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DEREK J. DE SOLLA PRICE - © Wikipédia
DEREK J. DE SOLLA PRICE - © Wikipédia

L’œuvre de ce savant n’est connue en France que par un petit nombre de spécialistes. Il mérite pourtant d’être compris dans le monde des professionnels de l’information car son œuvre éclaire bien des zones du paysage actuel de l’information scientifique et technique, en particulier sur les publications scientifiques.

Une vie de scientifique, préoccupée par le poids informationnel de la science et la mise au point des instruments permettant de la peser.

1922 : Naissance à Londres. Son père est tailleur, sa mère, Fanny Marie, est cantatrice. Enfant, puis adolescent, Derek John Price montre une grande curiosité pour la science comme pour la technique. On le qualifierait aujourd’hui, d’enfant surdoué

1938 : Il devient assistant en physique au collège technique de South West Essex avant même d’entamer des études

1940 : Il publie une courte histoire très romantique : Never no trouble. C’est son seul essai dans le domaine de la littérature

1945 : Il devient Bachelor en sciences physique et mathématiques

1946 : Phd en physique de l’université de Londres.

1947 : Il épouse Ellen Hjorth de nationalité danoise dont il aura trois enfants
1948 : Professeur de mathématiques appliquées à l’université de Malaysia à Singapour

1950 : Derek Price adopte le nom de sa mère et devient De Solla

1953 : Il publie son premier ouvrage, édition d’un manuscrit médiéval : An Old Palmistry qui traduit son intérêt pour les documents d’archives et l’histoire des sciences

1954 : Il obtient un second Phd en histoire des sciences, commencé en 1950, à l’université de Cambridge qui porte sur les instruments scientifiques et l’astronomie au Moyen-âge. Son intérêt pour les astrolabes naît à cette date là. Il devient un expert internationalement reconnu sur tous les instruments de mesure scientifique du passé

1955 : Il devient chercheur en physique mathématiques à Princeton et consultant au Smithsonian Institution. Il publie cette même année un catalogue des collections d’instruments du British Museum et un autre sur tous les astrolabes qu’il connaît. Ceci témoigne de son intérêt pour les outils documentaires

1957 : Il arrive aux Etats-Unis

1960 : Il prend la chaire de professeur d’histoire des sciences à l’université de Yale. Il l’occupe jusqu’à sa mort.
Cette même année, il crée, avec Eugène Garfield, l’Institut for Scientific Information (ISI), acquis, en 1992 par Thomson Scientific of Healthcare, qui publie, entre autre, le Science Citation Index et propose de nombreuses bases de données bibliographiques, incontournables dans le domaine de la scientométrie.

1961 : Publication de Science since Babylon*, texte de sa conférence inaugurale lors de sa nomination universitaire

1963 : Publication de Little Science, Big Science* [1] qui lui vaut une renommée internationale. Price y émet l’idée clé de cette « science de la science » qu’est la scientométrie. Ce document devient l’œuvre de référence de toutes les études ultérieures portant sur ce sujet

1965: Publication de Network of scientific papers *qui contient, en germe, le concept de college invisible

1966 : Publication de Collaboration in an Invisible College * qui soulève, en particulier, la problématique de l’utilité des bibliothèques dans la recherche scientifique pointue, ce que Price qualifie de « front de la recherche » et du rôle du professionnel de l’information pour les rendre visibles

1969 : Publication, dans un titre très explicite, de : Measuring the Size of Science *

1971 : Création, avec J.J. Salomon, du Conseil international pour l’étude des politiques de la science rattaché au Conseil international des unions scientifiques. Price en est le premier président. Il sera co-éditeur du manuel publié sous les auspices de ce comité : Science, Technology and Society- A Cross-Disciplinary Discipline

1976 : Il reçoit la médaille Leonardo da Vinci, délivrée par la Society for the History of Technology, pour son rôle dans le développement de l’histoire des sciences et techniques

1977 Publication d’un article de synthèse dans lequel il récapitule les thèmes auxquels il tenait le plus : La valeur extrinsèque de la recherche [2]

1980 : Price devient citoyen américain

1981 : Il reçoit le prix John Desmond Bernal de la Society for Social Strudies of Science.

