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Une littérature qui a conquis un vaste lectorat et qui se présente comme une passerelle entre les lectures des adolescents et celles des adultes

On constate en France, comme dans le monde entier, l'explosion d'une nouvelle littérature jeunesse pour adolescents et jeunes adultes. Cette littérature s'adresse à une tranche d'âge qui va de 15 à 25 ans et se présente comme une passerelle entre la littérature jeunesse et la littérature adulte. Le fait marquant est qu'elle accroche aussi des adultes et des parents [témoignages de parents en ligne].

On parle de littérature cross-age, cross-over, littérature pour young adults (YA) ou littérature passerelle. Les éditeurs annoncent des éditions pour les ados-adultes, comme Blast annoncé comme « Le label Nathan jeunesse pour les ados-adultes » présenté comme « Une littérature pour « adulescents » ». « On a remarqué que les adultes achetaient de plus en plus de littérature estampillée jeunesse », raconte Deborah Druba, directrice éditoriale à Fleuve noir. [1]

Ce phénomène a pris beaucoup d'ampleur et dernièrement de nombreux articles, dossiers et interventions lors de colloques de littérature jeunesse y ont été consacrés. Signalons ici en particulier le dossier du magazine Lecture Jeune : les jeunes adultes et la littérature (mars 2011) et l'article de Patrick de Sinety L'avenir du livre paru dans le numéro 145 de la revue Page, qui proposent une analyse très détaillée de cette nouvelle tendance. Le CRDP de Nice a obtenu les droits pour reproduire la totalité de cet article. [2]

Le cross age est-il un genre littéraire ?

S'agit-il d'un nouveau genre littéraire ? Pour Isabelle Stoufflet éditrice pour la collection Scripto chez Gallimard cela n'est « ni réductible à un genre littéraire, ni à une littérature populaire, le [cross-age] désigne une littérature propre à capter le vaste lectorat des 15-25 ans. »[2]

Serait-il plutôt une littérature en phase avec les changements de la société et les préoccupations des ados ?

Lauren Olivier, auteure américaine interviewée au salon du livre à Paris en 2011 qui a connu un vif succès avec des livres destinés à des « young adults » note que depuis une dizaine d'années, on ne prend plus l'adolescence pour un simple passage rapide et on a une littérature qui se focalise sur cette période de la vie. Elle affirme aussi que la littérature jeunesse permet de poser des questions d'ordre moral et d'interroger le système de valeur des lecteurs. Elle permettrait aussi d'évoluer dans un monde plus chaotique que celui des adultes.

Pour Sarah Millet et Marion Bordier, éditrices chez Mango Jeunesse « Le cross-age que beaucoup appellent aussi young adult, est une tendance apparue dans les pays anglo-saxons il y a quelques années et qui se développe actuellement sur le marché du livre français. Ce type de roman s'adresse avant tout aux ados mais aussi aux jeunes adultes… Il s'agît d'une sorte de passerelle entre littérature jeunesse et littérature adulte, et il a ceci d'intéressant qu'il n'est pas limité par des genres : on y trouve aussi bien du roman contemporain que du thriller, de la science fiction, du drame ou de la fantasy »[2]

Tibo Bérard pense qu'« on peut y voir simplement une section de commercialisation intéressante, qui proposerait des livres accessibles et susceptibles de rassembler les jeunes et les moins jeunes – agacés par une littérature générale française trop guindé et conventionnelle » mais qu'il faut « aller plus loin et y reconnaître un vrai territoire neuf pour l'émergence d'une littérature pimentée, atypique qui fait le pari de la modernité et de l'audace, en éclatant les codes et les références littéraires »[2].

Quels sont les thèmes abordés par le cross-age ?

On retrouve presque tous les thèmes et tous les genres : ceux qui sont le plus développés sont la fantasy et la fantasy mythologique, le fantastique, qui a été un peu écrasé par la fantasy, la science fiction, les romans d'anticipation, les romans d'aventure. De nouveaux termes ont fait leur apparition comme bit-lit [2*], chick-lit, dystopie...

