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Francis Bacon (1561-1626), baron de Verulam, 1er vicomte de St Albans

par Marie-France Blanquet,
[décembre 2009]

Mots clés : épistémologie, Bacon, Francis : 1561-1626

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Francis Bacon
Francis Bacon

Les enseignants documentalistes doivent faire la connaissance de cet érudit pour deux principales raisons. Pour une raison générale : Francis Bacon est parmi les premiers penseurs à attirer l’attention sur l’application technique du savoir et sur le rôle de l’expérience dans la constitution de ce savoir. Il imprime ainsi sa marque sur les fondamentaux de notre système éducatif en privilégiant l’induction expérimentale comme seul mode d’accès à la connaissance.
Par ailleurs, et d’un point de vue du professionnel de l’information, il est à l’origine de la célèbre classification basée sur les facultés humaines qui constitue la structure du schéma de la Decimal Classification de Dewey.
Dans les écrits de Bacon, on admire autant le style que les pensées : ils sont remplis d’images neuves comme les idoles explicitées infra.

Une vie partagée entre politique et recherche scientifique

En rupture avec la vision scolastique du monde et les préjugés qui ne résistent pas à l’épreuve des expériences.

1561 : Naissance à Londres de F. Bacon. Son père, Nicolas Bacon, est garde des sceaux de la reine Elisabeth et sa famille, sans appartenir à la noblesse terrienne, a néanmoins formé de grands serviteurs de la Couronne anglaise.
1573 : F. Bacon se fait très vite remarquer, dans son enfance, par la précocité de son génie (on parlerait aujourd’hui d’enfant surdoué). Il entre à 13 ans à l’université ! Il conçoit de bonne heure le dessein de réformer les sciences. Mais son appartenance sociale l’entraîne sur d’autres voies. Il fait des études de philosophie et de droit au Trinity College à Cambridge.
1576-1578 : Il entame une carrière diplomatique et séjourne en France.
1578 : A la mort de son père, il rencontre des difficultés financières et devient avocat.
1580 : Il publie un ouvrage politique sur L’Etat de l’Europe.
1584 : Il entre au Parlement où il mène une brillante carrière.
1597 : Il publie des Essais de morale et politique. Son étude rencontre un grand succès. Elle sera publiée en 1638 en latin sous le titre : « Sermones fideles ». Ces Essais sont des conseils civils et moraux à fin utilitaire qui enseignent comment se comporter pour bien réussir dans la vie.
1607 : Il devient solliciteur général, de par le fait du roi Jacques 1er qui aimait les savants. Il écrit, à cette même date, Pensées et vue sur l’interprétation de la nature qui ne sera publiée qu’en 1653. Dans ce document, il passe en revue tous les obstacles, préjugés, fardeau doctrinal… qui entravent la découverte de la vérité, ce qu’il appelle plus tard les « idoles ».
1609 : Il compose De la sagesse des Anciens où il propose une lecture allégorique des mythes.
1613 : Il devient procureur général.
1616 : Le roi en fait son conseiller privé.
1617 : Il devient garde des sceaux.
1618 : Il obtient le poste de Lord Chancellor et devient baron de Verulam
1620 : Il publie le Novum Organum : Sive indicia vera de interpretatione naturae
1621 : Il prend le titre de vicomte de Saint Albans mais accusé de concussion, il doit quitter la scène politique.
Par la suite, privé de son rôle politique, Francis Bacon, pendant les cinq dernières années de sa vie, trouve sa consolation dans l’élaboration de son grand projet philosophique sur la « Grande Restauration ou Instauratio magna ». Des œuvres qui la composent, ressortent trois œuvres majeures : Du progrès et de l’avancement des savoirs (De dignitate et augmentis scientiarum), Novum Organum et la Nouvelle Atlantide qui paraît à titre posthume en 1627. Cette Nouvelle Atlantide décrit une île utopique habitée par une société scientifique (voir infra).
1623 : Il achève une histoire de Henry VII.
1626 : Décès de ce fondateur de l’épistémologie moderne. Sa mort est due à une expérience menée dans la neige pour prouver que le froid ralentit le processus de putréfaction. Il en contracte une grave bronchite. Mais sur son lit de mort, il a la force d’affirmer : « L’expérience elle-même a réussi excellemment ».