1983 : Décès, dû à une crise cardiaque, à Londres, de ce savant, historien des sciences, auteur prolifique de 259 articles et de 14 livres, curieux de tout, curieux des machines et de leur fonctionnement, en particulier de la machine d’Anticythère

1984 : Il reçoit, à titre posthume, l’ASIS Research Award for outstanding contributions, qui le récompense pour son travail dans le champ des sciences de l’information

* les documents sont considérés comme le cœur de l’œuvre de Price par son ami Eugène Garfield

Une oeuvre synthétisée dans cette interrogation : peut-on établir des lois de la recherche scientifique pour mieux en prévoir les résultats et mieux la gérer ?

  • Analyse de citation voir citation
  • Analyse scientifique Il représente le matériau de base des pratiques infométriques.
    Dans Little Science, Big Science, Derek ouvre un chapitre sur le rôle de l’article scientifique et pose la question de son utilisation comme indicateur de production de l’activité scientifique : « On pourrait penser que les articles scientifiques n’ont d’autre but que d’être comptés par les doyens, les administrateurs et les historiens, et que les savants n’ont d’autre motivation que de produire le plus possible ». Or précise-t-il plus loin : « l’objectif premier du savant n’est pas après tout la publication d’articles scientifiques. En outre, la publication d’un article n’est pas pour lui purement et simplement un moyen de communiquer son savoir ». La vraie raison d’être de l’article scientifique réside dans l’affirmation de la propriété intellectuelle sur le produit de recherche du savant qui l’écrit. Price fonde ainsi l’utilisation scientométrique de l’article scientifique sur son rôle de propriété d’un produit intellectuel. Il privilégie sa fonction de moyen pour s’assurer publiquement de la propriété intellectuelle d’une connaissance et minimise, en même temps, son rôle comme moyen de communication scientifique, même si nous pouvons considérer : « que chaque papier représente au moins un quantum d’information scientifique utile ». L’article scientifique remplit donc en priorité le rôle juridique pour régler le problème de la priorité dans les recherches et donc la propriété intellectuelle des découvertes scientifiques. « Price soutient, écrit Xavier Polanco dans son excellent article sur les sources de la scientométrie [3] l’hypothèse que la fonction principale de l’article scientifique est, compte tenu du fait historique des innombrables querelles entre les scientifiques au sujet de la priorité de leurs découvertes, d’être un moyen social (social device) pour établir et maintenir la propriété intellectuelle plutôt qu’une technique de communication ». La communication scientifique au moyen d’articles publiés est et a toujours été une façon de régler les conflits de priorité en revendiquant ses droits plutôt qu’une façon de les éviter en passant par de l’information. A ce sujet, et pour conforter son hypothèse, Price rappelle : « Il n’était même pas exceptionnel autrefois pour Galilée, Hooke ou Kepler d’annoncer leurs découvertes sous forme de cryptogramme de lettres brouillées destiné à réserver l’antériorité sans transmettre l’information qui aiderait les rivaux ».
  • Artiste et chercheur Price s’interroge sur la spécificité de la connaissance scientifique. Il apporte, de façon superbe, un élément de réponse en faisant appel aux artistes. « Si Michel-Ange ou Beethoven n’avaient pas existé, leurs œuvres auraient été remplacés par des contributions tout à fait différentes. Si Copernic ou Formi n’avaient jamais existé, des contributions essentiellement semblables aux leurs auraient été faites par d’autres. Il n’y a vraiment qu’un monde à découvrir, et après qu’un fragment en a été perçu, il ne reste au découvreur qu’à être honoré ou oublié. La création de l’artiste est intensément personnelle, tandis que celle du savant doit être ratifiée par ses pairs ». [1]. C’est pour obtenir cette reconnaissance que le chercheur se dépêche de publier, demandant ainsi à ses pairs de reconnaître sa propriété et sa priorité dans la découverte scientifique décrite dans l’article.
