui rassemble les ouvrages qu'il juge primordiaux. Ce travail moins rigoureux au final que celui de Gesner ne sera pas publié, même si Leibniz y avait réuni près de 2500 références.

Un intérêt marqué pour les systèmes classificatoires et l'organisation des connaissances

L'intérêt pour développer une bibliothèque universelle va de pair avec ses travaux théoriques autant mathématiques que philosophiques pour comprendre et expliquer l'univers. Il va également s'intéresser aux travaux de classification ainsi qu'à la question de l'indexation. Il déplore d'ailleurs le manque de descripteurs dans les bibliographies qu'il consulte.

Son intérêt classificatoire est double. Il s'agit à la fois d'envisager une classification des savoirs de type universel qui reflètent l'agencement des connaissances tout en imaginant cet ordre au sein de la bibliothèque. S'il cherche à assurer une cohérence entre le système et l'ordre physique des livres dans la bibliothèque, le catalogue repose sur une vision nouvelle de la bibliothèque qui ne soit pas influencée par la matérialité des objets, mais bien plus par les savoirs contenus. C'est justement une œuvre qui se veut la conséquence et la preuve de l'utilisation de la raison, car le catalogue est typiquement un travail raisonné qui constitue la marque des Lumières.

Leibniz réalise donc un essai de classification qui sera parfois adapté, mais qui sera également critiqué notamment du fait de sa séparation philosophie/théologie. Leibniz prend en compte aussi bien les objets artificiels que les objets naturels qui sont également dignes selon lui d'être classifiés.

Début de la classification de Leibniz. In Gottfried Wilhelm Leibniz, G. G. Leibnitii Opera omnia … ed. L. Dutens (Genevae : Apud Fratres de Tournes, 1768), 5, p.213-214
Début de la classification de Leibniz. In Gottfried Wilhelm Leibniz, G. G. Leibnitii Opera omnia … ed. L. Dutens (Genevae : Apud Fratres de Tournes, 1768), 5, p.213-214

Ses projets d'organisations des savoirs se matérialisent également avec la réalisation d'une encyclopédie qui rassemble tous les savoirs utiles aux chercheurs, la « ?characterista universalis? ». Cette encyclopédie fut réalisée avec l'aide des sociétés savantes. Il envisage dans ce cadre des avancées en matière d'analyse documentaire avec la production de résumés.

Une utilisation de la fiche

S'inscrivant dans la logique de Gesner, Leibniz utilise des fiches pour procéder aux catalogages des ouvrages. Les fiches étant ensuite collées dans le catalogue final. Cela lui permet de constituer un catalogue alphabétique de la bibliothèque de Wolfenbüttel en laissant des espaces libres pour de futures acquisitions. La même méthode devait être appliquée en principe pour un catalogue systémique. Seulement, ce projet ne s'est pas concrétisé pour des raisons mal connues. La personne chargée de cette mission semble être partie avant même d'avoir réellement commencé, si bien qu'il manquerait des milliers de fiches qui auraient dû être dédiées à cette tâche.

Une bibliothèque privée à l'intérieur de la bibliothèque

Leibniz va développer une bibliothèque personnelle à l'intérieur même de la bibliothèque dont il a la responsabilité. Alors qu'il est déjà en charge de la bibliothèque de Brunschwick-Luneburg à Hanovre depuis 1676, il prend la direction de la Bibliotheca Augusta de Wolfenbüttel, une des plus grandes bibliothèques européennes de l'époque. Il restera jusqu'à son décès à la tête des deux bibliothèques. Il effectue pour son compte des achats et collecte plusieurs ouvrages pour son propre usage. Cette bibliothèque personnelle sera reconnue comme telle lors de la succession comme le témoigne l'inventaire réalisé après son décès. En effet, le roi Georges I d'Angleterre (lié à la maison de Hannovre via l'ordre royal des Guelfes) souhaite conserver les manuscrits et la correspondance aux consonances politiques, tandis que le neveu de Leibniz et unique héritier souhaite récupérer de l'argent, notamment en compensation de la bibliothèque personnelle.

Leibniz ne lit pas nécessairement tous les ouvrages qu'il rassemble. Il procède souvent par consultation ce qu'il affirme dans ses correspondances. Parmi les ouvrages de sa bibliothèque personnelle figurent de nombreux qui concernent des aspects bibliothéconomiques ou qui se rapportent à l'histoire de la littérature. Voilà qui démontre que sa représentation du monde est fortement liée à sa volonté d'organiser les connaissances.

Quelques œuvres

L'œuvre de Leibniz est riche en nombre et en thématiques abordées, ce qui fait de lui un savant accompli. Ses travaux sont écrits en latin, français et allemand. Certaines compilations de ses œuvres regroupent ainsi des travaux qui mêlent les trois langues. 

  • Disputatio meptaphysics de principio individui (1663)
  • De arte combinatoria (1666)
  • Théorie du mouvement concret et du mouvement abstrait (1670)
  • Hypothesis Physica Nova (1671)
  • Nova Methodus pro maximis et minimis (1684)
  • Meditationes de cognitione, veritate et ideis (1684)
  • Generales inquisitiones de analysis notionum et veritatum (1686)
  • Brevis demonstratio erroris memorabilis Cartesii (1686)
  • Discours de métaphysique (1686)
  • Discours touchant la méthode de la certitude et l'art d'inventer pour finir les disputes et faire en peu de temps de grands progrès (1688-1690)
  • Primae veritates (1689)
  • Essai de dynamique (Journal des Savants, 1691)
  • Système nouveau de la nature et de la communication des substances (1695)
  • Matheis rationis (1700)
  • Nouveaux essais sur l'entendement humain (1705)
  • Explication de l'Arithmétique Binaire (1703)
  • Monadologie (1714)
  • Principes de la nature et de la grâce fondés en raison (1714)

Pour aller plus loin

Pelletier, Arnaud. La bibliothèque philosophique de Leibniz à Wolfenbüttel : inventaire et signification. Dix-septième siècle 2009/1 (n°242), p. 113-147.

Schulte-Albert, Hans G.. Gottfried Wilhelm Leibniz and Library Classification. The Journal of Library History (1966–1972) 6.2 (1971) : 133–152.

Schneider Ulrich Johannes. Quel système de savoir ? Du “jardin des livres” de la bibliothèque du duc Auguste au catalogue de Leibniz. Matériaux pour l'histoire de notre temps, 2006-2, n°82, p. 8-14.

Messier, Jacques. Un bibliothécaire parmi les humanistes : Gottfried Wilhelm Leibniz (1646 – 1716). Version allongée de l'édition d'avril, 2007, Argus. Disponible sur : Opens external link in new windowhttps://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/1417;jsessionid=F58626584777D120D6D98817F67ACCA3

Palumbo, Margherita. Leibniz e la Res Bibliothecaria. Bibliografie, historiae literariae e cataloghi nella bibliotheca privata leibniziana. Rome, Bulzoni, 1993

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