Une vie en mots clés

  • Atlantis nova (ou nouvelle Atlantide) : veille ou intelligence économique ? Et records management ? Dans cette utopie philosophique, Bacon prône la nécessité de donner aux sciences une dimension pratique, dans l’intérêt de la société toute entière, autrement dit, la nécessité de définir l’activité scientifique à l’intérieur d’un projet politique.
    L’auteur n’a traité que la partie qui regarde l’organisation des études. L’œuvre raconte l’histoire d’un peuple qui s’est séparé du reste du monde pour mener une vie sage et conforme à ses goûts. Il y a dans l’île qu’il habite une « Maison de Salomon » ou « Collège de l’œuvre des six jours », qui s’occupe des recherches et des études. Tous les douze ans, on envoie dans les pays étrangers des savants chargés d’effectuer incognito une enquête aux fins de rapporter sur l’île des renseignements sur toutes les découvertes faites dans les pays visités. (Cette idée préfigure ce que, beaucoup plus tard, les bibliothécaires américains intituleront « le marché du génie des Nations »). Le but de la « maison » étant d’élargir la connaissance des phénomènes naturels et le pouvoir de l’homme, on y a réuni tous les moyens possibles tendant à ce but : moyens propres aux expériences les plus variées, sans oublier, bien sûr, la bibliothèque. L’institut a différentes classes de savants divisées suivant leur spécialité, depuis ceux qui « marchands de lumière » vont en pays étrangers faire provision de connaissances, jusqu’à ceux qui sont chargés de compulser des livres pour y trouver la description d’expériences (Ce sont les « pilleurs » mais savants !) ; depuis les « chasseurs » qui rassemblent les expériences faites dans les arts et métiers, jusqu’aux « mineurs » qui en inventent de nouvelles ; depuis ceux qui ont mission de classer les faits observées, jusqu’aux « bienfaiteurs » qui se consacrent à la science appliquée dont l’homme tirera le bénéfice, ainsi qu’aux « interprètes de la nature », lesquels s’élèvent aux lois les plus générales.
    On nous dit aussi comment l’Institut conserve un modèle de toutes les inventions, c’est-à-dire gère son patrimoine documentaire.
  • Classification des sciences F. Bacon répartit les sciences selon les facultés de l’homme. Car le savoir est structuré comme l’entendement humain. Bacon le compare à un arbre dont la philosophie est le tronc. La mémoire permet d’écrire l’histoire, l’imagination, la poésie et le raisonnement, la philosophie.
    Chaque science fait l’objet de subdivisions basées sur le principe de la hiérarchisation des concepts. Ainsi l’histoire est subdivisée en histoire naturelle (dans laquelle est comprise l’« historia praeter generationum » ou histoire des monstres) et l’histoire des arts ou de la nature modifiée par l’homme. Dans l’histoire civile, il distingue l’histoire ecclésiastique, l’histoire littéraire comprenant celle de toutes les découvertes et de toutes les inventions de l’homme et l’histoire civile au sens strict.
    Pour la poésie, il accepte l’idée d’une interprétation des mythes qui nous donnerait ce que l’on peut appeler la sagesse des anciens.
    La philosophie représente la véritable science. Elle est, à son tour, divisée en trois principaux chapitres : Dieu ou théologie naturelle, la science de la nature ou philosophie naturelle et la science de l’homme.
    Curieusement, beaucoup plus tard, le bibliothécaire Harris inverse l’ordre des classes proposé par Bacon et commence sa classification par la philosophie pour la terminer par l’histoire. Dewey donnera à ce schéma un tour définitif via la notation décimale
    Dewey revendique à plusieurs reprises la filiation baconienne du premier niveau de division disciplinaire établi par sa classification.
    « La transmission de la division des sciences de Bacon, écrit Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtreBruno Menon, établie en 1605, semble avoir été continue, malgré les critiques qu’elle a suscitées dès le XVIIe siècle. Les intermédiaires les plus fameux de cette transmission sont bien entendu Diderot et d’Alembert,… Mais on doit souligner qu’un autre intermédiaire illustre a pu jouer un rôle important, qu’on rappelle moins souvent, dans l’adoption de ce système pour l’arrangement méthodique d’une bibliothèque. Thomas Jefferson avait en effet organisé le catalogue de sa bibliothèque d’après Bacon : « J’ai pris pour base de sa distribution le tableau des sciences de Lord Bacon » (Jefferson, 1815). Il écrit ces lignes au moment de céder sa collection à la Bibliothèque du Congrès à Washington, pour contribuer à la reconstitution des fonds après l’incendie de 1814... Mais la division baconienne des sciences, inversée, amplifiée, diluée peut-être, reste l’origine et le soubassement des systèmes de classification les plus utilisés dans les bibliothèques du monde entier. Que nous dit cette filiation quatre fois centenaire ? Que le classement des livres doit s’appuyer sur une classification des sciences, ou plutôt des « parties du savoir humain » (Bacon). Et que c’est bien à l’humain et aux facultés de son entendement qu’on s’en rapporte finalement « pour traiter de la diversité multiforme des sujets » (Bacon) ».
