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Un certain nombre de maisons d'édition se sont positionnées, ces dernières années, dans une ligne éditoriale qui tente de susciter une réflexion autour de la thématique de l'altérité.

C'est le cas, bien sûr, des éditions « Rue du Monde » créée en 1996 par Alain Serres dont l'objectif est de publier « des livres pour interroger et imaginer le monde » et pour « titiller l'intelligence des enfants, leur esprit critique et leur sensibilité artistique ». La collection « Romans du monde » poursuit ce travail de réflexion sur les différentes cultures à travers des textes d'écrivains contemporains qui font réfléchir les lecteurs sur la complexité du monde et permettent, pour des jeunes en fin de CM2 ou en début de collège, d'aborder les problèmes de la société d'hier et d'aujourd'hui.

On retrouve cette même démarche exigeante chez la toute nouvelle maison d'édition indépendante créée par Didier Jean et Zad, les éditions « 2 Vives Voix », qui souhaitent « semer des graines, emmener les lecteurs en promenade hors des sentiers battus, traiter de sujets peu abordés dans la littérature de jeunesse, avec pour objectif de renforcer les liens intergénérationnels et surtout de libérer la parole » [3].

Si la découverte de la richesse de l'autre (l'étranger) est un des axes fort de ces maisons d'édition, il est l'élément principal des ouvrages édités chez « Vents d'ailleurs », maison d'édition créée par Jutta Hepke et Gilles Colleu, en 1994, dont les publications ont « la volonté d'établir des passerelles entre le lectorat du Nord et les modes d'expression artistiques et littéraires du Sud de l'Afrique, des Amériques noires et de la Caraïbe » [4].

L'ouverture culturelle, si elle n'est pas toujours au cœur même des maisons d'édition est un axe fort d'un grand nombre d'entre elles et notamment les éditions Syros qui souhaitent, depuis leur création, lutter contre l'ethnocentrisme et permettre la découverte d'autres cultures. De nombreux titres de leur catalogue s'enrichissent d'ouvrages bilingues, de traductions de contes provenant d'horizons divers et de romans abordant les conditions de vie des immigrés. Deux collections sont particulièrement à suivre dans le cadre d'une éducation citoyenne : la collection « J'accuse » qui propose des docu-fictions militant pour la défense des droits de l'homme et la collection « Femmes » invitant à une réflexion sur l'égalité entre les hommes et les femmes.

Les éditions Autrement Jeunesse développent, quant à elles, une collection intéressante : « Français d'ailleurs » sur l'histoire de l'immigration en France, projet mené en collaboration avec la Cité nationale de l'histoire de l'immigration. Ces docu-fictions, loin des clichés et de la simplification, prolongent la publication pour adultes « Français d'ailleurs, peuple d'ici » et abordent, pour chacun des documents, une période de l'histoire de France vue à travers les yeux d'un enfant et de sa famille découvrant leur nouveau pays d'origine.

La découverte de l'étranger, à travers ces récits, témoignages et documentaires, remporte donc un vif succès éditorial et de nombreux titres en littérature de jeunesse pourront être abordés dans une démarche d'ouverture culturelle et de tolérance. Pour autant, les régions du monde sont loin de recevoir la même audience. Si on balaye la production éditoriale jeunesse par thèmes (documentaires et fictions confondus) sur le site Ricochet (consulté le 01/03/2013), on ne peut que constater une part très favorable des écrits consacrés à l'Afrique (32,96 %) et l'Asie (30,93%) alors que l'Europe ne représente que 19,33% des publications. L'Amérique inspire également peu nos auteurs (15,66 %) et en particulier l'Amérique du Sud (3,34%). Si cette analyse n'est pas exhaustive, elle témoigne d'un intérêt pour des contrées à la fois exotiques et éloignées du quotidien des lecteurs. Les auteurs sont attachés à faire découvrir des coutumes et des habitudes de vie très différentes des leurs, prétextes à des récits riches en références culturelles et illustrations de belle qualité.

Cette affirmation doit néanmoins être nuancée. En effet, l'Océanie, quant à elle, est quasiment absente des œuvres de jeunesse avec seulement 1,11% des publications. L'exotisme n'est donc pas le seul objectif des auteurs et des maisons d'édition. La découverte de l'autre s'accompagne, de manière visible ou non, d'un message où le « vivre ensemble » semble sous-jacent.

Ces chiffres témoignent également du peu d'intérêt pour l'Europe. Or, l'enjeu de la construction européenne nécessite une meilleure connaissance de nos voisins européens dans une démarche d'autant plus importante pour des élèves qui voyagent peu au-delà des frontières de l'hexagone. Dans cette perspective, un ouvrage nous semble intéressant à retenir pour susciter des débats avec les élèves : « Familles d'ados » d'Uwe Ommer et Régine Feldgen [6] paru en 2012. Ce recueil regroupe les interviews et photographies de familles provenant de toute l'Europe et permet, grâce aux illustrations, de se projeter dans l'univers quotidien de chacune d'entre elles. Leurs témoignages permettent quant à eux d'aborder différents thèmes relatifs à l'avenir des ces jeunes européens et en particulier la construction de l'Union européenne, l'écologie, leurs inquiétudes et leurs espoirs tout en démontrant la richesse et la complexité d'une citoyenneté européenne en construction.