Hélène Wadwoski directrice du département jeunesse de Flammarion perçoit deux tendances : « Les livres très sociaux, abordant les thèmes des banlieues, du chômage, de l'écologie, par exemple, et ceux qui permettent de sortir de la réalité. Les lecteurs veulent à la fois du réel et s'évader du réel. Ils aiment les héros qui ont des superpouvoirs – comme Harry Potter –, car ils vivent dans une réalité sociale qui n'est pas toujours facile. La fantasy leur offre cette possibilité d'évasion, mais les textes où l'on parle de solidarité, d'entraide marchent également très bien, car les jeunes ont besoin de comprendre ce monde pour mieux s'y retrouver. C'est pour cela que les romans miroirs rencontrent un grand succès chez les ados, car ils leur montrent leur vie. » [3]

Une écriture spécifique pour les adolescents ?

On peut se demander si cette nouvelle littérature n'est pas un phénomène passager sur lequel les maisons d'éditions surfent afin de générer des ventes et s'il ne s'agit pas d'une une écriture spécifique, sur commande. Dans l'absolu, doit-on étiqueter des romans « pour adolescents » ?
 Et lorsqu'un écrivain écrit un livre de qualité peut –on faire l'impasse de sa valeur littéraire pour ne juger que de thèmes qui seraient plus ou moins appropriés à une tranche d'âge ?

Madeline Roth librairie à Avignon a écrit un article publié sur le site de Citrouille en juin 2008 dans lequel elle interroge des écrivains sur ce sujet. Le titre, très évocateur L'âge de mes lecteurs ? Je m'en fous [4] anticipe sa position qui est celle de beaucoup d'écrivains : « J'essaie de comprendre pourquoi le mot frontières, dont j'ai déjà parlé dans cette revue, est le mot qui caractérise sans doute le mieux l'espace de la littérature jeunesse, qui est la seule littérature qui se définit, a priori, par l'âge du lectorat (aux contraires des autres genres que sont par exemple la S.F, la B.D., le roman historique ou le thriller). Le problème est bien là ». Elle rapporte ainsi les propos d'auteurs comme JP Nozière qui pense que « Ce qui est propre à la littérature jeunesse, c'est de vouloir, en permanence, la définir. Elle doit être comme ci, comme ça, c'est ça qui plait, ça qui ne plait pas. C'est trop noir, ou demain trop rose : c'est assez désespérant d'entendre ça. La seule bonne question, c'est : est-ce que c'est un bon livre ? C'est tout. La seule question valable c'est celle-là. C'est une démarche atroce que de dire les ados doivent lire ça. On est face à des propos ridicules. Plus j'écris et moins je suis sûr de moi. On va peut-être de plus en plus vers des produits, stéréotypés, alors les livres qui expriment une vraie voix, oui, ça dérange. Au début j'ai entendu que mes livres étaient trop ambitieux, avec un vocabulaire et des constructions compliqués, mais c'est un manque de confiance terrible envers les adolescents que de dire qu'ils ne peuvent pas lire ça. » [4]

Pour Tibo Bérard, éditeur de la collection Exprim' et du livre publié dans cette collection « Je reviens de mourir » de Antoine Dole : « Antoine Dole est très surpris que l'on juge son livre sur la vision de la société qu'il transporte, et non sur ses qualités littéraires. Un « roman d'apprentissage », ça n'apprend pas à vivre. La littérature, ça n'apprend pas quelque chose, sinon à lire. La littérature, c'est une leçon de braquage. Alors oui, certains éditeurs jeunesse invitent – à tort selon moi – les auteurs à plaquer une fin positive. Mais c'est un vieux débat ! [4]

Selon Tibo Bérard encore, « Aux Etats-Unis, la vision du livre n'est pas du tout la même. Cette fameuse tranche "young adults", elle est liée à une modernité. En France, le mot "ado" renvoie à la vision d'une pédagogie. » [4]

Pour Fabrice de Vigne ne pas écrire pour une tranche d'âge équivaut à respecter le lecteur : « Ma façon de respecter le lecteur est de ne pas me fabriquer une image de lui lorsque j'écris. Quel âge a-t-il ? Je m'en fous, de même que je me fous de son sexe, de son passé, de ses préoccupations du moment, de son repas de midi, de son métier, de ses références culturelles, de ses préférences sexuelles. J'écris à la cantonade : attrape qui peut. » [4]

A ce sujet vous pouvez écouter en ligne l'enregistrement d'une table ronde animée par Johanna Luyssen qui qui s'est tenue au salon du Livre de Paris de 2010 et a réuni des écrivains connus en littérature jeunesse sur le thème de « Ecrire pour la jeunesse est-il un choix délibéré de l'auteur ? »

Peut-on dire que tout a commencé avec Harry Potter ?

