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La question du genre est bien au cœur des recherches récentes en littérature de jeunesse et une des priorités de l'école pour les années à venir. L'analyse sociologique de Sylvie Ayral, « La fabrique des garçons » [51] avait démontré, en 2011, combien les stéréotypes ancrés inconsciemment en chacun de nous pouvaient infléchir les comportements des adultes, comme des élèves. Son étude portait sur cinq collèges aux caractéristiques socioculturelles très diverses et témoignait de chiffres plutôt édifiants puisque 75 à 84% des élèves ayant reçu une punition sont des garçons et ils représentent 84,2 à 97,6% des élèves « sanctionnés pour violence sur autrui ». La sociologue posait donc la question d'une tendance à la transgression et à la violence qui serait d'un tempérament, d'une nature masculine voire relever d'une fatalité comme semblent le penser adultes et élèves des deux sexes. D'après l'auteur, « l'injonction sociale à la virilité pousse les garçons à transgresser les règles et instrumentaliser les sanctions pour prouver leur virilité. (…) Les actes de défi, d'insolence, de violence physique, sexiste, homophobe… doivent donc être pensés non plus comme des problèmes de comportement mais au contraire comme des conduites sexuées ritualisées ».

Adapter une attitude de défiance par rapport aux stéréotypes qui se nichent dans les supports de communication (en particulier la publicité et les jouets) est donc essentiel d'autant plus que la littérature de jeunesse ne s'affranchit pas de tels clichés.

Bénédicte Fiquet, journaliste et chargée de mission « genre » de l'association Adéquations a réalisé un livret « Littérature de jeunesse non sexiste » [52] proposant un certain nombre de titres « non sexistes » pour les plus jeunes. Elle y fait le constat suivant : « On compte dans les albums pour enfants deux fois plus de héros que d'héroïnes et dix fois plus quand les personnages sont des animaux « humanisés ». Les filles continuent à être surreprésentées dans des activités à la maison, secondant à l'occasion leur maman dans des tâches maternantes ou domestiques. A l'opposé, les petits garçons s'activent avec des copains à l'extérieur dans des lieux publics. Ils y font des bêtises ou du sport. En ce qui concerne les adultes, on tombe dans la caricature. Les mères ne semblent toujours pas avoir accédé au marché du travail. Quant aux pères, ceux qui accompagnent leurs enfants à l'école, qui s'occupent d'eux dans le cadre d'une garde partagée ou qui réservent leurs jours de RTT pour les mercredis, ils restent quasiment invisibles ».

Si le constat est moins sévère concernant la littérature de jeunesse pour les plus grands : les héros deviennent héroïnes, les éditeurs répondant à une demande plus forte d'un lectorat féminin, ces stéréotypes de genre demeurent néanmoins d'une grande actualité, pour les filles comme pour les garçons, à travers les canaux de la littérature distribuée dans la grande distribution.

Si on revient à l'analyse réalisée à partir de l'offre d'un rayon jeunesse d'un centre commercial de taille moyenne, nous avons pu constater que pas moins de 39,5% des romans sont clairement identifiés pour les « filles » (les couvertures et les héroïnes, toutes féminines, sont sans conteste, destinées à un public féminin). Ce sont de jeunes héroïnes plutôt sages et discrètes dont les activités plébiscitées sont, en majorité le soin auprès des animaux (15%) ou la danse (5%) qui véhiculent des valeurs dites féminines telles que la grâce, la légèreté, l'expression des sentiments… Les jeunes filles sont également très attirées par le shopping. La maxime de Marie-Lune, en sous-titre du roman de Yllya et Sylvia Douyé [53] est : « je dépense donc je suis » dans un univers marqué par les copines et les secrets. « Club des filles : le livre des secrets » [54] permet ainsi aux jeunes filles de découvrir « tous les secrets pour être une fille populaire, sûre d'elle-même et en pleine possession de ses moyens ». Le livre lui permettra également d'apprendre à « se maîtriser peu importe ce que la vie mettra sur son chemin » !

