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Théophraste Renaudot (1586-1653)

par Christophe Dubois,
[décembre 2012]

Mots clés : presse (média)

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© amis de Théophraste Renaudot

« L'histoire est le récit des choses advenues. La gazette seulement le bruit qui en court. »

Principales dates

Décembre 1586 : il naît à Loudun (au nord de Poitiers) dans une famille protestante
1602 : il entame ses études de médecine, à Paris puis à Montpellier
1606 : il est reçu Docteur en médecine, à l'âge de 20 ans.
1608 (1609 ?) : il se marie
Vers 1610 : il est présenté à Richelieu
1612 : il reçoit le brevet royal pour son « Bureau d'adresses » et le brevet royal de « Conseiller et médecin ordinaire du roi ».
1614 : il devient « Commissaire Général des Pauvres du Royaume »
1625 (1626 ?) : il se convertit au catholicisme
1629 (1630 ?) : il ouvre à Paris son « Bureau d'Adresses et de Rencontres »
30 mai 1631 : il édite le premier numéro de la Gazette
1637 : il ouvre le premier bureau d'assistance publique
1638 : il prend la direction du Mercure français, répertoire des événements important de l'année
1640-41 : Louis XIII l'autorise à fonder une école de médecine, à produire des médicaments et à ouvrir des consultations médicales
1642 et 1643 : Richelieu et Louis XIII meurent : ses soutiens disparaissent
1644 : tous ses titres et privilèges en matière médicales lui sont retirés à l'instigation de la faculté de médecine de Paris.
1653 : il décède.

  • Contexte historique
    Théophraste Renaudot a connu trois rois : Henri IV (1589-1610), Louis XIII (1610-1643) et Louis XIV (1643-1715).

    Confronté aux guerres de religion, Henri IV restaure la paix dans le pays en promulguant l'Edit de Nantes en 1598 qui donne la liberté de culte aux Protestants.

    Après l'assassinat d'Henri IV, Louis XIII et Richelieu prennent Renaudot sous leur protection tant pour ses projets sociaux, médicaux qu'éditoriaux. Vers 1620, on commence à revenir sur les droits des Protestants. Renaudot fait le choix du catholicisme en 1625 et peut ainsi poursuivre son œuvre au plus haut niveau.

    Après la disparition de Richelieu et de Louis XIV, Mazarin, devenu ministre principal de Louis XIV jusqu'à sa mort en 1661, saisit l'intérêt de la Gazette de Renaudot dans les temps de troubles graves de la Fronde (1648-1653) et lui accorde son soutien sur cet aspect spécifique de ses activités. Louis XIV révoque l'Edit de Nantes en 1685.

    Sur le plan international, c'est la Guerre de Trente Ans qui fait l'actualité entre 1618 et 1648. Elle se cristallise autour de la question de l'hégémonie des Habsbourg sur l'Europe (Autriche, Espagne, …) et donc de l'emprise de l'Eglise catholique. Les pays à majorité protestante (Provinces-unies, Danemark, Suède et principautés protestantes de l'Empire), opposés à la domination des Habsbourg, luttent contre cette hégémonie. La France, pourtant catholique mais soucieuse de sa souveraineté, s'engage plus particulièrement à partir de 1635 du côté protestant. En 1648, les traités de Westphalie établissent la nécessité d'un équilibre politique « opérant par et dans la pluralité des États », mettant ainsi fin aux velléités hégémoniques de la Maison d'Autriche.
    La guerre avec l'Espagne durera jusqu'en 1659. La Gazette informe le public sur les évènements de la guerre de Trente ans.
[Avec l'autorisation du Musée Renaudot]
[Avec l'autorisation du Musée Renaudot]

Le jeune Théophraste naît en 1586 dans une famille de petite bourgeoisie protestante de Loudun, au nord de Poitiers. L'engagement religieux de la famille l'amène à devoir composer en ces temps de discrimination avec un environnement parfois hostile. Même si dès 1598 le Roi Henri IV promulgue l'Edit de Nantes qui protège les droits des Protestants, les mentalités tardent à changer. C'est ainsi que le jeune Théophraste doit poursuivre ses études de médecine à Montpellier plutôt qu'à Paris où il les avait commencées. Ses aptitudes exceptionnelles lui vaudront de décrocher son diplôme à l'âge de vingt ans. Se sentant encore bien jeune pour exercer, il décide de voyager : Allemagne, Italie et peut-être Angleterre. Il s'établit ensuite à Loudun, où il se marie en 1609. Son avenir semble tracé : celui d'un modeste notable de province, mais un événement va marquer sa vie. Il rencontre en Poitou celui qui deviendra « l'éminence grise » de Richelieu, François Leclerc du Tremblay, dit le Père Joseph. De leurs échanges intellectuels, va naître une profonde interrogation sur la question de la pauvreté qui ravage le Royaume. Il se met à écrire : en 1612, il rédige un Traité sur la condition des pauvres qu'il fait parvenir à la Régence et qui lui vaut le titre de « Médecin ordinaire » de Louis XIII.
Introduit auprès de Richelieu, Renaudot bénéficiera constamment de son soutien ainsi que de celui du Roi Louis XIII, ce qui fera aboutir nombre de ses projets novateurs et ambitieux, à la dimension sociale marquée, mais parfois susceptibles de faire naître les hostilités.
Vers 1625, il décide de se convertir au catholicisme et peut ainsi entrer dans le Conseil de Richelieu.