  • Base de données bibliographiques et documentation Les bases de données sont mises en place comme réponses à la surinformation. Les revues bibliographiques ne publient que les résumés des articles scientifiques et donnent ainsi, par ces raccourcis, la possibilité aux chercheurs de se tenir au courant de toutes les publications. A leur sujet, Price a deux réflexions. La première l’entraîne à constater que les recueils d’abstracts, actuelles bases de données bibliographiques ne cessent de grandir au même rythme que l’ensemble de la littérature scientifique résumée et entrent ainsi dans la prolifération de l’information qu’ils souhaitaient résoudre. La seconde interrogation porte sur leur utilité dans les manières de s’informer du chercheur : « Peut-être le vrai chercheur ne lit-il pas tout, mais utilise-t-il d’autres moyens pour aborder l’information, la conversation, les contacts personnels » (voir Collège invisible). « On tend maintenant à communiquer de personne à personne plutôt que de papier à papier » [1]. Ainsi l’article scientifique et le périodique dans lequel il est enfermé devient : « un art mort ou en train de mourir » remplacé par la communication directe des savants entre eux. L’avenir lui donne en partie raison à travers les différents courants du libre et les open archives.
  • Bibliométrie voir scientométrie
  • Cartographie de l'information Price fait partie, avec E. Gardfield, des premiers chercheurs à penser que la science peut être cartographiée, car : « les articles se groupent dans des continents et dans des états qui peuvent eux aussi être cartographiés ». L’ISI (Institute of scientific information, Philadelphie) propose dans les années 80 un « Atlas de la science » où sont identifiés des souches d’articles fortement cités. Cet atlas représente à l’aide de graphes, les relations entre scientifiques d’un domaine en se basant sur leur taux de citation et sur les relations de co-citation entre auteurs. La science en cartes doit permettre de progresser dans son observation en visualisant les domaines vedettes, les domaines oubliés ou absents. Cela permet, entre autre, de mesurer l’effort de recherche des pays, de les comparer entre eux.
  • Citation et référence Un article scientifique présente trois facettes. La première concerne le texte émis par l’auteur. La seconde concerne les citations qui confortent ou illustrent le texte. La troisième concerne la bibliographie. « Chaque article repose sur la fondation de papiers antérieurs, puis il sert à son tour de point de départ, entre autres, pour l’article suivant. Cette maçonnerie savante est illustrée par la citation de références ».[1] La citation d’un article scientifique par un article postérieur témoigne de la valeur de cet article, comme une brique élémentaire dans la construction des connaissances. C’est comme un vote par lequel les chercheurs expriment le choix de ceux qui leur semblent porteurs de progrès. Le calcul des scores de chaque chercheur permet de discerner les « premiers auteurs ». L’idée de base est que les articles très fréquemment cités constituent le cœur de la littérature scientifique. Le tissu dense de citations autour de ce noyau atteste de l’utilisation des travaux qui le constitue et révèle leur excellence.
    C’est donc une évaluation par les pairs. Leur analyse permet de faire émerger les collèges invisibles car elles mettent en relation les relations existant entre les chercheurs. La fréquence des citations et des références mesure l’utilité de différents articles. Quelques articles marquent plus que d’autres pour des raisons extrêmement différenciées. Ils sont donc beaucoup cités : « on pourrait affirmer … que la moitié de toutes les citations sont extraites d’un petit nombre d’articles existant à l’époque ». D’autres articles, au contraire, passent complètement inaperçus pour différentes raisons. Le facteur temps joue un grand rôle dans cette amnésie. Derek explique la disparition des citations par l’ancienneté de l’article qui tombe dans l’oubli. Cela l’entraîne à distinguer les citations d’archive et les citations « front de recherche ». Les premières sont puisées dans la littérature scientifique antérieure sans trop compter l’âge du document cité, témoignage d’une culture scientifique et d’un continuum scientifique. Les secondes traduisent, non seulement, les préoccupations du présent, mais aussi les appartenances à des collèges invisibles. Ce sont eux qui font avancer le « front de la science ». Si citation et bibliographie permettent de concrétiser ce relais scientifique entre les chercheurs, elles peuvent également avoir des conséquences perverses. Derek en présente trois principales. La première relève de l’obligation de citations faite aux auteurs, qui écrivent leurs articles, puis « ajoutent pour la décoration le quota orthodoxe d’une douzaine de références ». Les deuxième et troisième conséquences relèvent de la probité intellectuelle de l’auteur. Il se cite en priorité (auto-citation) ; il cite ses amis ou co-signe avec lui (co-citation), il cite un autre auteur influent et puissant, espérant un retour