  • De dignitate et augmentis scientiarum L’ouvrage se compose de deux parties : la première est consacrée à l’exaltation de la science La seconde porte sur le progrès. Bacon prend la défense des sciences contre les théologiens qui accusent la science de mener à l’athéisme et contre les politiciens qui l’accusent d’affaiblir les âmes et la culture [L’actuel débat sur l’histoire et la géographie, disciplines facultatives pour les scientifiques, rend très actuel cette question]. Or les sciences exercent une grande influence sur les mœurs des hommes en les adoucissant, elles nous mettent en mesure de commander à notre être raisonnable et constituent une source de jouissance.
    C’est dans cet ouvrage que Bacon propose la classification ci-dessus exposée. Il ajoute un appendice consacré à l’art pédagogique, riche de pensées fécondes et très actuelles sur les méthodes car Bacon défend l’idée que l’homme doit être acteur de son développement
  • Encyclopédie des sciences Bacon utilise des termes originaux pour décrire les tâches à accomplir pour écrire cette encyclopédie. Une première partie concerne les « avant-coureurs » qui devraient rassembler les résultats scientifiques obtenus jusqu’alors. Une deuxième partie : la philosophie seconde ou science actuelle devrait indiquer les résultats de la méthode nouvelle qu’il propose et laissée à la charge des générations futures.
  • Expérimentation La grande méthode du savoir est l’expérimentation. Bacon explicite cette dernière dans des termes qui rappellent beaucoup ceux des documentalistes contemporains décrivant la méthodologie documentaire de recherche de l’information. Cette expérimentation consiste, en effet, à dresser d’abord un grand inventaire de ce que l’homme sait déjà afin de permettre une réelle progression. L’induction expérimentale qui permet cette démarche repose sur cette marche graduée entraînant vers des principes qui « adhèrent à la nature des choses ». Ceci est indispensable pour rectifier les inévitables erreurs. Disperser les ombres qui obscurcissent l’esprit humain entraîne Bacon à recommander d’abord de « constituer une enquête unique et générale » sur les modes de transmission du savoir. Mais la découverte de connaissances nouvelles exige également qu’on recherche, vérifie, dénombre et mesure ce qui est enseigné par l’expérience, de façon à préciser l’information. Une fois cette foule d’observations particulières rassemblées, il faut les ranger et les coordonner. Bacon souligne ainsi de façon explicite les rôles qui incombent au documentaliste : organiser l’information. Pour l’enseignant documentaliste, ce rôle se double de celui de l’enseignant désirant transmettre cette méthodologie aux élèves dont il a la charge.
    Bacon explicite dans des termes qui sont ceux de son époque les problématiques liées à la surinformation. Il défend l’idée qu’il ne s’agit pas d’accumuler, mais d’exclure tous les traits qui ne sont pas directement en relation avec l’objet de la recherche et qui distraient.
  • Grande restauration des sciences ou Instrauratio Magna L’idée de Bacon est d’édifier un monument de la science pratique et tous ses ouvrages ne sont que des chapitres de cette grande œuvre, restée inachevée. La restauration de la science doit se faire selon une méthode nouvelle, substituant l’observation à l’hypothèse. Cela consiste à rassembler une série d’observations, les classer puis les interpréter. L’édifice de la raison humaine est bâti comme un monument qui s’élèverait « sine fundamento ». Cependant, il est grand temps de procéder à une restauration générale des sciences et des arts à partir de justes bases. Les hommes ont, en effet, créé des œuvres infécondes, dont ils se glorifient vainement, qui plaisent au vulgaire mais n’en sont pas moins incertaines. En outre, tout en étendant leurs connaissances, les hommes n’ont pas suivi une méthode précise qui les eût guidés à travers une accumulation énorme des faits et le mélange inextricable des propriétés naturelles.