Parmi les romans pour les filles, une majorité d'entre eux, on l'a vu, est consacrée aux soins auprès des animaux à travers de nombreuses séries telles que « Les chiots magiques », « 100% animaux », « Familles au poney club », « Filles de Grand galop »… Une seule série sur ce thème est mixte : « Les petits vétérinaires » chez Pocket jeunesse qui s'adresse à un lectorat aussi bien masculin que féminin. Mais est-ce un hasard : ce métier est largement représenté par les hommes…

Les jeunes filles sont donc « reléguées » dans des activités dites « féminines ». Leur mère ne travaille généralement pas et surtout les petites héroïnes se destinent à un rôle maternant s'exerçant dans le soin auprès des petits animaux, activités qu'elles réalisent avec brio alors que nos jeunes héros masculins n'ont aucune prédisposition. Pour preuve, Oui-oui dans « Oui-oui et son nouvel ami » [55] décide de prendre en charge un poussin qu'il croit perdu. Aucune de ses décisions ne convient au poussin (il ne mange pas de friandises et ne sait pas faire du patin à roulettes…) et c'est finalement son amie, bien mieux armée que lui pour veiller sur lui, qui va s'en charger.

Les stéréotypes de genre concernent bien évidemment les garçons autant que les filles. Si la part des romans orientés uniquement « garçons » est moindre dans cet échantillon (19% seulement contre 39,5% à destination des filles), les jeunes héros masculins s'illustrent dans des activités dites « masculines » et vivent des aventures palpitantes. Ce type de publications laisse peu de place à des garçons « différents », même si des efforts sont menés. Ainsi, Jules dans « Jules cherche la bagarre » [56] comprend, grâce à sa maîtresse, que la violence ne mène à rien. Mais si on examine la totalité des romans (pour les filles, pour les garçons et les ouvrages mixtes), les activités des uns et des autres sont largement « sexuées » (le père roi, un homme docteur, une tante infirmière, une grand-mère qui rassure, un grand-père qui détient la connaissance …).

Les contre-modèles sont pourtant nombreux. En effet, les mouvements féministes des années 60 ont largement influencé une part importante des auteurs de littérature de jeunesse et la question du genre est abordée dès 1976 avec un ouvrage devenu célèbre : « Julie a une ombre de garçon » de Christian Bruel et Anne Bozellec [57]. Ce livre interroge ce monde qui met : « les cornifilles dans un bocal, les cornigarçons dans un autre, et les garfilles, on ne sait pas où les mettre ! ».

Ce travail sur le genre s'est poursuivi avec Thierry Lenain, et ses deux livres : « Mademoiselle Lili a-t-elle un zizi ? » [58] et « Menu fille ou menu garçon ? » [59] où il ironise sur une société qui distribue les rôles à l'avance : les fusées pour les garçons, les poupées pour les filles…

Marie-Aude Murail, quant à elle, s'intéresse aux stéréotypes liés aux garçons à travers son roman « Baby Sitter Blues » [60] où le jeune Emilien se lance dans le baby-sitting alors qu'il déteste les enfants…

Les exemples sont très nombreux : Anne Cordier dans son article disponible sur le site de l'Université de Lille 3 [61] met ainsi en lumière un certain nombre d'ouvrages qui luttent contre les préjugés sexistes tout en s'intéressant aux clichés que constituent la robe pour les filles et la virilité pour les garçons (le « zizi » en particulier).

Moins engagés dans cette voie mais tout aussi efficace, de nombreux romans invitent les héroïnes à vivre une vie aventureuse. C'est le cas de l'auteur Pierre Bottéro qui revendique « d'apprendre aux filles qu'elles sont aussi fortes que les garçons et enseigner aux garçons la délicatesse des filles ». Aurélie Lila Palama dans « Le garçon était une fille ! Héroïsme et féminité dans les romans de Pierre Bottéro » [62], montre ainsi que les romans fantastiques permettent, grâce à cet univers imaginaire, d'éviter un certain nombre de carcans. Les stéréotypes sexistes y seraient donc moins présents. A l'inverse, les romans dits « réalistes » n'y échappent pas. Le roman « Zouck » du même auteur, illustre l'univers d'une jeune fille passionnée par la danse et obsédée par son poids. L'image de couverture démontre d'ailleurs tout à fait le souci de l'éditeur de toucher un public féminin.