de sa part. Mais il ne cite pas, par souci d’exclure ou de plonger dans l’ombre, un auteur pertinent mais qui ne fait pas partie du clan ! Par ailleurs, les citations ne sont pas toujours signes de reconnaissance de la valeur scientifique d’un chercheur. Celui-ci peut être cité comme un contre-exemple, pour être contredit ou condamné en démontrant ses erreurs. La recherche scientifique s’inscrit dans une sphère politique et géopolitique dont les marchés sont la mesure de toute chose, le monde des chercheurs devient de plus en plus marqué par la compétitivité. Les instruments créés pour cela et, en même temps, pour les informer de la production scientifique deviennent, dès lors, des outils de validation. Le Science Citation Index est, en ce sens, un bel exemple. Il est utilisé comme un baromètre qualitatif, comme un instrument de carrière. Le chercheur devient un stratège en placement d’articles et le vit, parfois très mal ! Cette évaluation à travers des citations est, en effet, mal perçue par un certain nombre de chercheurs qui s’interrogent sur les raisons des citations. Par ailleurs, la pratique de la citation varie beaucoup d’un domaine à l’autre. Cela varie aussi en fonction de mouvement de mode, selon le nombre de chercheurs engagés dans une spécialisation donnée, … Même si l’analyse de citations reste intéressante pour découvrir les réseaux établis entre les chercheurs, elle a souvent été critiquée et a provoqué des dysfonctionnements comportementaux chez certains chercheurs plus pressés d’être connus et reconnus que de chercher, voire même trouver !
  • Chercheur Price s’interroge beaucoup sur ce personnage, sur son travail, sa responsabilité et son comportement. En 1926, la loi de Lotka a montré que dans un domaine donné, la productivité des chercheurs varie de façon inversement proportionnelle au carré du nombre de publications. Autrement dit, il y a beaucoup de chercheurs publiant peu, et très peu de chercheurs publiant beaucoup. (La mesure de la productivité d’un chercheur conduit Price à présenter Caykey, l’un des plus grands mathématiciens britanniques du 19e siècle qui a produit 995 œuvres !). Derek de Solla Price en conclue en schématisant, qu’il y a beaucoup de « parasites » pour quelques génies, méritant seuls d’être financés. Mais en bibliométrie, l’effet Ortega*, rectifie en déclarant qu’il faut énormément de chercheurs pour faire « le sale boulot », pour que les « génies » puissent se consacrer au meilleur !
    Soucieux du partage des savoirs et de la suppression des obstacles à l’égalité scientifique, Price défend une idée originale selon laquelle l’emploi principal du scientifique universitaire est l’enseignement et non pas la recherche. Il propose que le financement de la recherche se mesure au service rendu, complémentaire de la fonction d’enseignement, qui consiste à lutter contre l’obsolescence du savoir !
  • Collège invisible Le terme est employé pour la première fois probablement par Robert Boyle, scientifique anglais, en 1644, pour désigner les savants réunis autour de la Royal Society of London. Il est repris par Derek, dans Little science, big science [1], dans le cadre de ses recherches sur la communication et les réseaux scientifiques. Il utilise cette expression pour décrire les diverses connexions au sein d’une discipline scientifique où l’information circule entre ses membres souvent bien avant de prendre une réelle forme académique. Il désigne ainsi les réseaux de communication informelle qui caractérise des groupes d’individus homogènes dans lequel il n’existe aucune prépondérance de l’un de ses membres sur les autres et où chaque individu peut s’adresser directement à l’autre. Les chercheurs tirent, en effet, une très grande part de leur information, dans certaines disciplines parfois plus que d’en d’autres, de ces collèges invisibles où l’information circule entre eux sous des formes diverses : congrès, preprints, communications variées, réseaux internationaux, qui permettent de diffuser instantanément des résultats de recherche, de poser des questions à la communauté internationale et d'obtenir des réponses rapidement. Ces réseaux d'information parallèles se développent, notamment grâce aux progrès technologiques et des télécommunications. Les chercheurs préfèrent se téléphoner ou se rencontrer dans des colloques ou conférences « de préférence dans de beaux hôtels situés dans de belles villes de par le monde ! »