    L’enseignant documentaliste ne peut qu’adhérer aux écrits de Bacon quand il souligne la nécessité d’avoir une méthode qui permet d’organiser toutes ces connaissances éparses, permettant aussi de maîtriser la surinformation
    Cette œuvre devait se composer de six parties : « La revue des sciences, la méthode nouvelle, le recueil des faits et des observations, l’art d’appliquer la méthode aux faits recueillis, les résultats provisoires de la méthode, les résultats définitifs ou philosophie seconde ». De ces six parties, trois ont été exécutées. La première dans le traité De dignitate et augmentis scientiarum (qui fut d’abord en anglais, puis en latin) ; la deuxième dans le Novum Organum et la troisième dans divers traités qui portent le titre d’histoire naturelle. C’est le Sylva Sylvarum, Historia vitae et mortis, Historia ventorum, Historia densi et rari (Histoire du vent, Histoire de la vie et de la mort, Histoire du son, histoire de la densité et de la rareté, Histoire de la pesanteur et de la légèreté). Il ne reste sur les autres parties que des ébauches incomplètes mais la diversité des titres prouve l’immense curiosité de cet homme pour tous les sujets.
  • Idole ou erreur Réfléchissant sur la construction des savoirs, F. Bacon établit une typologie des formations idéologiques préscientifiques dont la cohérence et l’apparente vérité entravent la création d’un solide esprit critique. Il n’y aura pas de restauration des sciences tant que les notions fausses assiègent les esprits.
    Ces idoles, sources d’erreurs sont classées par Bacon selon quatre genres :
    • Il distingue les idoles de la tribu ou erreurs propres à tous les hommes. Elles s’enracinent dans la nature de l’homme dont les perceptions sont à la mesure de ses désirs et non pas de l’Univers. Car l’homme est toujours la mesure de toute chose et cela nuit à l’objectivité de son savoir. L’illusion de l’espèce est la tendance à confondre notre nature humaine avec les choses que nous observons à notre mesure
    • Les secondes idoles sont celles de la caverne. Platon a fait de la caverne le lieu symbolique de l’erreur. Ces erreurs sont propres à tout homme en fonction de son caractère et de son éducation. Elles sont construites lentement autour de l’individu par l’éducation et la lecture des livres. Ces idoles sont causes du subjectivisme, des variations dans les dispositions de chacun. Elles représentent la somme de préjugés des individus, créées par l’éducation, les penchants et les habitudes
    • Les idoles du forum ou de la place publique naissent des illusions et du prestige du langage. Bacon inaugure une sévère critique du langage, dans lequel il voit une source d’erreur, en montrant que les mots, auxquels nous ne faisons guère attention, « dissèquent le choses selon les lignes les plus perceptibles à l’entendement commun ». A cette dissection de la réalité selon de fausses catégories qui créent des disputes inutiles, il est nécessaire d’opposer une grille d’interprétation fondée sur l’expérimentation bien guidée. Les querelles causées par la langue sont dues à des interprétations divergentes des mots. F.Bacon défend, sans jamais les nommer en leurs termes propres, les outils terminologiques qui permettent de maîtriser l’ambiguïté du langage naturel
    • Les idoles du théâtre constituent la quatrième catégorie d’idole qui naît des traditions et philosophies du passé. Elles sont consacrées par la vénération que nous portons aux œuvres du passé comme aux sectes philosophiques. Il s’agit de fables, de récits imaginaires, fleurissant sur quelques observations fragmentaires. Le manque de données ainsi que la tendance à développer précipitamment une philosophie, et à y mêler de la théologie, engendrent la sophistique, l’empirisme naïf et la superstition.
    Pour vaincre ces idoles, il convient de suivre la méthode de la science expérimentale (voir : Expérimentation)
  • Intelligence et raisonnement Francis Bacon répond sur le problème de méthode qui se pose la question : comment arriver à la vérité ? Une seule réponse existe : par le raisonnement et plus spécifiquement l’induction. L'induction est une manière de raisonner qui consiste à tirer de plusieurs cas particuliers une conclusion générale. Le procédé inductif est donc précisément l'inverse du procédé déductif. Il s’oppose ainsi à tous ceux qui défendent la déduction. Il faut soumettre la nature à l’expérience par une investigation au ras du sol. « Ce ne sont pas des ailes qu’il faut à notre esprit, mais des semelles de plomb ». Il faut tirer de l’expérience, une induction non pas simplement totalisante qui se borne à constituer le catalogue des données acquises, mais « amplifiante » qui passe des faits connus à ceux qu’on peut raisonnablement leur assimiler.