Si cette ouverture vers des cultures éloignées participe d'un choix éditorial plus ou moins engagé de la part des éditeurs, il pourra être tout à fait intéressant de se pencher également sur les motivations qui animent les auteurs de littérature de jeunesse. Si certains souhaitent tout simplement faire partager et aimer des régions du monde auxquelles ils sont attachés, d'autres ont une volonté nettement plus militante et leurs démarches pourront susciter des débats en classe. Certains ont pu, en effet, être témoins de drames ou d'événements traumatisants et désirent apporter leur témoignage. Isabelle Collombat, auteur du roman « Bienvenue à Goma » [7] paru en 2008 a le courage de parler d'un sujet difficile : le génocide tutsi et la responsabilité de l'armée française. Elle s'est inspirée de sa propre expérience puisqu'elle est, elle-même partie en 1994 dans le Kivu à deux pas du Rwanda où elle collabore à Radio Gatashya, radio à vocation humanitaire pour les réfugiés rwandais de Goma. Elle y fait référence sur son blog : « Près d'un million de morts, la guerre, des camps de réfugiés surpeuplés. Je travaille pour une radio humanitaire. Une expérience qui met du temps à maturer. Vingt ans plus tard, j'écris encore sur ce sujet » [8].

L'acte d'écriture de Yannick Prigent est également un acte militant. Il voit dans l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis en 2003 « la fin de notre civilisation, une sorte de chute de Constantinople à l'envers » [9]. Il décide alors de publier pour « essayer de proposer un autre monde à nos enfants ». Investi dans une congrégation religieuse, « Les petites filles de Marie », il est très touché par le cas d'une jeune fille victime d'un mariage forcé. Jean Perrot, dans « Jeu de vivre et politique de la littérature » [10] en témoigne, nous livrant que c'est cette histoire qui l'inspire pour raconter les mésaventures de Léna dans « La petite tresseuse kanak » [11], dont le travail délicat de tressage suscite l'admiration de tous, jusqu'au jour où Lémé se voit imposer un mari… Ecrire, c'est donc tenter de faire bouger les lignes. C'est parfois aussi une revanche personnelle. Yannick Prigent, né à Nouméa en 1945 d'une famille maternelle issue du bagne, écrit à son propos : « La fiche d'écrou de mes deux ancêtres bagnards portait la mention : « ne sait ni lire, ni écrire ». Je leur devais bien ça ! ».

Didier Daeninckx s'est également tourné résolument vers une production engagée dans des questionnements qui ne cessent de hanter ses œuvres littéraires (le colonialisme, le négationnisme, le massacre des Algériens en 1961…). Son roman « L'enfant du zoo » [12] et la bande dessinée « Cannibale » [13] illustrée par Emmanuel Reuzé sont une adaptation, pour les enfants et les adolescents, de son roman du même nom, « Cannibale », paru en 1998. Il y dénonce l'exposition coloniale de 1931 et les conditions de vie et d'exploitation des Kanaks durant les années trente. Didier Daeninckx poursuit ce travail de lutte contre les stéréotypes avec la publication de « Nos ancêtres les pygmées » illustré par Jacques Ferrandez en 2009 [14] (clin d'œil, naturellement, à « nos ancêtres les Gaulois »). A travers l'histoire d'Ousmane et Dialikatou, sénégalais d'origine, l'auteur aborde les conflits culturels, le colonialisme et la guerre d'Algérie.

On voit pourtant, à travers l'analyse fouillée d'Anne Schneider [15], qu'écrire pour lutter contre les stéréotypes est une démarche complexe et que l'imaginaire africain, de toute une génération de Français, s'est forgé, ne l'oublions pas, avec Tintin au Congo. Ainsi, quelques clichés s'invitent parfois sans que les auteurs en aient conscience mais la littérature de jeunesse a le mérite, au moins, d'offrir un large choix d'œuvres « métissées » qui appellent à la tolérance et l'ouverture culturelle, ce qui est loin d'être le cas d'une offre éditoriale proposée dans les circuits de la grande distribution.