    Si l’on parle de l’information utilisée par chaque chercheur comme source d’inspiration et de données pour ses propres travaux, on peut penser qu’elle est fournie pour 80% environ par d’autres chercheurs, estime-t-il Le problème essentiel est, donc, de faire en sorte que ces collèges deviennent une société ouverte, contrôlée par l’ensemble de ses membres : « plutôt qu’un groupe de pression objectif, réservé à une heureuse minorité sur la base de l’âge, du statut, de la richesse, de l’orientation culturelle, et d’autres facteurs également non pertinents » [4]. C’est pour rendre visible ces collèges, que Price met au point l’analyse de citations qui permet de mesurer le degré de célébrité d’un chercheur puisque « très cité » et donc connu par la communauté scientifique concerné. Le concept de collège invisible interpelle les professionnels de l’information car il pose le problème de leur utilité pour les chercheurs. Il permet de comprendre le peu d'intérêt de nombreux chercheurs pour les bibliographies et les bases de données, en général, puisqu’ils obtiennent l’information nécessaire autrement que sous la forme d’un document. La problématique concerne ici le documentaliste : comment, en effet, étendre les avantages de la communication non formelle, laquelle est par essence d’ordre volontaire, à l’ensemble de la communauté scientifique ? Comment rendre ces sources plus visibles et donc plus ouvertes ? Aucun système d’information ne saurait être tenu pour mondial s’il laisse subsister des disparités objectives qui donnent à certains utilisateurs plutôt qu’à d’autres les contrôle des sources collectives de connaissances scientifiques. Pour lever ces inégalités, Price participe au sein de l’Unesco à un travail sur la science et les facteur d’inégalité dans lequel il signe un chapitre sur les obstacles à l’égalité scientifique. [5] A réfléchir !
  • Current contents Cette base de données bibliographiques créée par l’ISI (Institute of scientific information, Philadelphie) recense environ 8000 périodiques scientifiques (sur les 163 000 revues vivantes répertoriées par le répertoire Ulrich’s (contient toutes les bases avec les titres vivants et les titres morts signalés comme tels) considérés comme les plus productifs, écrits par les chercheurs du monde entier dans tous les domaines répartis en 7 classes, correspondant essentiellement aux classes 5 et 6 de la CDU. Une série seule porte sur les sciences sociales et une seule également sur les arts et les humanités (Arts and Humanities Citation Index et Social Science Citation Index)
  • Explosion de l'information Gutenberg, en inventant l'imprimerie, n'imaginait certainement pas les conséquences de son invention et, fait remarquer Derek de Solla Price, Galilée s'étonnait vers 1600 de lire des livres dont les auteurs étaient encore en vie. Il expose également « l’effet Barnaby Rich », savant anglais qui, en 1613, se plaint de la prolifération de la littérature : « L’une des maladies de notre époque est la multiplicité des livres. Ils surchargent tellement le public que celui-ci est incapable de digérer l’abondance de matières oiseuses quotidiennement éclose et répandue dans le monde ». Par la suite, les premières sociétés savantes, à l’origine de publications périodiques se multiplient et se développent au cours des 18 et 19e siècles. Leur nombre s’accroît en parallèle avec le développement exponentiel des sciences et du nombre de scientifique. L’accroissement est tel que « 80% des scientifiques ayant existé vivent toujours » [1].
    On estime aujourd’hui que le total des revues scientifiques vivantes dans le monde se situe entre 30 000 et 50 000 titres (il n’existe pas d'évaluation assortie de définitions et de chiffres précis). L'Institute of Scientific Information (vois infra) a calculé qu'avec 1 000 revues, c'était même 80 à 90 % de la littérature scientifique significative que l'on possédait. C'est le fondement même du Science Citation Index, qui ne couvre que 2 400 revues, mais soigneusement sélectionnées d'après leur productivité et le nombre de fois dont leurs articles sont cités en référence dans leurs spécialités respectives. Ce phénomène de concentration peut atteindre des proportions considérables dans des domaines particuliers, comme, par exemple, la synthèse chimique. Dans ce cas, 100 revues suffisent pour connaître 96 % des quelque 180 000 nouveaux composés chimiques de synthèse signalés chaque année dans la littérature scientifique; mais il faut ensuite dépouiller des milliers de revues supplémentaires pour gagner quelques pourcentages de plus. Les 4% restant en valent-ils la peine ?