    C'est par l'induction qu'on acquiert la connaissance : c'est par la méthode déductive qu'on l'enseigne et la transmet. Les enseignants documentalistes qui défendent toujours l’idée de « l’enseigner autrement » deviennent ainsi des disciples de Bacon puisqu’ils veulent amener les élèves à tirer leurs connaissances de la confrontation de plusieurs sources d’information.
  • Méthodologie Il faut suivre la méthode qui consiste à d’abord observer les faits, puis émettre une hypothèse par induction, et ensuite, vérifier l’hypothèse expérimentalement par le plus grand nombre de faits. L’idée fondamentale de tous les travaux de Bacon est de faire, comme il le dit, une restauration des sciences et de substituer aux vaines hypothèses et aux subtiles argumentations en usage dans l’école, l’observation et les expériences qui font connaître les faits, puis une induction qui découvre les lois de la nature et les causes des phénomènes, en se fondant sur le plus grand nombre possible de comparaisons et d’exclusions.
    « Le savant, écrit-il, ne doit pas faire comme l’araignée qui tire tout à elle-même. Il ne doit pas non plus se borner à amasser des faits, comme la fourmi des provisions. Il doit grouper, classer les faits et en découvrir les lois, semblable à l’abeille qui élabore son miel ».
    Dans cette belle image, les objectifs de l’enseignant documentaliste sont superbement résumés. Car ce que veut dire Bacon, c’est qu’il faut découvrir par soi-même en suivant une méthode rationnelle, c’est-à-dire devenir autonome
    Le documentaliste dit la même chose lorsqu’il recommande à ses élèves de croiser les sources dans lesquelles, après avoir établi leurs équations de recherche, ils découvrent des informations parfois contraires ou parfois convergentes (voir Tables de présence, d’absence et de degrés).
  • Sciences de la vie sociétale Bacon distingue la morale de la politique. Il divise ensuite le bien privé en un bien actif et un bien passif. Le premier l’emporte en valeur, car la vie sans projet est inconsistante. Quant au devoir, il doit être établi pragmatiquement. Bacon fait l’éloge de Machiavel qui « décrit ce que les hommes font et non ce qu’ils devraient faire ». La vie sociale n’est pas plus aisée à régler, car « il est aussi difficile d’être vraiment politique que d’être vraiment moral ».
    Tables de l’être ou de présence, tables de l’absence et tables de degrés.
    L’expérience marche du particulier au général, et l'intelligence s'élève jusqu'à la loi, c’est-à-dire jusqu'à la connaissance des rapports qui lient invariablement les phénomènes. Aux règles qui viennent d'être exposées, correspondent les trois espèces de tableaux que Bacon recommande de dresser, à savoir dans une première démarche, la constitution de deux tables, la table de l’être et la table de l’absence. La table de l’être permet d’expliciter tout ce que l’individu concerné sait sur une question donnée. La seconde correspond à tout ce qui lui manque pour résoudre le problème posé. Elles sont superposables formant une grille originale ou troisième table : table des degrés où l’on peut commencer de déchiffrer une nature examinée.
    L’expérimentation authentique consiste donc à classer devant le pouvoir examinateur de l’entendement les instances selon trois tables qui, superposées, laissent transparaître et subsister, comme un reste, ce qui n’aura pas succombé à l’exclusion.
  • Valeur de la connaissance Bacon veut purger la connaissance du verbiage et des fausses discussions qui lui nuit (que dirait-il aujourd’hui en lisant le contenu de certains textes !). Car le savoir est la plus haute vocation de l’homme. Le savoir a une valeur morale et politique qui inspire des doutes salutaires et nous fait repousser les apparences. Bacon dit : « Je voudrais vivre pour étudier, non pas étudier pour vivre ».
    Le savoir est un pouvoir. C’est pourquoi la science doit dominer la nature pour le bien-être de l’humanité. Pour connaître la véritable nature des choses, nous devons d’abord nous libérer de tous les préjugés (les idoles) qui font obstacle à la connaissance objective.