La littérature de jeunesse connaît, en effet, un succès important et offre un visage extrêmement diversifié d'un niveau de qualité très variable. La paralittérature (textes dont le statut littéraire n'est pas reconnu), si elle est bien sûr absente de nos CDI, nous a semblé intéressante à analyser car elle baigne la jeunesse de la plupart de nos élèves. Il est à noter que le taux d'achat des livres en grande surface, selon l'étude d'Olivier Donnat [16], était de 19,1% en 2008 et ce chiffre atteint un peu plus de 40% si on compte les grandes surfaces culturelles dont l'offre – plus variée – n'est pas toujours d'une grande qualité. Ce type de production éditoriale peut, en parallèle, nous amener à aiguiser notre propre grille d'analyse en mettant l'accent sur un certain nombre de stéréotypes évidents à percevoir dans la littérature dite « de masse » que les élèves auront moins de difficultés à percevoir. Inviter ce type d'ouvrages dans nos établissements scolaires, plutôt que de les rejeter, risquant du même coup d'exclure ses lecteurs, nous semble en effet tout à fait intéressant pour peu qu'on invite à ouvrir le débat grâce à des comparaisons et des confrontations avec d'autres ouvrages ou d'autres types de documents.

Le résultat de l'analyse d'un rayon livres de jeunesse d'un centre commercial d'une ville moyenne de 20 000 habitants est malheureusement sans grande surprise. Seulement 3% des albums de jeunesse montrent, en effet, un enfant de couleur et un seul héros, Zékéyé [17], raconte ses aventures en Afrique. Pour les romans jeunesse, le constat est encore plus édifiant puisque seul 0,5% des héros portent un nom à consonance étrangère (Sid et Chan) et aucune des couvertures d'ouvrages ne témoigne de la diversité culturelle qui fait pourtant notre quotidien et notre richesse. Le discours se voudrait néanmoins plus « politiquement correct ». En effet, le texte adapté par Marcel Marlier en 2002 de l'ouvrage « Martine en voyage » [18] permet une confrontation intéressante entre le texte de 2002 et les images de 1954 [19]. L'amie de Martine, « noire de peau » passe du statut de poupée à celle de véritable amie et change de prénom : Cacao pour la version la plus ancienne contre Kadi pour l'édition la plus récente. Enfin, à plusieurs reprises, l'auteur indique que Martine porte la valise alors que les illustrations, d'origine, ne montrent que la jeune Cacao, la valise à la main.

L'analyse de cette production renvoie donc l'image d'un monde totalement uniforme où le modèle européen domine largement. Aucun des ouvrages, par ailleurs, ne laisse apparaître la moindre différence. Les héros et héroïnes, issus d'une catégorie sociale moyenne, vivent dans un univers sans problèmes apparents ne laissant aucune place à l'altérité.

Notes de bas de page

[3] Didier Jean et Zad, « Pourquoi les éditions 2 Vives Voix ? ». In 2 Vives Voix Editions [En ligne]. http://2vivesvoix.com/content/7-a-propos-2-vives-voix (Page consultée le 13 mai 2013)

[4] « Vents d'ailleurs » in Ricochet – Jeunes.org [En ligne]. http://www.ricochet-jeunes.org/editeurs/editeur/183-vents-d-ailleurs (Consulté le 14 mai 2013)

[5] Source : Institut national d'études démographiques, 2008

[6] Uwe Ommer et Régine Feldgen, « Familles d'ados », La Martinière jeunesse, 2012

[7] Isabelle Collombat, « Bienvenue à Goma », Rouergue, 2008

[8] Isabelle Colombat, « Bio » in Zou ! Le blog d'Isabelle Collombat [En ligne]. http ://isacollombat.canalblog.com/pages/bio/27370472.html (Consulté le 6 juillet 2013)

[9] « Yannick Prigent » in Livre mon ami [En ligne]. http ://www.livremonami.nc/blog/ ?p=1119 (Consulté le 12 juillet 2013)

[10] Jean Perrot, « Jeu de vivre et politique de la littérature » in Britta Benert, Philippe Clermont (éds), Contre l'innocence : esthétique de l'engagement en littérature de jeunesse, Peter Lang, 2011

[11] Yannick Prigent, Caroline Palayer, « La petite tresseuse kanak », Vents d'ailleurs, 2009

[12] Didier Daeninckx, « L'enfant du zoo », Rue du monde, 2004

[13] Didier Daeninckx et Emmanuel Reuzé, « Cannibale », Emmanuel Proust, 2009

[14] Didier Daeninckx et Jacques Ferrandez, « Nos ancêtres les pygmées », Rue du monde, 2009

[15] Anne Schneider, « Didier Daeninckx, l'engagement maximal au service des enfants » in Britta Benert, Philippe Clermont (éds), Contre l'innocence : esthétique de l'engagement en littérature de jeunesse, Peter Lang, 2011

[16] Olivier Donnat, « Les pratiques culturelles des français à l'ère numérique : Eléments de synthèse 1997-2008 », Cultures Etudes, 2009-5 [En ligne]. http ://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr/doc/08synthese.pdf (Consulté le 6 février 2013)

[17] Nathalie Dieterlé, « Zékéyé et le serpent python », Hachette jeunesse, 2013

[18] « Martine en voyage d'après l'album de Gilbert Delahaye et Marcel Marlier », Casterman, 2009

[19] Gilbert Delahaye, « Martine en voyage », Casterman, 1954

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