La représentation du masculin et du féminin à travers les héros et les héroïnes a ainsi fortement évolué depuis quelques années. Christine Détrez dans « Les princes et princesses de la littérature adolescente aujourd'hui : Analyses et impressions de lecture » [63] démontre que si l'image des parents demeure traditionnelle (« aux femmes les travaux d'aiguille, et aux hommes les découvertes techniques et scientifiques ») les princesses, par contre, ont bien changé. Elles rêvent d'aventures et de combat, refusent leur destin de femmes et osent évoquer le désir qu'elles peuvent éprouver. Pour autant, l'auteur démontre un certain nombre de paradoxes. Finnula, l'héroïne de l'ouvrage de Meg Cabot « Le roman d'une princesse » [64] est plus jolie lorsqu'elle daigne enfiler une robe. La féminité n'est jamais très loin, même si les héroïnes vivent des aventures palpitantes. Enfin, le caractère décrit à travers ces romans interpelle. L'auteur indique en effet que Thorgil, héroïne du roman « Prisonnier des Vikings » [65] « boude à plusieurs reprises et bavarde sans cesse. Shaé, dans « L'Autre » de Pierre Bottero [66] a peur et doit toujours être rassurée et prise en charge par Natan, qui lui apprend même à maîtriser les pouvoirs qu'elle possède ».

Braver une identité sexuelle est un exercice effectivement très compliqué pour nos jeunes protagonistes d'autant plus qu'elles mêmes véhiculent parfois une image négative des femmes.

Aya, l'héroïne du roman « Danbé » [67] a des difficultés à s'assumer en tant que femme. Elle raconte : « Il n'allait pas de soi de m'accepter pour ce que je suis une fille. (…) L'envie enfantine d'être un garçon m'est passée. Mais je n'ai pas beaucoup de goût pour les comportements dits féminins. Je ne raconte pas ma vie, je ne me confie pas, les démêlés amoureux m'ennuient (…). Je n'arrive pas à faire la fille. Papoter, pleurnicher, je ne peux pas. (…). J'ai des amis parmi les garçons, ce qui n'est pas si courant. Je crois qu'ils ne savent pas où me ranger. Ce n'est pas que je suis moche. Ce serait plutôt, selon l'expression la plus courante que « j'ai des couilles », ce qui étrangement sonne plutôt comme une éloge ».

Enfin, la quête d'égalité n'est pas toujours un chemin accessible pour les jeunes filles comme pour les garçons. Dans « Pourquoi pas moi ? » [68] de Jeanne Benameur, Yasmina, elle, rêve de devenir un garçon avec toutes les prérogatives attachées à ce statut (un rapport privilégié avec le père, boire directement au goulot de la bouteille, sortir, étudier ou lire et surtout devenir chef de bande). Elle rejette violemment les attributs et stéréotypes dits féminins et se réjouit de n'être pas devenue une « fille (…) qui ne pense qu'à se coiffer, à faire des chichis et à ricaner trop fort dès qu'un garçon passe. Une bouffonne quoi ». En voulant relever un défi pour devenir chef de bande, elle subit une chute qui a probablement touché sa moelle épinière. Dans l'incapacité de marcher, son père accepte finalement qu'elle prenne des cours de dessin, sa passion première, activité qu'il refusait jusqu'alors. Yasmina n'a donc plus aucune chance de réaliser son rêve mais un autre destin est désormais possible pour elle – destin plus compatible avec les représentations plus communément admises pour une femme.