Conclusion

Notre temps, dit Bacon, est celui de la troisième visite de la connaissance, après la Grèce et Rome. La vie sociale moderne et la politique des princes doivent être dignes de ce nouvel âge du savoir, elles doivent encourager sa promotion collective et lui offrir des lieux publics pour sa gestation. C’est ce que symbolise l’utopie de la Nouvelle Atlantide où Bacon se fait le premier des théoriciens positivistes. Cette « maison de Salomon » peut devenir le « CDI de Salomon » puisque l’intention de l’enseignant documentaliste est bien d’y déposer tout ce qui peut aider à l’éclaircissement des esprits des élèves.
A l’heure où l’on parle beaucoup d’information literacy, l’œuvre de Bacon apparaît comme une invitation à la réflexion. Car même si les concepts modernes que nous utilisons aujourd’hui ne sont pas présents dans ses textes, les bases y sont données. C’est pour cela que nous avons voulu vous faire découvrir ce riche personnage

Pour aller plus loin

Francis Bacon a laissé des écrits sur la jurisprudence, la politique, l’histoire, la morale et la philosophie. Ce sont surtout ces derniers qui l’ont rendu célèbre. Ils sont tous compris dans L’Instauration Magna.
Les meilleures éditions de ses Œuvres complètes sont celles de Londres publiées en 1740.
La Bibliothèque nationale de France propose en priorité la lecture des textes suivants :

  • The Advancement of Learning, traité « de la valeur et de l’avancement des sciences » (1605)
  • Instauratio magna (1620), dont la première partie est une présentation détaillée des divisions des sciences et la seconde partie, intitulée Novum Organum (ou « nouvelle logique » par opposition à celle d’Aristote), une méthode pour guider l’esprit et avancer dans les sciences. Cet ouvrage sera interprété comme une déclaration de guerre à l’aristotélisme.
  • La Nouvelle Atlantide (publiée après sa mort en 1627).
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