  • Facteur d'impact Critère d’évaluation quantitative, cet indice, créé par E.Garfield, évalue la fréquence avec laquelle un article d’une revue donnée a été cité durant une année donnée dans les articles dépouillés. Il mesure l’importance d’une revue scientifique. Il permet donc de déterminer les revues et les auteurs vedettes. Il est utilisé par les professionnels de l’information, éditeurs et publicateurs dans leur politique d’acquisition ou de publications. C’est aussi un instrument d’évaluation académique. Dès lors, publier dans une revue ayant un indice élevé devient un véritable défi pour les scientifiques et l’on a vu naître des sociétés commerciales de placement d’articles. Les distorsions dues au facteur d’impact ont amené de nombreuses critiques et provoqué la création d’outils alternatifs comme l’Euro-Factor.
  • Infométrie voir scientométrie
  • Indicateurs bibliométriques Ils sont nombreux et diversifiés. Les plus usuels incluent :
    • La production scientifique en terme de nombre de publication
    • L’impact de la recherche en nombre de citations
    • L’investissement en ressources humaines et financières
    • La coopération
    • La distribution géographique.
    Ces indicateurs primaires peuvent être enrichis par des indicateurs composites qui en dérivent. Par ailleurs, les études de bibliométrie doivent prendre en compte les caractéristiques des domaines de recherche, incluant les coutumes de publications, les limites d’utilisation des sources de données, le facteur temps et des indicateurs adaptés. Cependant, parmi les indicateurs, l’analyse de citations et le facteur d’impact occupent les places principales en donnant accès à une image adéquate de la circulation des connaissances. Les indicateurs relationnels sont principalement les co-citations et les co-occurrences de mots. Les co-citations présentent les réseaux thématiques et l’influence des auteurs. L’indice d’affinité mesure les liens entre les pays en calculant le taux relatif des échanges scientifiques entre deux pays de masse scientifique comparable, pendant une période donnée par rapport à l’ensemble de coopération nationale de ces deux pays. L’utilisation des citations ou des co-auteurs permet de proposer des relations entre auteurs sous forme matricielle afin d’obtenir des réseaux.
  • Institut for Scientific Information Cet institut est un prestataire de services intellectuels pour les entreprises, les gouvernements et les universités. Ses bases de données sont célèbres : Science Citation Index, Social Science Citation Index, Arts and Humanities Citation Index, Curent contents. Il publie également les Journal Citation Index. L’ISI est devenu aujourd’hui Thomson scientific. Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://scientific.thomson.com/isi/products/cc/cwc/webselect.html
  • Journal Citation Report (JCR) Cette base propose le classement de périodiques scientifiques suivant plusieurs critères : par domaine, par facteur d’impact (rapport pour une année donnée, entre le nombre de citations des articles publiés par un périodique et le nombre d’articles publiés, le tout sur deux ans), par fréquence des citations (nombre de fois où sont cités les articles publiés par un périodique). Cet outil permet d’analyser l’importance et l’impact des périodiques scientifiques.
    Il comporte deux éditions produites annuellement : Science Edition qui classe 6400 revues et Sciences Social qui en classe 1700. Ce document est notamment utile pour déterminer les revues les plus courantes dans un domaine donné, trouver et déterminer des revues apparentées ou celles dans lesquelles il convient de publier.
  • Little Science, Big ScienceC’est une des œuvres maîtresse de ce savant. Elle permet de comprendre comment objectiver la réalité à travers la quantification.
    Dans cette étude, Price énonce les 4 lois de la scientométrie :
    • Le volume global de l’activité scientifique augmente
    • Cette croissance connaîtra des limites
    • La communauté scientifique représente une élite aux éléments peu productifs
    • Les scientifiques se regroupent en collège invisible
    Cette étude a fait l’objet d’une traduction publiée en français sous le titre (mal choisi pour beaucoup) de Science et Suprascience [6]
  • Science Citation Index Cette base de données bibliographique, multidisciplinaire et internationale en sciences et techniques recense les articles de plus de 6000 revues internationales, essentiellement d’origine anglophone. Sa mise à jour est hebdomadaire. Cet outil permet des recherches générales : par titre, mot clé, auteur… Il offre notamment la possibilité de rechercher et d’identifier toutes les références citées dans les articles, ainsi que les références citantes. Suivant les supports, cette base couvre une période de 50 ans ou de 65 ans. (A noter le nouveau produit proposé par l’ISI : le Web of Science).