Le Traité sur la condition des Pauvres de 1612 lui permet d'obtenir un brevet royal (une autorisation officielle) pour mettre en œuvre un projet de « Bureau d'adresses », projet qui met quelques années à voir le jour.

Le « Bureau d'adresses »

La pauvreté fait des ravages, nous l'avons dit, et s'accompagne des maux qui lui sont attachés : la maladie, le ‘vagabondage' notamment. L'Eglise monopolise le traitement de ces fléaux. L'ambition de Théophraste Renaudot est de créer une structure nouvelle qui passe outre les remèdes traditionnels, et singulièrement outre l'Eglise catholique. Il lui apparaît que la priorité des priorités pour lutter contre la pauvreté et les désordres qu'elle entraîne dans son sillage, c'est le travail… Or des emplois il y en a, mais comment les pauvres peuvent-ils être mis au contact des informations qui leur permettraient de se présenter aux employeurs ? Cette question de la mise en relation des hommes avec les emplois a trouvé sa solution avec le « Bureau d'adresses » qu'il ouvre à Paris, dans l'île de la Cité à l'enseigne du Grand Coq, rue de Calandre, en 1628 ou 1629. C'est pôle-emploi avant l'heure ? On y dépose demandes et offres. Le dispositif a un tel succès qu'en 1633 une ordonnance rend l'inscription des sans-emplois obligatoire. Cette disposition entraîne la parution de la Feuille du bureau d'adresses, qui diffuse les informations relatives au travail, mais également des propositions de services, ventes ou locations, propositions de voyages à frais partagés (pour 3 sous !) : c'est le premier journal d'annonces.

Nous le savons, Renaudot n'est pas à l'origine manager de l'information mais médecin. La maladie, a-t-il constaté, à la fois cause et conséquence de la pauvreté, est une entrave au travail. Il décide donc que parallèlement à l'activité d'organisation de l'information sur les emplois, il faut pouvoir soigner les pauvres. Il installe donc un dispensaire à la même adresse du Grand Coq où la gratuité des soins pour les pauvres est assurée par les honoraires versés par les autres. Il veut également faire progresser la médecine et il organise au bureau des conférences, dans un premier temps médicales. Il promeut des traitements novateurs. C'est ce qui donnera à ses opposants le moyen de faire fermer l'ensemble de son institution à la mort de son protecteur le Roi Louis XIII, qui l'avait nommé « commissaire aux pauvres du Royaume ». La faculté de médecine de Paris obtient la condamnation de ses pratiques médicales en 1643.

Mais avant cette fermeture définitive, il met en place un autre dispositif pour permettre aux pauvres de disposer d'argent en cas de coup dur en leur prêtant sur gages. 

Journaux et journalistes: La Gazette de France, avec le fac-similé du 1er...
Journaux et journalistes: La Gazette de France, avec le fac-similé du 1er...

La naissance de la Gazette

La Gazette : c'est le nom que Théophraste Renaudot donne à son bulletin d'information, une francisation de l'italien gazzeta, cette pièce de monnaie qui permet en Italie d'acheter des feuillets d'information. Il installe son imprimerie à la même adresse que son Bureau d'adresses.