Harry Potter de J.K Rowling a fait découvrir la littérature jeunesse à bon nombre d'adultes qui ne s'y étaient jamais intéressés. Ce livre a marqué un tournant et l'on peut dire que le cross-age est né pratiquement au même moment. Isabelle Ray responsable de la librairie Gwalarn de Lannion explique :  « Après avoir lu « Harry Potter » [beaucoup d'adultes] ont découvert que la littérature jeunesse n'était pas une littérature lisse, niaise et sans saveur. Qu'on pouvait y aborder quasiment tous les sujets. Dans un premier temps presque tous les éditeurs de jeunesse ont cherché leur Harry Potter et leur J.K. Rowling ! On a alors vu débarquer en librairie toutes sortes de pâles copies du célèbre sorcier… !

Résultat : tous ces livres se ressemblent et racontent la même chose. Et puis, de temps en temps il y a une pépite qui sort du lot grâce à l'univers que l'auteur a su créer et à la qualité de l'écriture. Je pense à Fedeylins de Nadia Costes ou à Hector Crine, de Stéphane Tamaillon chez Gründ. Avec Twilight, l'histoire se répète mais cette fois avec des vampires ! » [5]

Une vision inédite de la littérature s'adressant à un public jeune et ne voulant plus être cataloguée

Tito Berard qui dirige la collection EXPRIM aux Editions Sarbacane, dans une interview qu'il a donné pour la librairie Mollat à Bordeaux, expose avec passion sa vision de cette « nouvelle » voie qu'il a contribué à tracer en découvrant des auteurs qui écrivaient pour un public et développaient des thèmes qui ne rentraient dans aucune catégorie. Il souligne dans son interview cette rencontre qui s'est faite à un certain moment entre un lectorat, des écrivains et des maisons d'édition qui ne se satisfaisaient plus d'une littérature codée ou cataloguée selon des tranches d'âge.

Notes de bas de page

[1] Lanez, Emilie. Le phénomène cross-age ou les best-sellers transgénérationnels. Le Point.fr [en ligne]
http://www.lepoint.fr/livres/le-phenomene-cross-age-ou-les-best-sellers-transgenerationnels-14-11-2010-1261993_37.php page consultée le 30/04/2012

[2] Sinety de, Patrick. L’avenir du livre. Page, avril 2011, n°145, p. 98-103. Egalement disponible en ligne  http://www.lesincos.com/lesincos-fiche-livre.html?liv_id=6482

[2*] Bit-lit (littéralement, « littérature mordante ») est un sous-genre littéraire de la fantasy urbaine. C'est un anglicisme composé de bit pour to bite (« mordre » en français), et lit pour literature (« littérature » en français), sur le modèle de l'expression chick lit qui désigne la littérature pour filles (« chick » étant un terme familier pour désigner les filles). Cette dénomination lexicale est une invention française de Bragelonne et a été popularisée par Milady : http://www.milady.fr/homepages/index_categorie/milady-bitlit

[3] Wadowsk, Hélène. Les jeunes veulent des livres leur permettant de comprendre la réalité et de s'en évader. T comme Texte. [en ligne] http://s309531598.onlinehome.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=119:interview-h wadowski&catid=40:interviewes&Itemid=145, page consultée le 23/04/2012

[4] Roth, Madeline. L'âge de mes lecteurs? Je m'en fous. Citrouille. [En ligne] http://lsj.hautetfort.com/archive/2008/06/18/l-age-de-mes-lecteurs-je-m-en-fous.html  page consultée le 20 avril 2012

[5] Mutelet, Marie Caroline. La dystopie, gros plan sur un genre littéraire en pleine explosion, Le monde du livre. [en ligne] http://mondedulivre.hypotheses.org/337, page consultée le 23 avril 2012

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