    Toutefois, cette base ne dépouille que des périodiques. Beaucoup regrettent l’absence de dépouillement d’autres types de documents scientifiques tels que les comptes-rendus de conférences, les rapports de recherche, très importants dans le développement de la science. De plus, l’exactitude des références contenues dans les articles analysés n’étant pas vérifiée lors de leur intégration dans la base, elle devient une source importante d’erreurs. Le Science Citation Index a été conçu au départ comme un instrument bibliographique, un outil pour les chercheurs. Mais l’histoire en a transformé l’usage à travers les dysfonctionnements provoqués, entre autre, par le facteur d’impact.
  • Scientométrie La science doit être mesuré dans son efficacité et dans sa rentabilité. La scientométrie concerne la mesure des activités de R&D. Ce terme est aujourd’hui considéré comme quasi synonyme de bibliométrie et infométrie ou technométrie. Il donne lieu à des néologismes nés de la volonté de mesurer la science sur le net : netométrie, webométrie. Dans tous les cas, il s’agit d’études quantitatives de la science et de la technologie. Price la définit comme : « les recherches quantitatives de toutes les choses concernant la science et auquel on peut rattacher des nombres » [7]. Ce domaine se développe comme une réponse à une demande provoquée par la politique de la science et par la gestion de la recherche et comme le résultat des études de la science utilisant des techniques statistiques et informatiques de traitement des données. La mesure de la science devient un instrument de politique et de compétition entre pays et espaces. A ce sujet, Price distingue la politique de la science et la politique par la science. La politique de la science concerne le soutien de la poursuite du savoir comme service rendu à la société quand la politique par la science concerne les orientations des activités de recherche sur des objectifs qui n’ont plus rein à voir avec la science, qu’ils soient militaires, économiques ou politiques.
  • Science Watching C’est une publication de l’ISI destiné à indiquer les articles les plus cités durant une période précisée (par exemple, les six derniers mois). Elle indique également le temps d’obsolescence de ce genre d’articles. Plus ce temps est réduit, plus le domaine est considéré comme porteur. L’ISI met ainsi en évidence le « front des recherches » basés sur des « articles cœur ». L’ISI propose aujourd’hui Science Watch, revue des tendances dans le domaine de la recherche scientifique, extraites et analysées à partir des données de la base Essentiel Science Indicators.
  • Spécificité de la science La recherche est-elle un bien de consommation parmi d’autres ou bien un intermédiaire stimulant la production ? Pour de Solla Price, la question ne se pose pas pour la recherche appliquée visant l’innovation et le développement. Elle se pose principalement pour la science, la recherche dite pure ou fondamentale.
    Derek s’efforce, dès lors, de comprendre ce qui fait la spécificité de la science par rapport aux autres formes de connaissance. « L’on peut, dit-il, tracer un spectre allant de la science pure à la pure non science ». Il importe de distinguer science dure, science molle, technologie et non science grâce à la mesure des citations. Il faut savoir ce qui distingue l’information scientifique, dans son contenu, de tout autre information. Pour cela, il livre une typologie d’articles classés par ordre décroissant du nombre de références qu’ils contiennent. Les articles de synthèse, les articles de recherche et les articles ex cathedra qui ne présentent aucune référence. A cette typologie, Price ajoute la notion d’immédiateté (Indice d’immédiateté : Rapport pour une année donnée entre le nombre de citations recueillies et le nombre d’articles publiés par un périodique) et d’obsolescence. Il conclue que science dure, science molle, technologie et non-science sont toutes des systèmes sociaux différents et des modes distincts de la connaissance écrite.
  • Web of science Ce site comprend l’ensemble des bases de données du Science Citation Index, qui couvrent 9300 revues. Ces points forts concernent les facilités de recherche offertes à l’utilisateur. A ce jour, sur le web, les références remontent à 1945 .En valeur ajoutée, cet outil offre des analyses de résultats et des alertes sur les citations. Depuis, 1993, Web of Science comporte une base spécialisée : Index Chemicus qui contient plus de 2,5 millions de données issus de 100 revues.