On estime que Renaudot est le fondateur de la presse périodique. Pour être plus exact, il s'est inscrit dans un mouvement international de progrès de la diffusion des nouvelles. En 1631, lorsque paraît le premier numéro de la Gazette, les Français sont déjà accoutumés à l'imprimé et à la circulation de l'information. La Renaissance, l'imprimerie, la Réforme, les Grandes découvertes, l'élargissement des échanges bancaires et commerciaux, les premiers services postaux d'Etat avaient ouvert la voie à une soif croissante de nouvelles. Mais la circulation de l'information n'est pas née du jour au lendemain sous la forme de la presse périodique. Si le 14ème siècle a vu la diffusion des premières nouvelles manuscrites (les Avvisi de Venise), le 15ème siècle lui voit se multiplier les « occasionnels », feuilles volantes imprimées reproduisant le texte manuscrit d'un avviso ou racontant un évènement important de manière ponctuelle. Dans la même veine apparait au 16ème siècle le canard, un nouveau type de feuille volante qui présente différents événements d'actualité, parfois farfelus. Apparaissent également au début du 16ème siècle les libelles où s'expriment des opinions. Mais pour le moment le concept de périodicité n'est pas exploité de manière significative. Il faut cependant noter qu'en 1597 apparaît à Augsbourg un mensuel, en 1605 un bimensuel à Anvers, ainsi qu'un hebdomadaire à Strasbourg. Et progressivement l'Europe découvre la presse périodique. En 1631 donc, Théophraste Renaudot fonde la Gazette, premier périodique en langue française (il s'éteindra en 1915 !). Avec cette devise tout à la fois modeste et ambitieuse : « L'histoire est le récit des choses advenues. La gazette seulement le bruit qui en court. »

La Gazette, et son titre compagnon ‘Les Nouvelles ordinaires', rencontre son public immédiatement et atteint le tirage de 800 exemplaires tous les samedis.

Mais le tout Paris intellectuel ne lui accorde pas immédiatement ses lettres de noblesse, à en croire les propos de Gabriel Naudé dans son Jugement de tout ce qui a esté imprimé (extrait que rapporte Stéphane Haffemayer dans « Transferts culturels dans la presse européenne au xviie siècle », Le Temps des médias 2/2008 (n° 11), p. 25-43) :
« Monsieur Renaudot est fort bon homme, & qui n'est pas fasché qu'on gagne sa vie avec luy, mais il ne pouvoit souffrir que je blamasse à tous moments sa Gazette, & que je luy attribuasse une partie des maux qui nous ont tourmentez depuis quelque temps, car elle fait les peuples trop fçavans tant en leurs propres affaires, qu'en celles de leurs voisins […] & pour moi, il ne me semble pas à propos, que la menuë populace sçache tant de nouvelles ; à quoy bon de l'informer si ponctuellement des revoltes de Naples, des seditions de Turquie, de l'horrible attentant des Anglois, & il s'en a peu fallu qu'on ne luy ait aussi raconté le détail des tumultes de Moscovie. Certes on n'auroit garde de publier des nouvelles si contagieuses à Rome, ny à Venise, parce que ces deux villes là sont bien mieux policées que celle de Paris ». [1]

Le reproche ne porte pas sur la qualité de l'information, mais sur sa diffusion « à la menue populace », et sur la capacité de celle-ci à comprendre le sens des événements décrits dans leur immédiateté. Question : le peuple peut-il être trop « sçavant » de nouvelles, alors qu'elles n'étaient pas accompagnées d'articles de fond ? Si une telle question se pose, on peut se demander pourquoi alors les autorités politiques ont accordé « le privilège » autorisant la diffusion de la Gazette.

La réponse est en trois mots : la Guerre de Trente ans [voir l'encadré]. La France de ces années 1630, catholique, s'engage aux côtés des entités protestantes. Richelieu comprend l'importance de la diffusion des nouvelles de la guerre, récits factuels accompagnés de communiqués officiels destinés à l'adhésion de la population aux décisions de l'Etat. A la mort de Louis XIII, on l'a dit, toutes les activités du Bureau d'adresse ont été interdites, mais Renaudot a pu poursuivre son travail sur la Gazette, car Mazarin a perçu l'intérêt de cette presse désormais fort bien installée. Désormais, et de manière irrémédiable, la ‘chose publique' – même sensible - ne pouvait plus être cachée. C'est donc un torrent d'informations qui déferle sur l'Europe, originales ou reprises entre concurrents : la déontologie journalistique et le droit d'auteur sont encore pour le futur… Il faut donc ajouter un bémol : la Gazette, dans ce contexte, est devenue un instrument de propagande. En 1635, l'Etat accorde un monopole à Renaudot et à ses successeurs sur le marché de la presse périodique, écrasant ainsi des concurrents, notamment les libraires Martins et Vendosme qui avaient fondé leurs Nouvelles ordinaires de divers endroits quelques mois avant Renaudot, et que ce dernier peut désormais absorber. La Gazette devient un instrument au service de l'Etat, qui y fait publier des communiqués officiels.

Il n'empêche que sa qualité, l'abondance des nouvelles, sa précision sont incontestables. Le succès entraîne la parution dès 1634 d'un supplément, les Extraordinaires, qui détaille certains évènements majeurs.

