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Hippolyte Sebert [1839-1930]

par Christophe Dubois,
[décembre 2011]

Mots clés : Hippolyte Sebert [1839-1930]

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La documentation a fait d'immenses progrès à la fin du 19ème siècle et dans la première moitié du 20ème. Ses progrès n’étaient en aucune façon isolés : ils se sont inscrits dans une dynamique intellectuelle qui dépassait ses propres contours.  Ils doivent être replacés dans un contexte plus large, plus universel : les centres d’intérêt à première vue bigarrés de la vie du Général Hippolyte Sebert nous permettent de mieux comprendre cette époque passionnante.

Il s’agit tout d’abord d’un militaire doublé d’un scientifique : spécialiste de la mécanique des canons ! Etonnament,  il a joué un rôle clé dans la propagation en France des idées des deux Belges Paul Otlet et Henri Lafontaine, créateurs du Répertoire Bibliographique Universel et de la Classification décimale universelle (CDU).

Sa vie s'est en effet orientée vers un idéal universaliste et pacifique. Examinons-en donc quelques aspects.

Biographie

1839 (30 janvier) : Hippolyte Sebert naît à Verberie, dans l’Oise.
1858-1860 : Il fait de brillantes études à l’Ecole Polytechnique.
1860 : Il est nommé officier d’artillerie de marine, à Toulon. Il conçoit des appareils de mesure de déformation des canons. L’étude de la balistique et de la mécanique des canons le passionnent tout au long de sa carrière. Il dirige de nombreuses recherches.
1866-1870 : En poste à la Direction d’artillerie de marine de la Nouvelle-Calédonie, il participe à la découverte et à la description de nouvelles espèces botaniques. Etudie les propriétés mécaniques des arbres.
1870 : Il participe à la défense de Paris pendant la guerre avec l’Allemagne.
1888 : Il est fait Commandeur de la légion d’honneur.
1890 : Est promu au grade de général de brigade.
1897 : Elu à l’Académie des sciences (mécanique).
1898 : Il prend la présidence du Bureau bibliographique de Paris.
1900 : Il préside l’Association française pour l’avancement des sciences.
1901-1929 : Préside la société française de photographie.
1904 : Il préside la commission de quatre généraux favorables à la réhabilitation du capitaine Dreyfus.
1924 : Il co-signe le voeu en faveur de l'esperanto des membres de l'Académie des sciences.
1930 (23 janvier) : décès.

Un espérantiste convaincu

Hippolyte Sebert est un homme extrêmement brillant, un esprit à l'affût de découvertes, toujours en recherches, en études, ouvert sur le monde et soucieux de la transmission et de l'organisation des savoirs. Par où donc commencer pour décrire son oeuvre ?
 Il nous a paru qu'entrer par son engagement en faveur de l'espéranto permettrait tout à la fois de souligner son ouverture au monde, les valeurs qu'il défendait et son esprit normatif, autant de caractéristiques qui l'ont amené à participer activement à la promotion de l'esprit universaliste de la documentation.
L'espéranto est né à la fin du 19ème siècle dans le but de donner un outil de communication commun entre personnes de langues différentes. C'est d'abord en Russie que l'espéranto a commencé son développement : c'est en effet en russe que le jeune ophtalmologue polonais Ludwik Lejzer Zamenhof (Louis Lazare Zaménhof, sous sa forme francisée) a fait paraître en 1887 son premier manuel de langue internationale, sous le pseudonyme de Doktoro Esperanto (« Le docteur que espère »). Zamenhof aime la langue russe mais comprend la nécessité de passer outre le statut dominant d'une langue, au regard de la mosaïque linguistique de l'empire et de la difficulté à faire traverser au russe les frontières de sa zone d’influence géo-politique. Son projet suscite l'enthousiasme et rapidement le manuel d'apprentissage est traduit en diverses langues et atteint en peu de temps l'Europe occidentale, l'Amérique et même le Japon et la Chine. L'idéal n'est pas seulement linguistique : on aspire à une cohésion internationale qui passerait par-delà la primauté de certaines langues, vecteurs de domination et donc de divisions. Mais la guerre de 1914 a subitement glacé les espérances... La langue internationale a cependant repris vie dans les années 1920, avec le retour d'idéaux de paix et d'unité mondiale, concrétisés par l''émergence de la Sociéte des Nations. En 1924, un collectif de 42 membres de l'Académie des sciences française signent un voeu de reconnaissance et de recommandation de l'espéranto, qui aurait pour vocation notamment l'harmonisation des vocabulaires des sciences pures. Parmi les 42 signataires du voeu du 1er juin 1924 ... le Général Hippolyte Sebert. En 1901, il avait déjà présenté à l’Académie des sciences un rapport intitulé Utilité scientifique d’une langue auxiliaire internationale, pour valoriser l'espéranto, langue construite, qu'il avait apprise vers 1898.
Il ne s'agit pas pour lui de figurer sur une liste de signataires bienveillants. Non, mais d'un véritable engagement manifesté par la publication d’ouvrages  sur l'espéranto. Citons en 1909, L'espéranto et les langues nationales et, ce qui retiendra plus particulièrement notre attention,  en 1910, Modela klasifiko de Esperantaj bibliotekoj la? la sistemo de la decimala klasifiko uzata por la universala bibliografia repertorio. Il s'agit d'une proposition d'adaptation pour les bibliothèques espéranto du Répertoire Bibliographique Universel et de la Classification décimale universelle (CDU).
La boucle est donc bouclée : esperanto, RBU et CDU, dans l'esprit de Sebert, sont bel et bien liés et contribuent à l'idéal universaliste auquel lui et les promoteurs de la documentation, tels Otlet et Lafontaine, étaient si attachés.