Conclusion

« Aucun hommage, regrette Jean-Jacques Salomon qui était un de ses amis, n’a encore été rendu en France à ce pionnier du domaine S.T.S : c’est ici le lieu de rappeler combien Derek aura compté dans les premières fondations du domaine par son œuvre, ses interventions, son rôle dans l’International Council for Science Policy Studies » - et son sens de l’humour qui tamisait avec bonheur des convictions bien arrêtées [8] ». Ces dernières concernant toutes la conviction qu’il faut établir une « science sans frontières » de façon à permettre le partage. N’est-ce pas là un point fort de la documentation.

[1] PRICE, Derek John de Solla, Little science, big science, New-York, London : Columbia University Press, 1963,
[2] PRICE, Derek John de Solla , La valeur extrinsèque de la science, ALLIAGE [on line] ,1994, no 19, (page consultée le 15/10/07),Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://www.tribunes.com/tribune/alliage/19/soll.htm
[3] POLANCO, Xavier, Aux sources de la scientométrie, Solaris [en ligne], 1995, no 02, (page consultée le 10/09/07),
Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://biblio-fr.info.unicaen.fr/bnum/jelec/Solaris/d02/2polanco1.html
(à lire absolument pour comprendre non seulement Price mais aussi ce qu’est la bibliométrie)
[4] PRICE, Derek John de Solla. The ends of scientific communication. In REUCK, A., KNIGHT, J., Communcation in science. London: Churchill ldt, 1967
[5] PRICE, Derek John de Solla. Les obstacles à l’égalité scientifique. In MORAZE, Charles, La science et les facteurs d’inégalité. Paris : Unesco, 1979
[6] PRICE, Derek John de Solla. Science et suprascience. Traduction française de G.Lévy. Paris : Fayard, 1972
[7] PRICE, Derek John de Solla The Structure of Publication in Science and Technology . In GRUBER, H ; MARQUIS, D.G. Factors in the Tranfer of Technology. Cambridge: The MIT Press, 1969
[8] SALOMON, Jean-Jacques. Sciences sans frontières, frontières sans science ? [en ligne] (page consultée le 15/10/07) accès :
Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtrehttp://sciences-medias.ens-lsh.fr/scs/IMG/pdf/STS1_Salomon.pdf

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