Un travail méthodologique a également été mené par Renaudot concernant l'organisation des informations. D'abord l'ordre chronologique s'est naturellement imposé, puis une réflexion sur les rubriques s'est imposée. Il est apparu également que le caractère éphémère d'une parution d'un 4 pages (8 pages à compter de 1642) soulevait une question de conservation des informations et d'accès ultérieur aux articles. Dès 1631, Renaudot fait donc paraître un Recueil annuel des numéros de la Gazette, avec une table alphabétique des matières. La pagination continue de la Gazette facilite la confection du recueil.

Nouvelles pratiques de lecture

C'est la guerre de Trente ans (1618-1648) [voir encadré] qui nourrit la soif d'information et qui va asseoir le succès de la Gazette. Renaudot fait état chaque semaine d'événements militaires, qu'il édulcore certes quelque peu lorsqu'ils sont défavorables à la France. La périodicité impacte profondément les pratiques des lecteurs.

« L'entrée en guerre de la France, provoque une demande plus forte d'information à laquelle Renaudot n'a pas manqué de répondre. À partir de 1638, il gonfle par moment le volume des pages de la Gazette, dont deux numéros offrent huit pages au lieu de quatre. En 1639, douze numéros sont ainsi augmentés et quatorze en 1640. Cette même année, Renaudot fait paraître 34 Extraordinaires sur les sièges d'Arras et de Turin, et, en 1641, 25 autres se partagent les informations du front des Flandres (siège d'Aire, affaire de Sedan, combats près d'Arras et de Bapaume), de ceux d'Italie (affaires de Piedmont) et de Catalogne. Dans tous ces textes, qui exaltent les victoires des armées françaises et minimisent leurs revers, information et propagande se confondent » [2]

Si dans les premières années de la Gazette les écrits de justification de la guerre, (l'indépendance nationale devant les velléités hégémoniques des Habsbourg catholiques passe par l'alliance avec les Etats protestants), sont nombreux, leur nombre s'amenuise progressivement jusqu'à disparaître vers 1639.

Le public se montre extraordinairement friand des détails techniques des faits de guerre : disposition des troupes, description des sites, points forts ou faibles des ouvrages offensifs et défensifs… Cette boulimie amène Renaudot à publier des plans, et à définir les termes techniques. Certaines estampes reproduites sont achetées à des graveurs et comportent des légendes en français, allemand ou espagnol, attestant des sources variées et internationales de la Gazette.

Conclusion

La Gazette est un hebdomadaire de 4 pages puis 8, parfois 12, au format de 23 x 15 cm. Les nouvelles de l'étranger occupent les deux tiers du texte. [Avec l'autorisation du Musée Renaudot]
La Gazette est un hebdomadaire de 4 pages puis 8, parfois 12, au format de 23 x 15 cm. Les nouvelles de l'étranger occupent les deux tiers du texte. [Avec l'autorisation du Musée Renaudot]

Quel talent ! Théophraste Renaudot a ouvert la voie à la presse en s'engageant dans la modernité de son temps, toujours soucieux des autres : les pauvres, mais également tous les citoyens avides d'information, la ‘menue populace', pour reprendre l'expression quelque peu méprisante de Gabriel Naudé. Il a su innover pour diffuser l'information et l'organiser : opiniâtreté, intelligence et curiosité sont les caractéristiques de son tempérament. Talents d'intrigue aussi, il faut le dire… La Gazette lui a survécu et a créé un nouveau fait culturel. Si la réflexion déontologique sur le métier même de journaliste était encore à venir (Renaudot était seulement un gazetier), ses intentions et sa vision restent d'actualité : « Je prie les princes et les États étrangers de ne point perdre inutilement le temps à vouloir fermer le passage à mes nouvelles dont le commerce ne s'est jamais pu défendre et qui tient en cela de la nature des torrents qu'il se grossit par la résistance. »

Pour aller plus loin

  • Hélène Duccini. La guerre de Trente ans en France : discours et représentations. Le Temps des médias 1/2005 (n° 4), p. 137-150.
    Disponible en ligne : Opens external link in new windowwww.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2005-1-page-137.htm
  • Pierre Albert. Histoire de la presse, P.U.F. « Que sais-je ? », 2010, p. 13
  • Stéphane Haffemayer. Transferts culturels dans la presse européenne au XVIIe siècle. Le Temps des médias 2/2008 (n° 11), p. 25-43.
    Disponible en ligne : Opens external link in new windowwww.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2008-2-page-25.htm
  • Gilles Feyel, op. cit., et Stéphane Haffermayer. L'information dans la France du XVIIe siècle. La Gazette de Renaudot de 1647 à 1663, Champion, 2002, 848 p.

Notes de bas de page

[1] Voir en parallèle la biographie de Gabriel Naudé en ligne sur Savoirs CDI.

[2] Hélène Duccini « La guerre de Trente ans en France : discours et représentations », Le Temps des médias 1/2005 (n° 4), p. 137-150.

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