Classifier

On ne pourrait pas prendre la mesure de la pensée de Sebert, si on ne faisait pas un détour par la botanique. Etrange, n'est-ce pas ?  On le sait, une caractéristique de base de la documentation, c'est la détermination de catégories et leur description. La mise en catégorie est de fait un trait humain naturel, mais aussi une discipline que s'impose l'esprit scientifique. Elle est nécessaire aux progrès de la connaissance.
En poste en Nouvelle-Calédonie, Hippolyte Sebert s'est passionné par ce qu'on appellerait aujourd'hui la biodiversité. De nombreuses plantes s'offrent à son esprit curieux : mais elles ne sont ni répertoriées, ni classifiées, ni décrites ! Encore moins nommées scientifiquement. Or, ce qui n'est pas nommé ne peut être partagé par la communauté scientifique. Sebert s'attèle donc à la tâche… même si sa formation initiale (la mécanique des canons !) ne l'a pas vraiment familiarisé à la botanique ! Le voici donc dans les fleurs. Et apparaissent dans les nomenclatures  des Ilex sebertii pancheria, Seberti xanthostemon, Sebertii crossostylis, Seberti beccariella et autre Sebertii sebertia acuminata... Son nom ainsi passe à la postérité…
Par ailleurs, il profite de son séjour en Nouvelle-Calédonie (1866-1870)  pour constituer une petite  collection anthropologique (armes, masques et divers objets) qu'il décide de transmettre au Musée de Compiègne en 1871, en vue de sa conservation. Collection, conservation… ces termes parlent aussi aux documentalistes que nous sommes…
Impossible ici d’aborder l’ensemble des domaines scientifiques et techniques auxquels Hippolyte Sebert s'est intéressé ! Signalons cependant la publication d’un rapport sur l'organisation de la documentation technique et industrielle, en 1918.

Promouvoir la documentation

Hippolyte Sebert n'a jamais imaginé que les idéaux universalistes puissent se développer dans l'isolement. C'est ainsi qu'il s'est engagé dans de nombreuses institutions et associations qui oeuvraient dans ce sens. Il a rapidement compris la nécessité de suivre de près et d'accompagner l'évolution des travaux liés à la documentation, évolution dont l'épanouissement passait par l'établissement de réseaux internationaux.
Le Bureau bibliographique de Paris  a joué un grand rôle dans cette dynamique. Fondé en 1898 (devenu successivement Bureau bibliographique de France, en 1924, Association d’information documentaire, en 1944), il est présidé et animé par le Général Sebert.
Ce bureau de Paris a donné la structure nécessaire à la collaboration avec l'Institut international de Bibliographie, fondé à Bruxelles en 1895 à l'initiative de ses amis Paul Otlet et Henri Lafontaine auxquels il a apporté tout son soutien. On participe dès lors depuis Paris à l'élaboration du Répertoire bibliographique universel (RBU), un catalogue à ambition exhaustive et internationale, et à l'affinage de la Classification décimale universelle.
Sebert a discerné rapidement l'enjeu de cette collaboration pour l'émergence de techniques documentaires normées à dimension internationale.

Conclusion

Hippolyte Sebert a donc beaucoup fait pour l'essor de la documentation moderne en participant à ce terreau social et  intellectuel universaliste sans lequel les grandes avancées du début du 20ème siècles auraient été probablement retardées. Son intérêt pour l’espéranto et les sciences et techniques sont autant de manifestation d’un même idéal universaliste.
Les professeurs-documentalistes peuvent donc se sentir quelque peu héritiers de Sebert, le militaire devenu pacifiste, comme ils sont redevables aux pionniers de la documentation internationale !

Pour aller plus loin

  • Pavlidès, Christophe, Fayet-Scribe, Sylvie. « Histoire de la documentation en France », BBF [en ligne] , 2001, n° 3, p. 108-109
    http://bbf.enssib.fr/ Consulté le 31 octobre 2011
  • Sylvie Fayet-scribe Histoire de la documentation en France culture science et technologie de information, 1895-1937 . Paris, C.N.R.S éditions, 2000
    url : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_2002_num_160_2_461689_t1_0706_0000_2
  • Parinet Elisabeth, Sylvie Fayet-scribe. Histoire de la documentation en France culture science et technologie de information, 1895-1937 . Paris, C.N.R.S éditions, 2000. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 2002, tome 160, livraison 2. pp. 706-707.
    url : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_2002_num_160_2_461689_t1_0706_0000_2
  • Viry, Claude. La documentation un outil pour la paix. Albert Kahn, banquier philanthrope. Intercdi, septembre-octobre 2005, n°197
    url : http://www.intercdi-cedis.org/spip/intercdinumero.php3?id_rubrique=20
  • A consulter au Musée social : http://cediasbibli.org/opac/index.php?lvl=infopages&pagesid=5
    • Rapport de M. le général Sebert sur l'organisation en France d'offices de documentation technique et industrielle [Imprimé] / Hippolyte Sebert (1839-1930), Auteur / Congrès général du Génie civil (Section VIII, 2e sous-section; Mars 1918; Paris), Auteur . - Paris : Bureau bibliographique de Paris, 1918 . - 22 p. ; 24 cm.
      Appendices : "Liste des principaux documents à consulter ou à utiliser pour la création d'offices de documentation" ; "Manuel du répertoire bibliographique universel".
    • L'organisation de la documentation technique et industrielle en France [Imprimé] / Hippolyte Sebert (1839-1930), Organisateur de réunion, de conférence . - [S.l.] : [s.n.], [1920] . - 1 br. paginée 926-945 ; 28 cm.
      Extrait de : "Documentation technique et industrielle", novembre-décembre 1920.
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