La quête est difficile également pour les garçons. Dans les romans étudiés par Christine Détrez [69], ces derniers ont finalement peu d'espace pour exprimer leur sensibilité, leurs doutes ou leurs peurs. Les valeurs de courage et de bravoure sont toujours largement véhiculées par les pères. C'est le cas pour Nils dans « Tobie Lolness » [70] qui trahit Tobie pour que son père soit fier de lui : « Aussitôt il repensa à son père qui l'appelait « fillette » devant les autres, parce qu'il le trouvait trop mou et rêveur pour un fils de bucheron. Il imagina aussitôt sa fierté s'il retrouvait la trace du fugitif. Lui, Nils, en qui son père croyait si peu, il serait le héros dans l'arbre ».

De multiples exemples parmi la littérature de jeunesse permettent donc d'interroger les élèves sur un questionnement autour du genre et des stéréotypes. Toutefois, malgré la bonne volonté des auteurs, de nombreux clichés s'insinuent, de façon inconsciente, dans les œuvres littéraires. Des échanges et des débats sont donc indispensables pour modifier les représentations.

Enfin, cette analyse, axée sur quatre thématiques, visait à répondre aux attentes d'une éducation citoyenne pour inviter les élèves à plus de tolérance et d'ouverture vis-à-vis des autres. Néanmoins, on peut s'interroger, dans le cadre d'une volonté éditoriale nettement engagée, sur le véritable impact de telles publications d'autant plus que les auteurs hésitent entre discours consensuel, illustrant le retour à une certaine morale, et réalisme terrifiant : il n'y a pas toujours de « happy end » dans les ouvrages pour la jeunesse.

Notes de bas de page

[51] Sylvie Ayral La fabrique des garçons. Sanctions et genre au collège, Puf, 2011

[52] « La littérature de jeunesse non sexiste » [En ligne] http://www.adequations.org/IMG/pdf/Livret_litterature_de_jeunesse_non_sexiste.pdf (Consulté le 15 mars 2013)

[53] Yllya et Sylvia Douvé, « Marie-Lune, Tome 1 : Je dépense donc je suis », Vents d'ouest, 2009

[54] Hélène Pilotto et Gemma Reece, « Club des filles : Le livre des secrets », Presses Aventure, 2010

[55] « Oui-oui et son nouvel ami », Hachette jeunesse, 2010

[56] Fabienne Blanchut et Camille Dubois, « Petit Jules cherche la bagarre », Fleurus, 2009

[57] Christian Bruel et Anne Bozellec, « Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon », Le sourire qui mord, 1976

[58] Thierry Lenain et Delphine Durand, « Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ? », Nathan, 2011

[59] Thierry Lenain et Catherine Proteaux, « Menu fille ou menu garçon », Nathan, 2006

[60] Marie-Aude Murail, « Baby-sitter blues », Ecole des loisirs, 2007

[61] Anne Cordier, « Filles et garçons dans la littérature de jeunesse : A bas les stéréotypes ? », in Lille III Jeunesse [En ligne]. http://jeunesse.lille3.free.fr/article.php3 ?id_article=1757 (Consulté le 5 mai 2013)

[62] Aurélie Lila Palama, « Le garçon était une fille ! Héroïsme et féminité dans les romans de Pierre Bottero » in La Revue des livres pour enfants, n°268, décembre 2012.

[63] Christine Détrez, « Les princes et princesses de la littérature adolescente aujourd'hui. Analyses et impressions de lecture » in Les princes, les princesses et le sexe des anges, Eres, 2010

[64] Meg Cabot, « Le roman d'une princesse », Hachette jeunesse, 2009

[65] Nancy Farmer, « Prisonnier des Vikings », Folio junior, 2006

[66] Pierre Bottero, « L'autre », Rageot poche, 2006

[67] Aya Cissoko et Marie Desplechin « Danbé », Calmann Lévy, 2012

[68] Jeanne Benameur, « Pourquoi pas moi ? », Hachette jeunesse, 2002

[69] Op. cit.

[70] T. de Fombelle, « Tobie Lolness », Gallimard jeunesse, 2006

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